Les orthodoxies

On rencontre parfois ce slogan sur les fora : "Tous les adeptes de toutes les religions prétendent qu'ils ont la vérité totale, définitive, universelle".

1. Un peu de définition

Étymologiquement, orthodoxos dérive d' orthos (« droit », « juste ») et de doxa (« opinion », « croyance »), désignant ainsi la « doctrine droite ». Héritée de la philosophie antique, la doxa renvoie à l’ensemble des opinions couramment admises et des croyances partagées au sein d'une communauté. En épistémologie, elle s'appréhende au travers d’une série d’oppositions conceptuelles et axiologiques : considérée comme un agrégat de croyances intuitives ou non vérifiées, elle s’assimile aux apparences mouvantes et trompeuses, s’opposant ainsi à la vérité démontrée ou à la science (épistémè).

Qualifier le judaïsme, l'islam ou le bouddhisme de simples "croyances" est à cet égard un abus de langage. Au sens de l'anthropologie religieuse, on distingue deux grands modes de fonctionnement : l'orthodoxie et l'orthopraxie.

L'orthodoxie caractérise les religions qui structurent la fidélité de leurs adeptes autour d'un ensemble de doctrines et de dogmes définis comme constitutionnellement vrais par une autorité érudite. Dans ce modèle, influencé par la conception philosophique d'une vérité absolue accessible, l'adhésion passe par la confession d'une foi doctrinale (un credo) et le maintien de « la doctrine des pères », réaffirmée sans cesse. À l'inverse, l'orthopraxie désigne les systèmes où la fidélité s'exprime avant tout par l'action juste, le respect des rites, la discipline de vie et l'obéissance à une Loi (la Halakha dans le judaïsme, la Charia dans l'islam, le Dharma dans les traditions indiennes). L'adhésion y passe par l'action plutôt que par la foi au sens théologique du terme.

Il serait cependant inexact de limiter l'orthodoxie doctrinale aux seules religions chrétiennes ou d'en exclure les systèmes orthopraxes. Si le christianisme a poussé le modèle dogmatique à son paroxysme, les religions de la Loi possèdent une assise théologique rigoureuse. Le judaïsme rabbinique s'appuie sur des fondements stricts, formalisés notamment au 12ᵉ siècle par Maïmonide à travers ses Treize principes de foi, tout comme l'islam sunnite a développé une théologie dogmatique élaborée (le Kalam) pour fixer les contours de la juste croyance. L'immutabilité des principes n'interdit pas l’existence de courants médians et libéraux, mais la distinction anthropologique fondamentale demeure : l'orthodoxie exige d'abord de croire droitement, là où l'orthopraxie impose d'abord d'agir droitement.

2. Dans le christianisme

La notion chrétienne d'orthodoxie désigne l'adhésion au credo de Nicée-Constantinople (381), dans le contexte de la condamnation de l'arianisme. Elle se réfère ensuite au dogme christologique du concile de Chalcédoine (451). Les orthodoxies tendent à l'enseignement juste et prétendent détenir la vérité à laquelle les fidèles sont censés croire. Ce sont des "religions d'autorité", comme disait Auguste Sabatier, à l'inverse des religions du "Libre examen".

À partir du 16ᵉ siècle, quand la lecture et l'écriture se répandent dans les populations artisanes, la Réforme restaure le libre examen qui suppose des connaissances. Jean Calvin encourage l'enseignement du grec et de l'hébreu à tous, même à ceux qui ne font pas de longues études.

Le christianisme occidental et oriental s'est ainsi profondément structuré comme une orthodoxie, ce qui se manifeste par l'élaboration de credos complexes et d'articles de foi obligatoires. Cela concerne le catholicisme et les Églises orthodoxes, mais s'applique également aux protestantismes historiques. Au 16ᵉ siècle, la Réforme a instauré des confessions de foi rigoureuses (comme la Confession d'Augsbourg ou de La Rochelle) qui fixaient une stricte orthodoxie doctrinale, même si la gouvernance de l'Église s'effectuait de manière collective ou synodale.

En revanche, de grandes traditions orientales comme le bouddhisme ou l'hindouisme se déploient de façon radicalement différente : n'ayant pas centralisé de doxa dogmatique unique ni d'autorité magistrale mondiale, elles s'articulent avant tout comme des orthopraxies, des modes de vie régis par des principes ou des voies de réalisation basées sur la discipline et l'action.

3. Dans l'islam

L'islam se définit traditionnellement comme une orthopraxie, où la soumission à la volonté divine s'exprime d'abord par l'accomplissement des rites et le respect de la Loi (la Charia). Cependant, cette pratique s'adosse dès le 7ᵉ siècle à un cœur doctrinal immuable : l'unicité absolue de Dieu (Tawhid) et la reconnaissance de la falsification des écritures antérieures (Tahrif), une notion explicitement ancrée dans le texte coranique pour expliquer les divergences avec le judaïsme et le christianisme. Des théologiens médiévaux comme Ibn Hazm au 11ᵉ siècle ont simplement formalisé ces concepts à travers des systèmes juridiques et dogmatiques stricts, visant à préserver la pureté de la foi contre les influences extérieures.

Le tour de pensée fondamentaliste contemporain, notamment le néo-salafisme, radicalise cette approche en liant indissociablement la pureté de la pratique à la validité de la foi. Cette dérive s'illustre par la doctrine du takfir, un terme issu de la racine K-F-R (qui renvoie à la mécréance ou au fait de masquer la vérité). Le takfir consiste à déclarer mécréant (kafir) un individu ou un groupe initialement musulman. Sur le plan doctrinal, cette démarche s'apparente à une forme d'excommunication : elle rejette le coupable en dehors de la communauté des croyants (Umma). Pour les mouvements insurgés, le takfir transforme les musulmans jugés non conformes en apostats (murtaddun), légitimant ainsi la violence à leur encontre sous prétexte de purifier la religion.

4. Un peu de discernement

Le mot "orthodoxe" prête souvent à confusion, car il est aussi polysémique, on peut en distinguer 3 autres sens :

Chez les protestants, le "courant orthodoxe" qui se nomme volontiers lui-même "évangélique" se caractérise par l’insistance de la juste doctrine

Le christianisme orthodoxe issu du schisme de 1054 avec l'Église catholique

Dans le domaine économique, on parle d'orthodoxie et d’hétérodoxie

5. Un peu d'agnotologie

Agnotologiquement, ce slogan du néo-athéisme revient souvent à cause du sociocentrisme et de l'inculture du fait religieux. Si l'on enseignait ce dernier à l'école, il serait déconstruit et moins populaire.

Toutes les religions ne prétendant pas être des orthodoxies. D'autant que seul le christianisme ancien est équipé d'une doxa fixée par une autorité ecclésiastique. D'après l'historien Paul Veyne, cette autorité était incarnée par le concile piloté par l'empereur romain et rempli d'érudits : les évêques.

Tout peut se discuter, comme en témoignent l'intensité des débats théologiques et la tenue des grands conciles. L'histoire du christianisme est jalonnée de ruptures : dès le 5ᵉ siècle, les Églises dites des deux ou trois conciles (comme les Coptes ou les Arméniens) se séparent sur des questions complexes liées à la nature du Christ, tout en restant pleinement trinitaires. Ce sont précisément ces schismes, ainsi que des publications contestataires plus tardives comme le De trinitatis erroribus de Michel Servet au 16ᵉ siècle, qui prouvent que même les dogmes les plus centraux ont constamment fait l'objet de discussions et de débats.

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