L'enseignement laïque du fait religieux

En France, dans les idées reçues sur l'éducation nationale, d'aucuns imaginent qu'enseigner le fait religieux, ce serait comme faire du prosélytisme.

Introduction

La question de la place du religieux au sein de l'école publique française demeure l’un des points de tension les plus vifs de notre système éducatif. Entre la crainte d’un retour du prosélytisme et le constat d’une inculture croissante chez les élèves, l’Éducation nationale navigue depuis plusieurs décennies entre neutralité stricte et nécessité pédagogique.

Pourtant, l’enseignement du fait religieux ne relève ni de la catéchèse, ni de l’édification spirituelle. Il s'inscrit dans une démarche scientifique, historique et sociologique visant à donner aux futurs citoyens les clés de compréhension d'un monde où le religieux continue de structurer les imaginaires et les sociétés.

1. Quelques exemples

Dire qu'enseigner le fait religieux, c'est tenter de convertir les élèves est une erreur souvent répétée par inculture du fait religieux, par des biais comme le cathocentrisme et la mislamie. Elle découle d'une confusion entre l'instruction (transmettre un savoir critique) et l'édification (transmettre une foi).

Sans cette distinction, l'école laisse le champ libre à un athéisme ignorant, voire identitaire qui se nourrit précisément de la rupture des transmissions culturelles. Ceci illustre la croyance des associations d’athées militant contre cet enseignement qu'elles désignent comme "prosélytisme institutionnel".

D'autres à l'inverse imaginent que le fait religieux est déjà enseigné en France par l'idée qu'on y parle quelque peu de l'histoire de l'art religieux… dans des cours d'arts plastique pour parler des œuvres par exemple. Ce qui n'a rien à voir avec la sociologie des religions et l'anthropologie religieuse.

2. Un peu d'explications

Cette situation s'explique par le manque de formation des enseignants aux sciences des religions. Faute de préparation spécifique, certains peuvent involontairement transmettre des préjugés plutôt qu'un savoir laïque et distancié, alors qu'un enseignement objectif est la clé pour favoriser la tolérance. Le ministère de l'Éducation nationale maintenant une certaine ambiguïté en affirmant que l'enseignement du fait religieux est déjà effectif.

L'enjeu est ici diplomatique et européen : il s'agit de rassurer nos voisins qui, souvent, perçoivent la laïcité française comme une hostilité de l'État envers les religions. En affichant cette volonté pédagogique, la France tente de dissiper ces malentendus et de prouver que son modèle est bien compatible avec la liberté de conscience 🇪🇺.

Rares sont ceux qui savent expliquer "Pourquoi telle religion prône ceci ou cela ?". Le résultat de ce balayage superficiel est visible sur les fora. La plupart des athées de forum croient que toutes les religions sont équipées de dogmes, ou croient que les fondamentalismes sont l'orthodoxie des religions qui les produisent. L'observation des stéréotypes qu'ils véhiculent permet de mesurer de la faillite de cette tentative de clarifier les choses.

[https://www.youtube.com/watch?v=I81-ioP1nDM]

3. Un peu d'histoire

La situation actuelle découle des choix fondateurs de la Troisième République. Lors des débats sur la laïcisation de l'école primaire entre 1882 (loi Ferry) et 1886 (loi Goblet), l'État républicain a fait le choix d'exclure l'instruction religieuse des programmes au profit de l'instruction morale et civique, confiant la transmission de la foi aux familles et aux cultes.

Parallèlement, en 1886, le gouvernement crée la 5ᵉ section de l'École Pratique des Hautes Études (EPHE) dédiée aux sciences religieuses. L'objectif n'est pas de compenser l'absence d'un cours scolaire, mais d'arracher l'étude des religions au monopole de l'Église pour l'ancrer dans le champ universitaire de l'histoire critique et de la philologie. Ce clivage originel a durablement marqué le modèle français : une recherche académique de pointe au sommet, mais une absence de discipline spécifique pour les élèves du premier et second degrés, par souci de stricte neutralité confessionnelle.

En 2002, le rapport de Régis Debray marque un tournant décisif dans l'approche française de la laïcité. Le philosophe convainc l'État de passer d'une laïcité d'incompétence, qui ignorait le religieux par principe, à une laïcité d'intelligence qui le voit comme un fait de civilisation. L'objectif est d'étudier les religions comme des faits historiques et sociaux sans pour autant adhérer à une foi, afin de donner aux élèves les clés de compréhension du monde contemporain.

