Le capitalisme


Un si mauvais système pour l'homo oeconomicus ? 💰
1. Un peu de définition
Le mot capitalisme dérive du latin capitalis, désignant ce qui est relatif à la tête, puis par extension les têtes de bétail constituant une richesse : le cheptel. 🐂
Le terme « capital » dans son sens économique (somme d'argent faisant des petits) se stabilise surtout au 16ᵉ siècle. Bien que le terme « capitaliste » existait avant pour désigner les détenteurs de capitaux, le mot « capitalisme » apparaît dans les années 1840 et 1850 (Radonvilliers, Louis Blanc, Proudhon…).
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Il désigne un système où la propriété privée des moyens de production et la recherche du profit orientent l'économie. Ce système repose entre autres sur la libre entreprise, l'accumulation de capitaux et la régulation par le marché. Il favorise une distinction sociale entre les détenteurs de capitaux et les travailleurs salariés.
Le capitalisme s'oppose aux théories du socialisme et du communisme, régimes où la propriété privée des moyens de production est abolie. Bien que le capitalisme et la démocratie libérale constituent souvent les volets économique et politique d'une même société, leur lien n'est pas systématique.
2. Un peu d'histoire
Néolithique
La néolithisation des sociétés conduit le passage d'une économie de subsistance à une économie de production et de stockage, permettant l'émergence de surplus et, par extension, de la propriété privée. L'accumulation de ressources, de par le pastoralisme dessine les prémices d'une hiérarchie sociale fondée sur la possession de capital.
Antiquité
Aristote distingue dans La Politique (4ᵉ siècle AEC) l'économie, la gestion des besoins du foyer, de la chrématistique, recherche de l'argent pour lui-même. Il condamne cette dernière comme une dérive éthique contre-nature car elle substitue le profit à la finalité humaine.
Rome développe parallèlement un droit de propriété privée rigide et des sociétés de publicains, jetant les bases juridiques de l'accumulation. Les juristes postérieurs formuleront une conception absolutiste de la propriété à partir des textes épars du droit romain.
Moyen Âge
Au 11ᵉ siècle, les cités italiennes inventent la banque et la lettre de change pour fluidifier le commerce à longue distance. L'essor des foires de Champagne et des premières sociétés par actions marque la naissance d'une forme de capitalisme marchand dynamique en marge du système seigneurial.
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Le féodalisme domine l'Europe, structurant la société autour de la possession terrienne et de liens de vassalité plutôt que sur l'échange marchand. La production est essentiellement locale et de subsistance, tandis que l'Église freine l'essor financier en condamnant le prêt à intérêt comme un péché d'usure.
L'Église ne condamnait pas tout profit, mais spécifiquement le temps vendu par l'intérêt. Elle distinguait le damnum emergens (perte subie) qui pouvait être dédommagé. L'invention du purgatoire au 12ᵉ siècle a aussi joué un rôle en offrant une "issue spirituelle" aux marchands usuriers.
Cette rigidité limite la mobilité du capital et maintient une hiérarchie sociale fondée sur la naissance : la noblesse, celle-ci repose aussi sur des modes de vie, des compétences (notamment culturelles et religieuses) et la proximité avec le pouvoir (népotisme).
16ᵉ et 17ᵉ siècle
L'ouverture de la Bourse d'Anvers (1531) et celle d'Amsterdam (1602) avec la Compagnie néerlandaise des Indes orientales sont des étapes clés de l'anonymisation du capital, qui conduiront au mercantilisme avec le capitalisme marchand italien.
En France, Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) fera en sorte que l'État intervienne pour favoriser les manufactures et enrichir le royaume par le commerce extérieur (exploration, colonisation, esclavage…). Cette forme de capitalisme d'État visait alors à accumuler des métaux précieux, liant indissociablement puissance politique et puissance financière.
18ᵉ siècle
Le moraliste néerlandais Bernard Mandeville, qui verra la religion comme un outil politique, soutiendra dans La Fable des abeilles (1714) que les « vices privés » font le « bien public ». Il mettra en scène une ruche qui se met à dépérir à mesure que les abeilles 🐝 qui la peuplent deviennent vertueuses, suggérant que l'égoïsme individuel stimule l'activité économique.
Adam Smith prolongera cette logique dans La Richesse des nations (1776) avec sa fameuse « main invisible 👋 » , où la recherche de l'intérêt personnel contribue à l'intérêt général. Elle qualifie l'orientation des capitaux vers l'industrie nationale par souci de sécurité personnelle, dont le résultat profite involontairement à la société.
