Les religions

Le concept humain le plus difficile à définir qui soit ?

1. Un peu de définition

Il convient d'abord de préciser que « religion » n'est pas un terme d'origine grecque. Cette langue ne possède aucun mot équivalent exact pour désigner ce concept global, utilisant plutôt des termes spécifiques comme eusebeia (la piété).

Le mot provient exclusivement du latin religio, dont l'origine suscite 3 interprétations historiques :

Relegere : théorisée par Cicéron (106–43 AEC), cette racine signifie « recueillir, rassembler, relire attentivement ». Elle désigne le scrupule rituel, la vigilance et l'attention méticuleuse portée à l'exécution des cultes, par opposition à la négligence.

Religare : soutenue par l'apologiste chrétien Lactance (250–325), cette origine signifie « relie, attacher ». Elle définit la religion comme le lien de piété vertical unissant l'être humain au divin.

Reeligere : proposée par Augustin d'Hippone (354–430), cette variante signifie « élire à nouveau, choisir de nouveau » un principe divin dont l'humanité se serait détournée.

Le consensus scientifique

D'un point de vue strictement philologique et historique, c'est la racine cicéronienne (relegere) qui est le plus souvent admise au sein de la communauté scientifique, notamment à la suite des travaux du linguiste Émile Benveniste (1902–1976). Bien qu'elle soit toujours discutée, elle correspondrait au sens originel romain du terme, avant ses réinterprétations théologiques et apologétiques ultérieures.

Cicéron lui-même, dans De natura deorum (II, 28, 72), oppose explicitement les religiosi (ceux qui « relisent », c'est-à-dire réexaminent scrupuleusement tout ce qui concerne le culte) aux superstitiosi (ceux qui pratiquent sans discernement, par crainte irraisonnée).

2. Un peu d'histoire

D'un point de vue anthropologique, la religion s'étudie comme un phénomène culturel universel et consubstantiel à l'humanité depuis la Préhistoire. Elle véhicule des notions de transcendance, de spiritualité et de sacré, tout en structurant les pratiques rituelles (cérémonie, prière, méditation, sacrifice), la législation, l'enseignement, l'art, le droit et l'organisation sociale.

Selon l'historien suisse Jacob Burckhardt (1818–1897), la religion constitue le fondement de toute société et de toute production artistique. Elle représente le lien primordial qui garantit la stabilité d'une communauté. Ainsi, au même titre que l'État, le phénomène religieux contribue directement à la pérennité et à la régulation de la vie humaine.

3. Un peu d'idée reçue

Dans l'espace public et les débats contemporains, le fait religieux est fréquemment réduit aux structures du catholicisme, de l'islam, ou plus largement au modèle monothéiste, ainsi qu'aux notions populaires : dogme, divin, au-delà, orthodoxie.

Les approches non académiques n'y voient souvent que croyance, superstition, mythologie ou endoctrinement. Or, l'anthropologie religieuse et la philosophie abordent ce phénomène tout autrement.

Afin d'éviter tout biais sociocentrique, il convient d'envisager les religions au pluriel, la diversité de ces manifestations étant constitutive de l'histoire humaine. En effet, il n'a jamais été observé de société dépourvue de système de croyances. Selon l'anthropologue Claude Lévi-Strauss (1908–2009), les fondements de toute civilisation s'articulent systématiquement autour d'une forme de religion.

4. Un peu de science

L'approche sociologique démontre que l'on peut trouver des composantes du sacré en dehors des cadres institutionnels de la religion, dans d'autres domaines de la vie sociale. Certains individus croient par exemple à l'existence d'entités invisibles (extraterrestres, fantômes) sans pour autant en faire l'objet d'un culte structuré.

À l'inverse, les dynamiques cultuelles ne sont pas toujours liées à la foi en des forces surnaturelles. Le culte des idoles se retrouve régulièrement dans le sport ou la politique, générant des cérémonies collectives et de véritables grand-messes profanes.

Le philosophe français Raymond Aron (1905–1983) a ainsi forgé le concept de « religion séculière » pour analyser les idéologies totalitaires du 20ᵉ siècle, telles que le communisme ou le fascisme. Il les définit comme des « doctrines qui prennent dans les âmes de nos contemporains la place de la foi évanouie et situent ici-bas, dans le lointain de l’avenir, sous la forme d’un ordre social à créer, le salut de l’humanité ».

Références

  1. Aron, Raymond, « L'Avenir des religions séculières », in Chroniques de guerre. La France libre, 1940-1945, Paris, Gallimard, 1990
  2. Benveniste, Émile, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, tome 2 : Pouvoir, droit, religion, Paris, Éditions de Minuit, 1969
  3. Durkheim, Émile, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, Félix Alcan, 1912
  4. Weber, Max, Économie et Société (1922), Paris, Plon, 1971

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