Pour répondre à ce besoin, le gouvernement a créé l'IESR (Institut Européen en Sciences des Religions), devenu l'IREL (Institut d'étude des religions et de la laïcité) en 2021. Cet organisme permet de diffuser les travaux académiques de la 5ᵉ section de l'EPHE vers le grand public et les professionnels. Cependant, ce choix est perçu comme un compromis : plutôt que d'intégrer un enseignement obligatoire pour tous les élèves, l'État a privilégié une structure de formation supérieure pour les adultes.

L'opposition d'associations athées comme l'Union Rationaliste ou la Libre Pensée a durablement pesé sur les arbitrages français, craignant qu'une matière dédiée ne devienne un "cheval de Troie du dogme". En brandissant le risque de prosélytisme institutionnel, elles ont contraint l'État à privilégier une approche transversale. Ce lobbying a figé le compromis du rapport Debray : une expertise académique confinée à l'IREL. Dans son essai Ce que nous voile le voile (2004), Régis Debray revient sur ces résistances.

Malgré l'existence de ces ressources et des cours du soir, la formation des enseignants repose donc encore sur le volontariat. Cette situation résulte d'une pression des associations qui se sont opposées à un cours dédié. En cédant à ces craintes, le gouvernement maintient une forme de vide pédagogique, malgré les principes de la loi Goblet (1886) et de la loi de 1905, qui prônent une instruction publique "libérée des dogmes", mais riche de savoirs.

Aujourd'hui, le fait religieux ne dispose toujours pas d'une matière propre dans l'Éducation nationale. Son enseignement est dit « transversal », ce qui signifie qu'il est morcelé entre les cours d'histoire, de lettres et de philosophie. Si cette méthode respecte la neutralité de l'État, elle laisse souvent les enseignants démunis et les élèves avec une compréhension fragmentée, loin de l'ambition initiale d'une analyse scientifique et globale des faits religieux.

4. Un peu de laïcité

La laïcité à la française établit une neutralité religieuse stricte des services publics et de l'enseignement. Toutefois, depuis 2005, les faits religieux ont été définis comme faisant partie du socle commun des connaissances. Les programmes et les manuels ont par ailleurs été retravaillés pour développer une approche plus scientifique des faits religieux.

Cet enseignement n'aborde en aucun cas les domaines qui concernent la foi. Ces cours restant basés sur une approche scientifique des religions de manière à éviter toute approche qui pourrait être considérée comme prosélyte pour telle ou telle religion. Le principe de cet enseignement du fait religieux est axé sur un principe simple : La réflexion se fait sur les rapports entre croire et savoir, en formant l'enseignant à répondre à un élève qui oppose sa foi à un fait historique sans sortir de sa neutralité. ⚖️

5. Un peu d'islam

Parfois, les professeurs ne savent pas comment réagir par rapport à l'islam, ou face aux élèves les plus turbulents élevés dans cette culture. Avec l'enseignement du fait religieux, des drames comme l'assasinat du professeur d'histoire-géographie Samuel Paty en 2020 auraient potentiellement pu être évités.

Il n'y a pas pourtant spécialement de pédagogie spéciale à avoir avec ces élèves. Leur expliquer la laïcité, et que celle-ci n'est pas incompatible avec l'islam contrairement aux idées reçues. Et qu'on peut faire des cours optionnels ou spécialisés sur toutes les religions si on le souhaite.

Montrer comment l'islam a interagi avec l'Europe (philosophie, sciences, arts) pour ne plus le présenter comme un corps étranger attaqué, mais comme un fait historique intégré 🌍. Faire du fait religieux un objet d'étude scientifique permettrait de désamorcer les passions et de restaurer l'autorité pédagogique par le savoir.

6. Un peu de philosophie

Longtemps dans les programmes de philosophie, on a étudié la religion en tant que concept dépolitisé, extérieur à toute adhésion à une religion quelconque.

Avec toutes les polémiques sur la laïcité, et même avant les violences sur des enseignants, mais aussi des élèves de la part de leurs congénères, il semble nécessaire de préciser que la question religieuse dans le cadre d'un cours devait être systématiquement détachée de tout soupçon de prosélytisme religieux.

La philosophie de la religion sert à interroger sur les différences entre foi et raison, croyance et savoir, doxa et épistémè, métaphysique et théologie… On ne parle pas de traditions ou de pratiques religieuses parce qu'on serait obligé d'entrer dans les problématiques internes à telle ou telle religion.