19ᵉ siècle
David Ricardo théorise les avantages comparatifs dans ses Principes de l'économie politique et de l'impôt en 1817. Il y montre que la valeur d'échange d'un bien est mesurée par la quantité de travail nécessaire à sa production, et non par son utilité. Face à l'essor industriel, il soutient que la dynamique du profit et de la richesse est étouffée par l'augmentation de la rente foncière, posant ainsi les bases de l'économicisme où le marché s'impose comme la loi régissant les rapports sociaux.
Son ami Thomas Malthus soutiendra que la population croît plus vite que les ressources alimentaires, créant un déséquilibre inévitable. Dans le cadre capitaliste, il préconise de limiter les aides aux pauvres pour freiner la démographie et maintenir les salaires au niveau de subsistance.
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À l'opposé total de "l'économie bourgeoise" de Ricardo, Karl Marx et Friedrich Engels publieront le Manifeste du parti communiste (1848). Marx analyse, dans Le Capital (1867), la lutte des classes et l'exploitation de la force de travail via la plus-value.
Sa théorie prédira l'effondrement du capitalisme au profit du communisme, un modèle sans classes ni propriété privée des moyens de production. Il souligne que la dynamique capitaliste engendre mécaniquement la pauvreté au sein du prolétariat malgré l'augmentation de la production mondiale.
20ᵉ siècle
L'économiste allemand Werner Sombart popularisera le concept dans son ouvrage majeur, Der moderne Kapitalismus (1902), qui marque l'entrée du terme dans le champ de la sociologie et de l'économie académique, en parlant de l'esprit du capitalisme.
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Max Weber, dans L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme (1905), souligne l'influence du protestantisme, notamment du calvinisme, dans l'ascèse et l'accumulation du capital. La doctrine de la prédestination impose l'idée que le salut ou la damnation de chaque individu est décrété par Dieu de toute éternité.
Le Beruf (vocation) transforme le travail quotidien en un devoir religieux accompli au sein de la société. Il conclut que si la religion sert de catalyseur au système capitaliste, elle finit par se détacher de ses racines spirituelles. Il devient une structure mécanique où les individus sont contraints de vivre : la cage d'acier.
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Walter Benjamin analysera le capitalisme comme un culte religieux qui a pris la place des structures théologiques traditionnelles. Cette analyse se trouve principalement dans son fragment de 1921, Le Capitalisme comme religion. L'argent ne remplit plus seulement une fonction utilitaire ; il devient l'objet d'une idolâtrie.
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Reprenant les principes de l'organisation scientifique du travail (taylorisme), l'industriel américain Henry Ford révolutionne le système industriel en 1913 avec l'introduction de la chaîne de montage mobile dans ses usines du Michigan. Ce tournant du capitalisme a permis de produire des biens de consommation standardisés tout en augmentant le pouvoir d'achat des ouvriers pour stabiliser le marché intérieur.
Après la crise économique de 1929, les théories se confrontent : John Maynard Keynes préconise dans sa Théorie générale (1936) une intervention de l'État pour réguler les cycles. À l'inverse, Joseph Schumpeter souligne le rôle de l'entrepreneur et de la « destruction créatrice ». En réaction au keynésianisme, l'école néolibérale (Hayek, Friedman) prônera un retour au marché pur.
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L'après-guerre voit l'institutionnalisation mondiale via les accords de Bretton Woods (1944), créant le Fond Monétaire International, chargé de garantir la stabilité du système monétaire et d'aider les pays en difficulté de paiement, et la Banque Mondiale (BIRD). La Banque Centrale Européenne, chargée de définir la politique monétaire la plus adéquate sera crée en 1998.
3. Les différents capitalismes
Réaffirmé par Ronald Reagan et Margaret Thatcher vers 1980, ce modèle privilégie la valeur actionnariale plutôt que les partenaires sociaux à l'instar du Medef. La dérégulation et la flexibilité sont vues comme des options nécessaires pour tirer parti de la mondialisation.
L'intervention de l'État y est minimale, limitée à la garantie du droit de propriété et au maintien d'un cadre juridique favorisant la libre entreprise individuelle. La crise des subprimes en 2007–2008 a révélé la fragilité de ce modèle fondé sur l'endettement.
