Les sectes

Le sketch des Inconnus était drôle, mais quid de la réalité sectaire ?

Introduction

En France, on répète souvent que "Les religions sont des sectes qui ont réussi". Les derniers siècles montrent qu'il s'agit d'un stéréotype construit progressivement.

François-Marie Arouet (Voltaire) : « Tant qu’il y aura des fripons et des imbéciles, il y aura des religions. La nôtre est sans contredit la plus ridicule, la plus absurde, et la plus sanguinaire qui ait jamais infecté le monde. » Lettre à Frédéric II, roi de Prusse (1767)

Ernest Renan : "Le christianisme est un essénisme qui a largement réussi ." La Vie de Jésus (1863)

Jean-François Kahn : "En fait, toute religion est une secte qui a réussi. On donne d'ailleurs le nom de secte à toute église non officielle qui concurrence les églises officielles." Dictionnaire incorrect (2005)

Or aucune de ces personnes n'a eu d'expertise en sciences religieuses ! 🙃

Il y'a au moins 2 façons de définir ce qu'est une secte.

La péjorative : qui ne voit qu'endoctrinement, prosélytisme, irrationalité et asocialité. L'image montre l’inoubliable sketch des Inconnus dans cette perspective. 🤣

L'objective : tout groupe structuré socialement peut être considéré comme une secte. On parle bien de sectes philosophiques fut une époque, ou des partis politiques.

1. Un peu d'histoire

Il paraît d'abord nécessaire de distinguer protestantisme et catholicisme. Sans remonter aux origines, des mouvements de réforme du 16ᵉ siècle, des « sectes protestantes » sont présentes en France avant la Révolution, des quakers du Gard aux mennonites d'Alsace.

Le 19ᵉ siècle s'ouvre avec l'arrivée de nouvelles tendances depuis la Grande-Bretagne (baptistes dès 1810, méthodistes en 1820 puis darbystes après 1840) ou la Suisse (Églises évangéliques).

On sait que la dissidence religieuse est de toutes les époques sans être l'exclusivité du monde chrétien ; la Foi Baha'ie s'est séparée de l'islam au milieu du 19ᵉ siècle, les fidèles de Sathya Sai Baba de l'hindouisme après 1940.

Tous ces mouvements peuvent se voir comme étant « en marge » des grandes traditions spirituelles mondiales (et, dans ce cas précis, presque exclusivement chrétienne), ce qui renforcerait la perception du tournant pris depuis les années 1970 en pleine évolution du droit français, une évolution particulièrement étudiée par les sociologues.

Depuis les années 2000, la MIVILUDES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) avait établi comme priorité la lutte contre les dérives sectaires, une notion juridique et administrative qui remplace désormais le terme "secte" pour éviter d'enfreindre la neutralité religieuse de l'État.

Certains observateurs soulignent que cette lutte fait face à de nouveaux défis avec la décentralisation des mouvements sur Internet. Par ailleurs, les analystes de la sociologie politique constatent que même des mouvances athées ou des communautés se réclamant de la zététique peuvent développer des tendances exclusivistes ou dogmatiques par le jeu du politique.

2. Un peu de caractéristique

Étymologiquement, le mot secte vient du latin sequor dans l'idée de "suivre, obéir" ou de "séparer, couper". En raison du principe de laïcité mentionné dans la Constitution Française, l'État ne définit pas ce qu'est une religion ou une secte. Les disciplines les plus capables de définir une secte sont les sciences religieuses. Les Grecs utilisaient le terme haíresis pour désigner certaines écoles philosophiques et de médecine.

Du point de vue des sciences religieuses, une secte se positionne souvent comme une contre-culture qui tente de s'imposer, se mettant en retrait vis-à-vis de la tradition, de la théologie institutionnelle, du dialogue inter-religieux, et parfois même des pratiques du rite funéraire communes. Elle se spécialise parfois dans le prosélytisme exacerbé et la conversion d'adeptes. Sur le plan psychologique, les associations de défense des victimes relèvent des processus de manipulation du mental visant à altérer le jugement, un phénomène parfois associé au mécanisme de scotomisation (aveuglement volontaire ou inconscient face à une réalité).

Le fondateur/leader d'une secte serait un escroc, doué pour la rhétorique, la psychologie, la manipulation et dogmatiser sa doctrine. Il développerait de nouvelles idées pour mieux asservir des humains isolés, établissant une dictature mentale par intérêt personnel et économique.

C'est un groupe organisé dont les membres ont adopté une doctrine et des pratiques radicalement différentes de celles de la religion majoritaire, dont elle est issue. Elle se caractérise par le fanatisme et l'intolérance de ses membres, clos sur eux-mêmes. La logique sectaire est une logique de clone, qui réprouve la diversité des idées.

Il y'a des techniques de manipulations communes (paranoïa induite, isolement social, menaces sur les apostats), mais ce sont souvent des gens qui ont des difficultés d'insertion : décider de quitter volontairement une société dans laquelle on ne trouve pas de place, ça a un sens.

Les mouvements sectaires préconisent une obéissance aveugle aux enseignements. La liberté de pensée et d’expression y est mal vue. Un adepte se questionnant, qui émet un doute sur la validité d'un enseignement risque d’être ostracisé par les autres membres. On lui dira que ses doutes sont le signe que sa foi n’est pas assez grande ou qu’il est sous l’influence d’une force maléfique.

