La tolérance et la religion

Une certaine doxa affirme que les religions sont intolérantes dans leur extension comme dans leur histoire, ou encore que la tolérance fut inventée par des athées.

1. Un peu de défintion

Étymologiquement, le latin tolerantia va dans l'idée de "endurance, patience, résignation, supporter". La tolérance peut se définir comme l'action, l'attitude de supporter ou à de ne pas interdire ce que l'on désapprouve et qu'on ne peut éviter.

Contrairement à certaines idées reçues, la tolérance puis l’œcuménisme ont été promus par un courant chrétien minoritaire. Il est vrai que dès qu'une société se construit, il faut faire cohabiter des opinions, des convictions, des croyances différentes... sans détruire le lien social.

Le paradoxe de la tolérance poppérien n'est jamais simple à résoudre, mais c'est tout l'intérêt de penser l'idée de tolérance, une idée plus moderne et moins ancienne qu'on ne pourrait le croire.

2. Un peu d'histoire

À l'Antiquité

À la fin du 5ᵉ siècle et au début du 4ᵉ siècle AEC, Socrate faisait s'exprimer ses interlocuteurs avant d'en discuter, relayé par Platon : le tout étant de s'effacer bien souvent avec modestie et sagesse. Le pire ennemi de la tolérance, c'est l'esprit même de l'homme et ses efforts héroïques et souvent vains pour faire triompher sa "grandeur".

L'historiographe chrétien de langue grecque, Socrate le Scolastique (380–440) (à ne pas confondre avec le premier) a aussi grandement pensé l'idée, car il faisait partie du groupe en marge des novatiens. Dans son livre Histoire ecclésiastique, il donne preuve d'une tolérance dans sa présentation des querelles doctrinales, en évitant les termes « schisme, hérésie, catholique, orthodoxe ». On a là le début du refus de l'essentialisme.

Au 13ᵉ siècle

Rûmi (1207–1273), poète perse, formule avec une force spirituelle rare cette ouverture dans son célèbre Masnavi. Il n’accepte pas que l’art de l’écoute se base simplement sur la compréhension de la parole et de la langue de l’autre ; il nous invite plutôt à écouter les cœurs : "Si tu vois ton frère en prière devant son idole, ne le dérange pas. Il prie l'UN mais ne le sait pas encore".

Au 16ᵉ siècle

Le théologien Sébastien Castellion (1515–1563) fut précurseur de la tolérance religieuse et de la liberté de conscience en Europe, où il annonce la solution politique de l’Édit de Nantes, à savoir 2 religions pour un royaume.

Dans les années 1580, l'empereur moghol de l'Inde du Nord Akbar fut célèbre pour sa tolérance religieuse : il abolit la taxe Jizya pour les non-musulmans, autorise les convertis forcés à se convertir à nouveau et invite les prêtres de différentes confessions à discuter de leurs croyances religieuses. Il enseigne même les valeurs de tolérance au Shah Abbas de Perse et au roi d'Espagne Philippe II.

Curieusement, presque à la même époque en Europe, l’Édit de Nantes est proclamé en 1598, l'idée de la tolérance se formule pour la 1ʳᵉ fois. Henri IV accorde une relative liberté de culte à la minorité protestante. Cet édit qui vise à faire cohabiter dans la paix les différentes confessions religieuses est une exception dans l'Europe de l'époque. Et sa révocation en 1685 montre que la tolérance n'est pas encore une valeur commune.

Au 17ᵉ siècle

En 1684, Basnage de Beauval écrit que les hérésies sont des "utiles ennemis", "comme des aiguillons qui aiguisent la diligence des pasteurs, ou comme des coups de marteau qui les tirent d'un profond sommeil". Pour Spinoza, c'est seulement dans un État libre, où les idées peuvent se confronter, que les hommes pourront s'affranchir ensemble de la superstition et des idées fausses.

La tolérance commence à être théorisée comme une vertu cardinale de l'espace public, particulièrement chez des philosophes protestants comme John Locke (1632–1704). Sa fameuse Lettre sur la tolérance (1686) permet de fixer une règle générale : tant qu'un individu ne nuit en rien aux intérêts temporels de ses concitoyens, ses actions doivent demeurer parfaitement libres et indemnes de toute immixtion de la puissance publique.

Pierre Bayle (1647–1706), qui défendait la tolérance en considérant que personne ne peut prétendre détenir toute la vérité et l'imposer aux autres par la force. Il professe la liberté de pratiquer la religion de son choix, ce qui provoque de vives colères à son égard, même parmi les protestants de l'époque.

