Les fondamentalismes

La principale caractéristique des fondamentalismes religieux est d'avoir une argumentation radicalisée, et une hostilité à l’égard de toute opinion contraire.
Introduction
Contrairement aux idées reçues, les fondamentalismes ne constituent pas l'orthodoxie des religions. En ce sens, ils ne constituent pas la majorité : les courants médians et libéraux étant méconnus du grand public, ceux-ci faisant nettement moins de bruit.
On imagine souvent que toutes les religions sont taillées sur le même modèle, à savoir en francophonie, le catholicisme, en régions anglophones l'evangélicalisme. Cette croyance se matérialise par l'emploi de l'expression "la religion" qui ne prend pas en compte la diversité de celles-ci comme pourrait le faire l'anthropologie.
1. Un peu d'histoire
En Europe
Au 19ᵉ siècle, les mouvements du Réveil prônent un « retour aux sources et aux origines » de la foi. Pourtant, leurs partisans ignorent souvent la réalité historique de ces origines en raison de leur rejet systématique des sciences humaines. À la même époque, l'Allemagne voit émerger dès 1835 la quête du Jésus historique, une démarche critique qui cherche à analyser les textes sacrés à l'aide des méthodes de la recherche historique.
Le mouvement revivaliste, dont les racines plongent dans le piétisme allemand du 17ᵉ siècle et les grands réveils anglo-saxons du 18ᵉ siècle, se déploie avec force au 19ᵉ siècle. Tandis qu'en Grande-Bretagne, il s'oriente massivement vers l'action pratique et sociale pour répondre aux bouleversements de la révolution industrielle, il prend en Allemagne une tournure plus théologique.
L'historien Émile-Guillaume Léonard (1891-1961) a ainsi mis en évidence la diversité de ces élans spirituels en distinguant trois grandes sensibilités à travers l'histoire du protestantisme : un réveil piétiste centré sur l'expérience intérieure, un réveil orthodoxe attaché au dogme, et un réveil intellectualiste traversé par les débats de la modernité.
On ne peut parler du réveil sans parler des figures majeures du monde anglo-saxon : Richard Wilcox, Robert Haldane, Henry Drummond…. qui ont propagé des nouvelles doctrines.
Si on fait un bilan de l’influence de ces étrangers :
* L’Évangile est répandu dans le peuple. Les étrangers ont apporté une impulsion, un enthousiasme, par leur ministère direct et indirect.
* Cette action eut une grande étendue sociale vers tous les milieux. Par exemple, à Genève, le milieu étudiant est atteint par Haldane.
* Ils contribuent à rééditer des classiques protestants comme Calvin.
La force de persuasion de ses ministres fidèles et l’exemple même de leur conviction ne sont que les instruments par lesquels il éclaire les croyants pour susciter en eux une nouvelle doctrine, et donc nouvelle vérité.
Aux Etats-Unis
"Les réveils" ont pour principal mobile la défaite du Sud esclavagiste. La concentration du courant conservateur dans les églises du sud : on n'envoyait pas les esclaves à l'école et ils privilégiaient le littéralisme comme c'est le cas des églises "ethno-protestantes" actuelles.
L'enseignement de la « science allemande de la Bible » (la haute critique) au sein des séminaires théologiques du Nord ambitionne de diffuser une approche scientifique des textes. Cette méthode s'attaque directement aux doctrines de l'inspiration verbale et de l'inerrance pour imposer la critique des sources, l'analyse textuelle, ainsi que la remise en contexte historique et politique des récits bibliques.
Le prosélytisme des Églises conservatrices et leur rejet de l'exégèse moderne servent à alimenter une guerre culturelle contre le Nord afin de repousser son influence intellectuelle. Cette opposition se traduit par la diabolisation des courants modernistes, accusés de ne plus abriter de « vrais croyants » (comme l'analyse notamment James Barr dans Beyond Fundamentalism). Ce conflit théologique s'enracine dans les tensions géopolitiques américaines après la guerre de Sécession en 1865 et se structure lors de l'essor du Troisième Réveil à la fin des années 1860.
Les revivalistes cherchent à remettre en honneur les affirmations doctrinales des Réformateurs. Mais beaucoup plus que par la Réforme elle-même, ils sont marqués par une forte tendance individualiste et aussi par la sentimentalité romantique, issue en partie du « piétisme » du siècle précédent. Ils affirment que le christianisme est une vie avant d’être une doctrine.
En 1878, lors de la conférence de Niagara (Believers' Meeting for Bible Study), le pasteur James Hall Brookes (1830–1897) rédige un crédo en 14 points qui jette les bases eschatologiques du mouvement. Cependant, ce n'est qu'en 1910 que l'Église presbytérienne synthétisera les 5 points doctrinaux non négociables (dont l'inerrance biblique) qui serviront de socle au fondamentalisme.
Le terme "fondamentaliste" a été inventé en 1920 pour décrire les protestants évangéliques conservateurs qui soutenaient les principes exposés dans The Fundamentals: A Testimony to the Truth (1910-1915), une série de brochures qui attaquaient les théories modernistes de la critique biblique.
