La neutralité axiologique
Un stéréotype populaire affirme qu'il est impossible d'être neutre en sciences.
1. Un peu de définition
La neutralité axiologique est un concept du sociologue allemand Max Weber (1864-1920). On croit souvent que les chercheurs ont systématiquement des biais politiques où sont orientés quand ils travaillent quel que soit le sujet.
Julien Freund reprend l’expression axiological neutrality utilisée en 1949 dans la première traduction américaine de l’essai Der Sinn der « Wertfreiheit » der soziologischen und ökonomischen Wissenschaften.
Traduit du terme allemand "Wertfreiheit", littéralement « liberté face aux valeurs » ou « non-imposition des valeurs »". Il a été avancé dans 2 conférences prononcées en 1917 et 1919 à Munich.
Ce qui est neutre étant ce qui est sans parti pris, proche de l'objectivité et de l'impartialité. L'axiologie quand à elle peut se définir spécifiquement comme la science des valeurs. Quiconque s'intéresse au fonctionnement des sciences et donc à l'épistémologie, s'intéresse à ce concept.
2. Les efforts des chercheurs
Les chercheurs doivent viser à décrire et à analyser les phénomènes sociaux de manière objective, sans être influencés par leurs propres opinions ou préjugés. En ce sens, ils doivent se remettre en cause en permanence.
Il s'efforcent donc d'éviter de porter des jugements moraux sur les phénomènes qu'ils étudient, devant se concentrer sur la compréhension et l'explication de ces phénomènes. La neutralité axiologique est essentielle pour maintenir la crédibilité et la fiabilité de la recherche en sciences.
En adoptant une position neutre, les chercheurs peuvent mieux comprendre les phénomènes sociaux et fournir des analyses plus précises. Les chercheurs doivent être conscients du contexte social et historique dans lequel ils mènent leur recherche.
3. Le travail du sociologue
Là où le physicien ne peut expliquer les faits que par des propositions vérifiables, pour être aussi crédible que premier, le sociologue doit être capable de comprendre le sens subjectif que les hommes donnent à leurs conduites.
On ne s'étonnera pas que cette science de l'action individuelle soit étroitement liée à l'histoire – toute action humaine étant, d'une certaine manière, unique et l'histoire étant une collection d'actions uniques.
4. Les valeurs
Une valeur peut se définir comme quelque chose qui sert à estimer en fonction des éthiques personnelles de chacun. Les faits sociaux doivent être distingués des jugements de valeur. Les chercheurs doivent décrire les faits tels qu'ils sont, sans les évaluer en fonction de leurs propres valeurs.
Weber oppose le « jugement de valeur » au « rapport aux valeurs ». Le premier est une affirmation existentielle et morale, que le savant doit écarter ; le second est un instrument de sélection et d'organisation des faits qu'on étudie.
L'étude des valeurs et de leurs transformations culturelles est devenue centrale dans le contexte de la mondialisation. Ce phénomène de mutation ou de renversement des repères moraux traverse l'histoire de la pensée, qu'il s'agisse de la « transvaluation » théorisée par le philosophe Friedrich Nietzsche au 19ᵉ siècle ou, plus récemment, des analyses de l'anthropologue David Graeber sur la redéfinition de la valeur du travail dans les sociétés contemporaines.
5. La confirmation par les pairs
S'il est ardu d'être intégralement objectif quand on est neutre, cela l'est beaucoup moins à plusieurs d'où l'intérêt du principe de confirmation par les pairs. Tout chercheur doit être contrôlé au moyen d'une contre-expertise.
Au final, se construisent des consensus, qui sont les contraires des opinions. On discute, on réfléchit, on vérifie, on recherche… pour arriver au résultat d'un processus d'administration de la preuve.
6. Des exemples concrets
L'histoire franco-allemande : La création du manuel scolaire commun en 2006 illustre la convergence de 2 historiographies nationales vers un récit scientifique partagé et validé de part et d'autre.
Les études sur le néo-athéisme : Les travaux de l'anthropologue Scott Atran abordent la religion et l'athéisme par l'analyse factuelle des comportements psychologiques, au-delà de tout jugement de valeur.
Les travaux de Claude Lévi-Strauss : En mettant au jour les structures universelles de la pensée humaine à travers l'étude des mythes, l'anthropologue a objectivement dépassé le biais de l'occidentalo-centrisme.
Le pluralisme médiatique : Le débat scientifique dans les médias exige de croiser les perspectives de plusieurs spécialistes afin de neutraliser les biais individuels par la confrontation critique.
7. Un peu de réflexion
Dans le virtuel, il n'y a pas de contrainte politique et économique directe, un chercheur peut travailler gratuitement et librement, en autodidacte, tout en faisant lui-même de la recherche et aidant à populariser les sciences pour tout le monde.
Il est tout à fait possible d'être neutre quand on vise l'objectivité et l'impartialité dans ses travaux de recherche scientifiques, faut-il encore avoir la volonté de la rechercher, de la contre-expertiser, et non la snober d'un simple revers d'opinion. 🙃
Références
La neutralité axiologique, vertu professorale ou exigence institutionnelle ? - Marc-Philippe Daoust, Philarchive
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