7. Un peu de politique comparée

En Belgique, le système éducatif belge se caractérise par une double structure : d'une part, la coexistence entre l'enseignement public et privé, et d'autre part, l'obligation pour les élèves de suivre soit un cours de religion, soit un cours de morale. Une particularité subsiste : l'État n'exerce aucun contrôle sur les cours de religion, dont les programmes et le personnel dépendent exclusivement des autorités religieuses. Toutefois, une réforme émerge pour orienter ces enseignements vers plus de neutralité et favoriser le « vivre-ensemble ».

En Allemagne, si la séparation Église-État est la règle, l'école publique fait exception en proposant l'instruction religieuse. Là où la plupart des länder offrent une alternative entre foi et éthique, la ville de Hambourg privilégie un modèle inclusif : un seul et même cours pour tous les élèves. Ce dispositif impose une approche pédagogique centrée sur l'échange et la compréhension entre les différentes culturelles.

Au Royaume-Uni, la Religious Education est obligatoire dans toutes les écoles financées par l'État. Son contenu est défini localement pour refléter la diversité de la communauté, mettant l'accent sur le christianisme tout en intégrant les autres religions, ainsi que les visions du monde non religieuses comme l'humanisme. Bien que les parents disposent d'un droit de retrait, l'approche globale reste académique, favorisant le débat plutôt que la pratique.

En Suède, la Religionskunskap est une matière obligatoire. Depuis 1962, le modèle est strictement non confessionnel et se veut "objectif et pluraliste", remplaçant l'ancienne instruction centrée sur le catéchisme luthérien. L'objectif est de favoriser la tolérance et de fournir aux élèves les outils nécessaires pour vivre dans une société multiculturelle.

En Espagne, l’enseignement de la religion est obligatoire pour les établissements, mais facultatif pour les élèves. L’État garantit aux familles le choix entre un cours de religion (majoritairement catholique ⛪) ou une alternative laïque. Bien que les enseignants soient souvent agréés par les autorités religieuses, les programmes tendent à s’adapter aux enjeux de la diversité sociale. L’objectif reste de permettre une éducation morale tout en respectant la liberté de conscience des parents 👨‍👩‍👧.

En Italie, les enseignants de religion sont payés par l'État (donc par le contribuable), mais ils sont choisis et nommés par l'évêque local ⛪. Si l'évêque retire son agrément à un prof, pour une raison de mœurs ou de doctrine, celui-ci perd son poste de professeur de religion. La présence du crucifix dans les salles de classe a fait l'objet de longs débats juridiques, notamment avec l'affaire Lautsi. La justice européenne a finalement estimé qu'il s'agissait d'un "symbole passif" lié à l'identité culturelle du pays.

Conclusion

En Grande Bretagne, en Allemagne et en Suède, l'enseignement est "séculier" à défaut d'être neutre. On remarque que les pays qui parviennent à faire un enseignement non confessionnel des religions ne sont pas de tradition majoritaire catholique romaine. Elles se réclament de l'une ou l'autre des confessions pratiquant "le libre examen".

Alors qu'au contraire en Italie et en Espagne, l'enseignement est proche du catéchisme, répètant des schémas de dépendance institutionnelle qui empêchent l'émergence d'une véritable sociologie des religions.

L'idée serait de passer de l’ignorance par principe à la compréhension par la raison. Si des outils comme l’IREL existent désormais, la persistance d’un enseignement purement transversal et facultatif pour les enseignants limite encore la portée de cette ambition.

L'enjeu dépasse le cadre scolaire : il s'agit de substituer aux passions identitaires et aux préjugés de la contre-culture athée un savoir savant, seul capable de sécuriser une véritable liberté de conscience et une cohésion sociale durable dans une société plurielle.

Nota Bene

L'enseignement du fait religieux ne consiste pas a apprendre ou expliquer une seule religion comme on pourrait le faire dans une école catholique privée.

L'enseignement parlera des religions en tant que système civilisateur, en redonnant la définition des religions tels que l'entendent les anthropologues et historiens.

Il n'est pas question d'offenser ou de blasphémer certaine croyances en particulier, comme celles qui pourraient être considérées comme sectaires. On parlerait simplement ici des courants des religions.

Il n'est pas aucunement question d'enseigner la vérité d'une seule religion en particulier à l'instar des orthodoxies religieuses.

L'enseignement actuel à l'école existe mais est transversal et supercifiel. Il faudrait une discipline spécifique à part comme dans les autres pays pour que cela soit intégré.

Références

  1. L’enseignement du fait religieux depuis le rapport Debray - Amandine Chebani, HAL Open Science
  2. L'enseignement du fait religieux dans l'ecole laïque - education.gouv
  3. Institut d'étude des religions et de la laïcité - IREL
  4. Ce que nous voile le voile - Régis Debray

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