Thomas Hobbes (1588–1679) et son célébrissime Léviathan (1651) : sa thèse est que l'antagonisme des désirs et les risques de guerre civile trouvent leur solution dans le renoncement au droit naturel individuel au profit d'un pouvoir souverain absolu. C'est cet État souverain qui devient le seul juge légitime de ce qui est nécessaire à la paix collective, et non le libre-arbitre de chacun.

Au 18ᵉ siècle

L'édit de Versailles de 1787, signé par Louis XVI, accorde enfin aux non-catholiques un état civil légal (l'enregistrement des naissances, mariages et sépultures) et la reconnaissance de leurs droits civils, bien que l'exercice public de leur culte demeure interdit.C'est donc à la Révolution que la tolérance entre sérieusement dans la sphère politique et s'inscrit dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Les libertés de croyance, d'opinion et d'expression deviennent un droit inaliénable lié à la liberté de se déterminer par soi-même et de juger en conscience.On peut aussi citer Paul Rabaut (1718–1794), prenant en mains la défense de ses coreligionnaires. Il forma le projet de faire convertir en droit la tolérance dont ils étaient l'objet et alla à Paris pour solliciter plus activement la concession d'un état civil pour les protestants. Appuyées par le respectable Malesherbes (1721–1794), par des magistrats distingués et surtout par l'opinion publique, ses démarches eurent un plein succès, et l’édit de 1787 mit fin à la longue exclusion civile issue de la révocation de l'Édit de Nantes par Louis XIV, parce qu'il y a une continuité. Le pasteur Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne (1743–1793) a fait en sorte que les protestants soient réintégrés dans la communauté nationale à la faveur de la Révolution française. L’édit de tolérance, c'est Louis XVI, en 1787. La liberté de conscience leur est accordée par la Déclaration des droits de l’homme, l’accès à tous les emplois civils et militaires le sera par le texte constitutionnel du 24 décembre 1789 et la liberté du culte, par celui du 3 septembre 1791.

Au 19ᵉ siècle

Se sachant nourri par la culture, qui se développe par l'accueil de l'autre, l'État hégélien reconnaît en son sein des différences culturelles, qu'il tolère positivement sans pour autant renoncer en quoi que ce soit à ce que requiert l'unité rationnelle objective qui le constitue.

Dans ce siècle, commence à se construire l’œcuménisme par des religieux dans l'idée de dialoguer ensemble pour mieux se tolérer, et donc se comprendre, pour mieux permettre des interventions communes sur des sujets de société. On distingue l’œcuménisme, dialogue entre chrétiens, de l’interreligieux, dialogue entre les religions.

Au 20ᵉ siècle

On ne peut parler de tolérance sans penser à l'ethnologue missionnaire Maurice Leenhardt : qui œuvra aussi bien à l'ethnopsychiatrie, qu'à traiter la tolérance avec les Kanaks, qu'à distinguer l'unionisme de l'œcuménisme.

Ou encore le Nobel prix de la paix 1930 Nathan Söderblom, archevêque d'Uppsala et primat de Suède, qui fut l'un des fondateurs du mouvement œcuménique.

Ou bien encore le théologien néerlandais Willem Adolph Visser't Hooft qui pensait l'œcuménisme comme une science capable d'équilibrer les ressemblances et les différences au sein du christianisme, c'est dire les belles tolérances !

En 1948, la liberté de conscience et la liberté religieuse font l'objet de l'article 18 de la DUDH :

Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites.

3. Un peu de réflexion

De nos jours, devrait-on tolérer tous les excès du libéralisme ? Au nom du respect des cultures, faut-il tolérer celles qui portent atteinte aux droits de l'homme ? La question de la tolérance et de ses limites rebondit aujourd'hui dans les domaines économique et culturel.

Les effets d'une tolérance sans limites sont redoutés : destruction du lien social, remise en cause de l'universalisme des droits de l'homme, loi du plus fort dans le monde économique. Que peut-on tolérer ? Qu'est-ce qui est intolérable ? L'équilibre se redéfinit en permanence.

En 2025, à l'heure où un certain mouvement politique ne supporte plus la propagande de Elon Musk sur le réseau X, on voit bien que l'histoire de l'idée de tolérance, semble encore et toujours à la recherche d'une solution d'éthique sociale pour demain. 🙃

Références

  1. La tolérance : un regard protestant - Olivier Abel, France Culture
  2. Petite histoire de la tolérance - La Croix
  3. Définition de la tolérance - Toupie

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