La laïcité


D'aucuns croient que la laïcité équivaut à l'athéisme, où que cela n'existe pas.
1. Un peu de définition
Le mot laïcité vient du grec laikos, dérivé de laos qui signifie « le peuple » ou « la foule ». Dans l'Antiquité chrétienne, ce terme servait à désigner le peuple des fidèles, la masse commune des croyants, par opposition aux membres du clergé (kleros).
La première utilisation du mot "laïc" en français remonte au 13ᵉ siècle, Dans le langage médiéval, un laïc était au moyen-âge un "baptisé" qui n'appartenait pas au clergé.
De nos jours, un laïc désigne principalement une personne qui n'appartient pas au clergé. La laïcité, quant à elle, est un principe politique et juridique qui garantit la liberté de conscience et organise l'indépendance du pouvoir public à l'égard des religions.
En France, elle repose notamment sur la neutralité de l'État et des services publics ainsi que sur la séparation institutionnelle des Églises et de l'État. Elle ne signifie donc ni athéisme d'État, ni interdiction des religions : chacun reste libre de croire, de ne pas croire et d'exprimer ses convictions dans les limites prévues par la loi.
La laïcité est affirmée dès le 1ᵉʳ article de notre constitution qui dit que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. » Si la république ne reconnaît aucun culte, chaque français a droit à une appartenance religieuse ou non. 🇫🇷
La Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, qui se corrèle avec la laïcité, permet la garantie apportée par l’État de la liberté de conscience et du droit d'exprimer ses convictions : droit de croire ou de ne pas croire, de changer de religion, d'assister ou pas aux cérémonies religieuses.
2. Un peu d'histoire
Au Moyen Âge, la redécouverte de la philosophie aristotélicienne contribue au développement d'une pensée fondée sur la raison et l'ordre naturel. Le philosophe musulman Averroès (1126–1198), en défendant l'autonomie de la démarche philosophique face à la théologie, participe à cette évolution intellectuelle, sans pour autant défendre la laïcité au sens moderne.
Au 16ᵉ siècle, le théologien Sébastien Castellion (1515–1563), s'implique dans la "tradition laïque de Genève" devant les excès de l’état calviniste et les problèmes liés aux troubles civils en France, il a théorisé pour la 1ʳᵉ fois la nécessité de la séparation des églises et du Magistrat.
En 1543, à Genève, des divergences théologiques apparaissent entre lui et Calvin, posant le problème du droit à l’opinion personnelle en matière de foi dans le nouveau régime de l’Église.
Après le supplice de Michel Servet (1511–1553), brûlé sur le bûcher de Champel à Genève le 27 octobre 1553, Castillon s'éleva avec indignation contre de telles procédures et rédigea un traité contre les persécutions à l'égard des hérétiques (1554). Apôtre de la tolérance, il fut, jusqu'à sa mort, en butte aux persécutions des théologiens de Genève, particulièrement de Calvin et de Théodore de Bèze.
3. Roger Williams, père de la première laïcité instituée
Au 17ᵉ siècle, le théologien puritain Roger Williams (1603–1684) est considéré comme le véritable père de la liberté religieuse en mettant en place une laïcité dans d'état du Rhode Island dont il coparticipa à la gouvernance. Il fut d'ailleurs fut l'un des rares à tolérer la présence des amérindiens en Nouvelle Angleterre et vouloir mettre en place des accords équitables avec les tribus locales.
Williams était surtout connu pour son conflit avec la colonie de la baie du Massachusetts en 1633-1635, une théocratie puritaine intransigeante qui ne tolérait aucune divergence religieuse. Ce différend aboutit à son bannissement et à la fondation de la colonie de Providence, dans le Rhode Island.
Contrairement à la colonie du Massachusetts, celle de Plymouth, fondée en 1620, montrait une cohabitation relative entre les séparatistes puritains et les colons anglicans, mais c'est bien la rigueur dogmatique de la baie du Massachusetts qui poussa Williams à théoriser une séparation stricte entre l'Église et l'État.
En 1643, Williams fut contraint de retourner en Angleterre pour obtenir une charte de la colonie afin de la légaliser et d'empêcher Plymouth ou la baie du Massachusetts de s'en emparer. La charte fut obtenue en 1644 et, pendant qu'il attendait en Angleterre, Williams rédigea son célèbre ouvrage The Bloody Tenent of Persecution for Cause of Conscience, qui plaide en faveur de la liberté religieuse et de la séparation de l'Église et de l'État.
Il affirme que le gouvernement séculier n'a pas à se mêler des questions religieuses et qu'un État doit être fondé sur la liberté totale de ses citoyens de poursuivre leurs objectifs dans le respect de la liberté de conscience de chaque individu. Le roi n'avait pas à persécuter qui que ce soit pour dissidence religieuse, car seul Dieu savait si la foi religieuse d'une personne était justifiée ou non.