Les adeptes sont encouragés à se méfier des médias. Certains mouvements s’opposent à l’instruction publique et créent leurs propres écoles. D'autres exercent un contrôle sur la sexualité de leurs membres, en particulier des femmes. Les adeptes n’ont de relations sociales et amoureuses qu’entre eux.

À force d'exclusivisme, de rupture de dialogue avec l'extérieur, et d'absence d'innovation culturelle autonome, elle se construit en ethnocentrisme, produisant sa propre novlangue sur le long terme. Faute de théologie ouverte, une secte fait sa propre anthropologie : elle encourage une vision manichéenne de l'humanité en deux clans : les bons et les méchants.

Quitter une secte n’est pas aisé, les anciens membres sont parfois victimes de harcèlement et de menaces. L'une des caractéristiques majeures de la structure sectaire réside dans la difficulté extrême d'en sortir sans subir un ostracisme total et institutionnalisé. Le départ volontaire ou l'exclusion d'un adepte s'accompagne généralement d'un "bannissement social", où les membres restants — y compris la famille proche — reçoivent l'ordre formel de rompre définitivement tout contact, ce qui engendre une détresse psychologique et un isolement profond. Avant d’adhérer à un quelconque groupe, il est nécessaire de bien s’informer auprès de plusieurs sources, comme des témoignages d’anciens membres. Il ne faut jamais renoncer à son sens critique et être attentif à tout élément incohérent dans les valeurs officiellement défendues.

3. Un peu de liste

Si l'on fait abstraction du droit européen qui se fonde sur la liberté de religion plutôt que sur les critères des sciences religieuses, on peut établir une liste de mouvements qui ont fait l'objet de rapports officiels ou d'études sociologiques pour leurs dérives : Témoins de Jéhovah, Église de Scientologie, mouvement raëlien, Hare Krishna, Opus Dei, mais aussi des organisations d'origine asiatique comme l'Église de l'Unification (secte Moon), le mouvement apocalyptique japonais Aum Shinrikyō, la Soka Gakkai, le Falun Gong ou encore l'Église de Dieu Tout-Puissant. À cette liste s'ajoutent des dérives issues du continent américain telles que le Temple du Peuple, les Enfants de Dieu (La Famille) ou la Nuwaubian Nation. Il faut aussi faire attention à distinguer les sectes des idéologies ou des doctrines qui n'obéissent pas aux mêmes caractéristiques.

Le cas des Témoins de Jéhovah illustre la complexité de cette classification. Sociologiquement, ils répondent à la typologie de la "secte" (au sens de Max Weber) par leur posture de rupture avec le monde. Institutionnellement, la MIVILUDES maintient une vigilance constante face à des dérives telles que l'ostracisme familial des excommuniés et le refus des transfusions sanguines pour les mineurs. Pourtant, sur le plan juridique, le Conseil d'État leur reconnaît le statut d'association cultuelle (loi de 1905) et la CEDH protège leurs activités au nom de la liberté religieuse.

La distinction religion/secte se fait souvent dans l'idée que l'on se fait de la fondation du groupe. La religion institutionnelle prétend reposer sur une expérience mystique commune et historique. Elle est construite par les premiers disciples qui structurent les nouveaux enseignements, et non exclusivement par un fondateur individualiste.

Conclusion

On dit qu'une religion est une secte qui a réussi, on peut aussi à l'inverse dire aussi qu'une secte est une religion qui a échoué, tout comme on pourrait le dire du néo-athéisme. L'appellation secte constitue dans le langage commun un terme disqualifiant, qui n'existe pas juridiquement, renvoyant aux formes de religiosité considérées comme socialement non légitimes par le jeu de la sécularisation.

Cette appellation est parfois étendue à d'autres groupes sociaux organisés : parti politique, groupe philosophique, association, syndicat, entreprise. On dit même de l'éducation nationale qu'elle est une secte ! Dans le cadre des partis politiques et des autres idéologies non-religieuses, il est plus légitime d'utiliser l'adjectif "sectaire" : fonctionnement sectaire, attitude sectaire, réputation d'être sectaire.

On demande souvent la différence entre secte et religion. Pour faire simple : la religion est civilisationnelle, culturelle et intersociale, la secte se construit en rupture avec ces structures. D'un point de vue historique, les historiens des religions constatent une raréfaction des grandes religions traditionnelles depuis le 19ᵉ siècle, la dernière reconnue mondialement comme telle étant la foi bahá’íe. Ce qui permet de distinguer les religions historiques des parodies de religion et des sectes post-modernistes.

Selon Max Weber, une secte se définit par la rupture d'un système religieux et un repensé de la morale. On admet l'existence de sectes comme des subdivisions dans toutes les religions "traditionnelles", elles seraient issues d'une frustration socio-culturelle, d'un refus du monde et de son acceptation.

La majorité des sectes sont des mouvements contre-culturels qui commencent à se construire dès la fin du 19ᵉ siècle, suite à l’événement qui a le plus marqué l'histoire religieuse de Homo occidentalis : la crise moderniste. Elles peuvent se comprendre comme des "nouveaux mouvements religieux" au sens de la sociologue Eileen Barker.

Références

  1. Les sectes en France. Marges et dissidences - Persée, Jean-Pierre Chantin
  2. Historique de la lutte contre les sectes - Milivudes
  3. Sociologie des groupes religieux minoritaires. Sectes, églises et nouveaux mouvements religieux - Jean-Paul Willaime

2 vues · 0 vote positif

Réactions

Connectez-vous pour réagir.

Commenter ce contenu…

Commentaires

0 message