2. Face aux sciences
C’est face aux sciences que la réaction fondamentaliste à la modernité s’exprime avec le plus de netteté, dans le cadre des controverses entre créationnisme (qui date du 19ᵉ siècle) et évolutionnisme. La première attitude consiste à exclure purement et simplement les théories scientifiques quand elles contredisent les datas bibliques.
Le « procès du singe » tenu dans l’État du Tennessee en 1925 en fournit le paradigme : selon les défenseurs de la thèse créationniste, il faut tout simplement interdire l’enseignement de la théorie de l’évolution dans les écoles. La science est ici perçue comme l’adversaire de la Révélation, cette dernière lui étant objectée comme on oppose une positivité à une autre au sein d’un même champ épistémique.
La démarche scientifique elle-même est suspectée d’être diabolique : on lui prête l’intention de déconstruire les représentations religieuses du monde, de saper le fondement même de la croyance en Dieu. Selon cette logique, la seule science qui aurait droit de cité serait celle qui validerait, sans autre, les conceptions scripturaires.
…
La seconde attitude des fondamentalistes est contraire de récupérer le discours scientifique pour présenter des convictions religieuses qui mériteraient d’être enseignées au même titre que les autres. On concèdera, par exemple, que l’univers n’a pas été créé en 6 jours car chacun des jours nommés dans la Genèse correspondrait à une ère cosmique corroborée par l’astronomie. Ici, nous ne sommes plus dans l’exclusion, mais dans le concordisme.
Cette pente concordiste est perceptible dans le développement dit néo-créationniste de l’hypothèse d’un Intelligent Design : dans ce cas, on n’oppose plus massivement des éléments bibliques aux théories scientifiques, mais on prétend élaborer soi-même une théorie scientifique. Cette rhétorique est régulièrement dénoncée par la communauté scientifique, ce qui ne l’empêche pas de séduire un large public souvent mal informé.
D'après le théologien Serge Lannes, le fondamentalisme proprement dit apparaît d’abord comme une attitude de refus et d’opposition devant la recherche scientifique en matière exégétique, historique et littéraire (touchant la révélation biblique) et en matière cosmologique et biologique (en ce qui concerne le dogme).
3. Dans l'espace mondial
Dès la fin des années 1970, de nombreux fondamentalistes prémillénaristes ont adopté l'activisme politique traditionnellement associé au postmillénarisme, ce qui a engendré une marquée entre leurs actes politiques et leurs croyances eschatologiques.
D'après le philosophe Marcel Gauchet, on assiste ainsi à la diffusion de ce que la sortie de la religion a produit dans le monde occidental : raisonnement économique et scientifique, valeurs politiques de la liberté individuelle, etc. Ce sont des données qui arrivent comme des chocs culturels dans des sociétés encore largement structurées sur un mode religieux par le jeu de la sécularisation.
D’où le choc identitaire et la réaction qui s’exprime dans les différentes formes de fondamentalismes. Ceux-ci étant habités par le sentiment d’une rupture catastrophique et la volonté de revenir en deçà de cette rupture.
De nos jours, on peut voir cela à la puissance électorale des évangélistes qui soutiennent Trump ou des orthodoxes qui soutiennent Poutine.
4. À distinguer
Au sens monosémique, le "fondamentalisme" est historiquement un courant théologique, d'origine protestante qui admet uniquement un sens littéral aux Écritures.
En France, populairement le terme fondamentaliste a été le plus souvent utilisé pour désigner les islamistes radicaux, alors que le terme intégriste qualifie plutôt les catholiques radicaux.
Conclusion
Toutes les religions, y compris l'athéisme ont produit des courants fondamentalistes. Cependant, ceux-ci ne représentent évidemment pas l’orthodoxie des religions, on trouve des courants libéraux, même dans l'islam.
Les fondamentalistes, quelle que soit la religion (juif, chrétien, islam, hindouisme, bouddhisme, athée…), ont en commun de refuser le remplacement du sacré par le sécularisme et le rationalisme. Ils s'opposent à l’œcuménisme, au pluralisme et au relativisme religieux, ainsi qu'à la libéralisation des mœurs, phénomènes parfois regroupés sous le terme de modernisme.
Tous les fondamentalismes, qu'ils soient politiques, religieux ou scientifiques, ont une matrice similaire : ils considèrent leurs interlocuteurs, comme des incarnations du mal, des ennemis à abattre à tout prix. Les fondamentalismes politiques peuvent être de tout courant : gauche, droite, écologistes ou de décroissance…
Tous refusent les sciences humaines. En particulier, les néo-athées qui pensent dissoudre l'effet de la critique factuelle et documentée, par l'insulte dans laquelle l'interlocuteur est décrit comme un pédant qui fait de l'étalage de sa science.
Quelle que soit leur tendance, les fondamentalismes se caractérisent par le fait que tous donnent une explication littéraliste totalitaire, du monde et de la condition humaine. Ils rejettent dans l'hérésie ceux qui fondent leur fonctionnement sur le doute ou la coresponsabilité des actes.
Pour Ghaleb Bencheikh, les fondamentalistes islamistes ont à la fois idéologisé la tradition et apprivoisé la "schizophrénie". Et la sortie de l’ornière ne pourra se faire qu’avec la réactivation de la tendance humaniste d’expression arabe en contexte islamique. Un humanisme effacé des mémoires, oblitéré, ignoré, insoupçonné…
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