3. Au 19ᵉ siècle
La révolution de 1789 met fin à la monarchie de droit divin : la France ne se perçoit plus comme « la fille ainée de l’Église ». C'est le passage de la simple tolérance au droit, à la liberté de conscience. La DDHC institue la liberté religieuse "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses." dans l'article 10 rédigé par le pasteur Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne.
En 1801, Napoléon inaugure le système des « 4 cultes reconnus » : catholique, réformé, luthérien et israélite.
En 1824, le théologien suisse Alexandre Vinet (1797–1847) véhicule à Bâle une brochure intitulée : La liberté des cultes où il affirme que toute opinion qui ne révolte pas immédiatement la conscience à droit à l'examen.
En 1850, la loi Falloux est votée. Elle fait le distinguo entre l’enseignement public et privé, mais favorise toujours le catholicisme.
Dans les années 1870, le philosophe et pédagogue Ferdinand Buisson (1841–1932) devint directeur de l'enseignement primaire du ministère de l'instruction publique, et mis en œuvre la laïcisation de l'enseignement voulue par les lois Ferry.
Lors du synode des Églises réformées de 1872, le pédagogue protestant Félix Pécaut s'élève contre l'idée d'une Église liée à l'État et démissionne, sans avoir jamais été pasteur. Son amitié avec Buisson, alors professeur à l'Université de Neuchâtel lui offre la possibilité de mettre en œuvre une orientation laïque en ce qui concerne l'enseignement public primaire en France.
En 1879, le grand rabbin libéral Élie-Aristide Astruc (1831–1905) soutiendra activement les réformes scolaires républicaines. Convaincu que l'école publique doit unir les citoyens au-delà de leurs croyances, il défend le remplacement de l'instruction religieuse traditionnelle par une morale laïque, permettant ainsi de mieux asseoir les principes modernes de liberté, d'égalité et de justice de la République.
4. Au 20ᵉ siècle
En 1903, le théologien Ferdinand Buisson, caractéristique du protestantisme réformé, jouit parmi les républicains d’une grande autorité morale et intellectuelle. Il écrit une série d’articles pour inviter ses amis libéraux à le suivre dans son évolution.
On confie ensuite au pasteur Charles Wagner, qui venait de publier L’Ami et allait partir aux USA à l’invitation du président Théodore Roosevelt, enthousiasmé par ses livres, le soin de lui répondre. Les 2 hommes se respectent et s’estiment, mais leurs convictions, malgré de grandes proximités, diffèrent profondément.
En 1905, vers la fin de l'affaire Dreyfus, la loi de séparation des Églises et de l'État est adoptée sous l'impulsion d'Aristide Briand. Elle met fin au Concordat de 1801 et affirme la liberté de conscience ainsi que la neutralité religieuse de l'État. La réforme suscite une forte opposition de l'Église catholique, tandis qu'elle est globalement mieux accueillie dans les milieux protestants et juifs.
En 1906, le pape Pie X condamne la loi française du 9 décembre 1905 dans l'encyclique Vehementer Nos. Il rejette notamment le principe de séparation de l'Église et de l'État, considérant que la nouvelle législation rompt les relations institutionnelles établies par le Concordat et porte atteinte aux intérêts de l'Église catholique.
Dans les années 1920 et 1930, Mustafa Kemal Atatürk (1881–1938) modernise radicalement la Turquie en y inscrivant la laïcité institutionnelle. Ce processus culmine en 1934 lorsqu'il octroie le droit de vote complet et l'éligibilité aux femmes, faisant de la jeune république turque l'un des premiers pays de tradition musulmane à accorder ces droits politiques égaux.
En 1946, la laïcité de l’État français est affirmée dans la Constitution de 1946, puis dans celle de 1958.
5. Un peu de réflexion
Si l'idée de la laïcité est de réduire l'influence des clergés et des partis religieux sur les affaires publiques, reste aussi comprendre la parallèle de la sécularisation qui s’inscrit dans un temps très long, alors que la laïcité, elle appartient à l’histoire institutionnelle, juridique et politique, d’un État ; elle relève du législatif.
Le sécularisme apparaît plus comme une tendance à transférer la plupart des valeurs sociales du domaine du sacré à celui du profane. C'est une mutation socioculturelle, qui conduit à la désacralisation d’un large domaine d'activités. La religion devient alors un facteur parmi d’autres de la vie sociale.
De nos jours, gageons que nous aurions beaucoup moins de problème avec le fondamentalisme, les stéréotypes néo-athées et le prosélytisme en entreprise, si l'enseignement laïque du fait religieux était véritablement mis en place à l'école.
« La laïcité se cherche, s’exprime, se discute, s’exerce et, s’il faut, se corrige et se répand. »
Claude Nicolet, historien des institutions et des idées politiques
Références
- Ferdinand Buisson : un fondateur de la laïcité - L'autonome de solidarité laïque
- Claude Nicolet dans le texte - Philippe Froussier, Laicité République
- Réflexions sur la laïcité en contextes islamiques - France Culture
- Roger Williams - Joshua J. Mark, World History
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