La conscience

"La conscience est le juge le plus sévère que l'homme ait jamais connu." Oscar Wilde

1. Un peu de définition

Le mot "conscience" vient de "conscientia", qui signifie "connaissance partagée" ou "savoir avec, savoir en commun", le témoignage partagé, puis le secret partagé avec soi-même.

Le préfixe "con-" indique une idée de réunion, de jonction ou de partage, ce qui est cohérent avec l'idée de conscience comme une forme de connaissance ou de perception qui est partagée avec soi-même, ou avec les autres.

De nos jours, on note que ce sens moral de la conscience est encore présent dans l'expression "avoir une conscience tranquille" ou "avoir une conscience coupable", qui reflète l'idée que notre conscience peut nous juger et nous condamner pour nos actes.

De façon générale, la psychologie peut être définie comme l'étude scientifique du comportement des individus et de leurs processus mentaux. Elle étudie les rapports d'activité entre le conscient et l'inconscient.

2. Un peu d'histoire

Antiquité

Le mot apparait en latin classique, notamment chez Cicéron (106–43 AEC), pour désigner la connaissance que l'on a de soi-même ou de ses propres actions. Il pense que la conscientia est une voix intérieure qui parle avec une autorité plus grande que celle de toute approbation sociale.

« Mea mihi conscientia pluris est quam omnium sermo »

(Ma conscience me désigne un devoir plus grand que tous les discours du monde).

Moyen Âge

Le mot prend un sens moral, voire théologique, désignant la conscience morale ou la connaissance de ce qui est bien ou mal. Il évolue ensuite en français, pour désigner la faculté de juger ses propres actes et pensées en fonction de principes moraux et éthiques.

17ᵉ et 18ᵉ siècle

En philosophie, la référence qui fait changer la donne sur ce concept est René Descartes (1596–1650). En partant du cogito (« Je pense, donc je suis »), il fait de la conscience de soi un fait primitif (au sens de premier) et le fondement absolu de la vérité : l'esprit se saisit lui-même de manière immédiate.

Le basculement sémantique où la "conscience" devient la faculté de percevoir ses propres états mentaux et son identité (ce que l'on appelait parfois la "science de soi-même") se produit à la fin du 17ᵉ siècle.

Dans son ouvrage majeur, Essai sur l'entendement humain, publié en 1690, John Locke (1632–1704) définit explicitement ce concept comme « la perception de ce qui se passe dans l'esprit d'un homme ». Il considère qu'elle est une fonction de l'esprit qui permet de percevoir les idées et les sensations. Locke développe sa théorie de l'identité personnelle, stipulant que l'identité d'une personne est constituée par la continuité de sa conscience.

Menacé par l'absolutisme des Stuart pour ses idées libérales, John Locke s'exile aux Pays-Bas de 1683 à 1689, où il finalise son ouvrage. Il rentre en Angleterre dans le sillage de la Glorieuse Révolution qui porte Guillaume d'Orange au pouvoir, et publie son Essai sur l'entendement humain à la fin de cette année 1689 déterminante pour la monarchie parlementaire, et marquant la fin de l'absolutisme.

C'est en 1700 que le traducteur huguenot Pierre Coste publie la première traduction française officielle de l'œuvre de Locke (Essai philosophique concernant l'entendement humain). Pour traduire consciousness, Coste choisit le mot français conscience. C'est à cette date, en 1700, que le mot acquiert en français son sens moderne, philosophique et psychologique, se distinguant définitivement de la simple "science" (connaissance objective du monde) pour devenir la "conscience" (perception réflexive de soi).

Le philosophe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz (1646–1716) complexifie l'idée en distinguant la simple « perception », qui est l'état intérieur représentant les choses extérieures (et qui peut être inconscient), de l'« aperception », qui est la conscience ou la connaissance réflexive de cet état intérieur. Il introduit ainsi l'idée de petites perceptions inconscientes, ouvrant la voie aux dynamiques de l'esprit qui échappent à la vigilance du sujet.

Pour le théologien français Nicolas Malebranche (1638–1715), la conscience est une perception intérieure qui permet à l'esprit de se connaître lui-même et de connaître le monde extérieur : intériorité, réflexivité, immédiateté, unité… Il la définit comme une activité de l'esprit qui est capable de se réfléchir elle-même et de connaître ses propres états.

20ᵉ siècle

Pour le philosophe allemand Edmund Husserl (1859–1938) qui développe la phénoménologie, la conscience ne peut être décrite indépendamment des objets qu'elle appréhende. « Toute conscience est conscience de quelque chose. » …

Sa méthode philosophique permet de décrire les phénomènes de la conscience, c'est-à-dire les expériences et les objets tels qu'ils apparaissent à celle-ci, en en analysant les structures.

Husserl distingue plusieurs aspects de la conscience :

1. La conscience intentionnelle : la conscience est toujours conscience de quelque chose, elle est dirigée vers un objet.

2. La conscience réflexive : la conscience peut se tourner vers elle-même, et se réfléchir elle-même.

3. La conscience pré-réflexive : la conscience est toujours déjà là, avant toute réflexion, elle est une expérience immédiate et directe.

Pour Martin Heidegger (1889–1976), la conscience est un phénomène existentiel qui se manifeste comme un Appel (Ruf). Elle n'est pas une instance morale extérieure, mais une structure fondamentale du Dasein lui-même, un mode de dévoilement.

Jean-Paul Sartre (1905–1980) résume sa conception de la conscience dans la formule : "L'existence précède l'essence". Cela signifie que l'être humain existe d'abord, et c'est à partir de cette existence qu'il se crée lui-même et donne un sens à sa vie. Elle est liberté, intentionnalité et sans justification…

Pour Maurice Merleau-Ponty (1908–1961), la conscience est comme une perception incarnée, c'est-à-dire une expérience qui se déroule dans le corps et à travers le corps. La conscience n'est pas une simple réception de données sensorielles, mais une manière d'être-au-monde.

3. L'inconscient collectif

Quand on pense au contraire de la conscience, on pense tout de suite à l'inconscience. L'inconscient collectif est un concept popularisé par le psychiatre suisse Carl Gustav Jung (1875–1961).

Il était le "rival" de Sigmund Freud (1856–1939), et si celui-ci a dit des choses inexactes sur les religions, il peut être intéressant de voir plus loin que l'inconscient individuel dans cette optique.

L'inconscient collectif est un réservoir de pensées, de sentiments et de comportements qui sont hérités de nos ancêtres et qui sont présents dans l'inconscient de chaque individu.

Dans son idée, l'imaginaire étant un produit du socioculturel, les archétypes sont des représentations symboliques et des thèmes universels, dont on peut observer des représentations de nos jours.

On pourrait même penser que certaines idéologies comme l'athéisme de forum, les théories du complot, les propagandes d'infoguerre… se basent sur de l'inconscient collectif. Ils n'auraient pas eu accès aux bonnes informations ou archétypes.

4. Dans les traditions orientales

En dehors de la culture occidentale (donc issue de la philosophie grecque), les traditions orientales ont également considérablement écrit sur la conscience, bien qu'elles nomment cela autrement.

Dans l'hindouisme, la conscience est considérée comme l'essence même de l'être, le Soi (Atman) qui est identique à l'Ultime Réalité (Brahman) qui transcende tout. On considère plusieurs états, qui peuvent varier selon les traditions :

- Atman (आत्मन्) : le Soi, l'essence de l'être, la conscience pure

- Jiva (जीव) : l'individu, l'âme incarnée, la conscience individuelle

- Citta (चित्त) : l'esprit, la pensée, la conscience mentale

- Buddhi (बुद्धि) : l'intellect, la sagesse, la conscience discriminante

Dans le bouddhisme, la conscience est considérée comme un flux de moments de conscience (citta) qui sont conditionnés par les expériences et les actions passées (karma). Celle-ci est considérée comme une réalité relative et impermanente, qui est influencée par les facteurs tels que l'attention, la perception et la mémoire.

Dans le taoïsme, la conscience est considérée comme une manifestation de l'énergie vitale (qi) qui anime l'univers. La conscience est vue comme une partie intégrante de la nature et est considérée comme étant en harmonie avec l'ordre naturel des choses (Tao).

5. Un peu d'expériences

Le test du miroir

Une des premières manières d'évaluer la conscience de soi est le test du miroir, où l'on marque un animal, puis on observe s'il essaie de toucher la marque en se voyant dans un miroir (indiquant qu'il reconnaît son propre reflet). Des espèces comme les grands singes, les dauphins, les orques, certains éléphants et même certains oiseaux (les pies) réussissent ce test, ce qui soulève des questions sur l'étendue de la conscience de soi dans le règne animal.

L'analogie du chef d'orchestre

Certains modèles décrivent la conscience comme un "système sélectif" ou un "chef d'orchestre" : parmi les milliers de processus cérébraux qui se déroulent en permanence, la conscience n'en amplifie qu'un seul à la fois pour en faire le foyer de nos pensées conscientes, comme le ferait un chef d'orchestre pour harmoniser un ensemble d'instruments.

L'expérience des lunettes de Stratton

En 1896, le psychologue George Stratton a mené une expérience en portant pendant plusieurs jours des lunettes spéciales qui inversaient sa vision du haut vers le bas et de la gauche vers la droite. Au début, sa perception était totalement perturbée. Cependant, après quelques jours, sa conscience perceptuelle s'est adaptée : son cerveau a réorganisé les informations, lui permettant de percevoir à nouveau le monde à l'endroit et d'agir normalement. Cette expérience montre que notre conscience de la réalité n'est pas un simple reflet passif, mais une construction active qui dépend de l'adaptation constante de notre système nerveux à l'environnement.

6. Un peu de droit

La liberté de conscience est un droit fondamental en France, garanti par la Constitution et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Voici les principaux textes et principes qui la protègent :

- Article 10 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi."

- Article 1er de la Constitution de 1958 : "La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances."

- Loi du 9 décembre 1905 : Cette loi sur la séparation des Églises et de l'État garantit la liberté de conscience et la liberté de culte.

En France, la liberté de conscience implique :

La liberté de croire ou de ne pas croire : Chacun est libre de choisir ses croyances ou de ne pas en avoir.

La liberté de changer de religion : Les personnes sont libres de changer de religion ou de conviction.

La protection contre la discrimination : La loi interdit les discriminations fondées sur les convictions ou les croyances.

L'objection de conscience : La loi reconnaît le droit à l'objection de conscience, notamment pour le service militaire ou les pratiques médicales.

Références

  1. L'invention de la conscience : John Locke, ou les ressorts du corps et de l'âme humaine - Radio France
  2. L’invention de la conscience, Descartes, Locke, Coste et les autres - Open Editions

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