Le capitalisme rhénan (Allemagne, Europe du Nord), théorisé par l'économiste Michel Albert dans Capitalisme contre capitalisme (1991), se distingue par un financement bancaire à long terme, la stabilité de l'emploi et une protection sociale étendue, intégrant les salariés aux décisions des entreprises via la cogestion. À l'inverse du modèle anglo-saxon considéré individualiste, cette forme de capitalisme social-démocrate mise sur une vision partenariale de l'économie.
Ici, l'État est l'acteur central. Des plans quinquennaux de l'URSS (1928) aux fonds souverains de la Chine ou de l'Arabie Saoudite au 21ᵉ siècle, le marché est un outil de puissance géopolitique. L'État y utilise le marché pour accroître sa puissance géopolitique et financer son développement national, tout en conservant un contrôle politique étroit sur les orientations de l'investissement (interventionnalisme).
Apparu dans les années 1990 et dominé par les multinationales du numérique (GAFAM) émergeant dans les années 2010, il repose sur l'extraction de données et l'ubérisation du travail, transformant radicalement le rapport à l'emploi, comme le font Amazon ou Uber pour transformer les services marchands. Elles imposent une nouvelle forme de travail précaire.
Ce modèle favorise l'émergence de milliardaires dont la fortune personnelle dépasse parfois le produit intérieur brut de nations entières. Cette concentration inédite du capital entre les mains de quelques individus pose la question de l'influence des plateformes numériques sur la souveraineté des États et sur la redistribution des richesses à l'ère de la mondialisation.
Apparu après le Sommet de la Terre à Rio (1992), il prône une croissance durable. Ce modèle tente de concilier la croissance économique avec la préservation de l'environnement, notamment par la création de marchés du carbone et le développement des énergies renouvelables comme le solaire ou l'éolien.
Ce courant s'incarne à travers le Pacte vert pour l'Europe lancé en 2019 et l'essor de la finance durable, qui oriente les investissements vers des technologies décarbonées. L'exploitation intensive des ressources constitue le principal vecteur du réchauffement climatique, exacerbant la pauvreté et les inégalités mondiales, remettant en cause l'efficacité des mécanismes du ruissellement.
L'anticapitalisme
L'anticapitalisme se construit en réaction aux inégalités de la révolution industrielle, porté par le Manifeste du parti communiste de 1848. Ce courant conteste la propriété privée des moyens de production et prône une gestion collective ou étatique pour abolir l'exploitation des travailleurs.
Au 21ᵉ siècle, ce mouvement se renouvelle avec l'altermondialisme né après les manifestations de Seattle en 1999 et les théories de la décroissance face à l'urgence climatique. Il propose des modèles alternatifs comme l'économie sociale et solidaire ou les coopératives.
4. Un peu de critique
L'anthropologue autrichien Karl Polanyi considère l'économie comme encastrée dans des rapports sociaux, culturels et religieux. Dans La Grande Transformation (1944), il montre que le capitalisme transforme l'être humain et la nature en marchandises. L'idée de l'encastrement est fondamentale : il soutient que l'économie ne devrait pas être une force autonome dictant sa loi à la société, mais un outil au service des besoins sociaux et des institutions.
La sociologue américaine Shoshana Zuboff identifie une rupture dans les années 2010, lorsque l'extraction des données personnelles est devenue le moteur d'une nouvelle forme de profit. Ce repose sur la marchandisation des comportements humains capturés par les outils numériques, faisant abstraction du consentement des utilisateurs : le capitalisme de surveillance.
L'ouvrage de Thomas Piketty, Le Capital au 21ᵉ siècle (2013), montre que la concentration des richesses menace la stabilité du capitalisme. Cette analyse nourrit les critiques d'autres économistes comme Frédéric Lordon et Bernard Friot, qui plaident, pour une sortie du salariat afin d'abolir le rapport de subordination marchande.
Sur le plan institutionnel, des économistes comme Yanis Varoufakis dénoncent le rôle de la BCE et du FMI lors de la crise grecque de 2015. Ils considèrent ces instances comme une technocratie imposant l'ordolibéralisme allemand, dont les politiques d'austérité ont primé sur la souveraineté des peuples et les processus démocratiques nationaux.
5. Un peu d'anecdotes
Bien avant les crises boursières modernes, les Pays-Bas ont connu la première bulle spéculative de l'histoire, la « Tulipomanie 🌷 » (1637). Le prix d'une tulipe pouvait atteindre le prix d'une maison bourgeoise à Amsterdam. Le système capitaliste marchand naissant voyant des artisans et des paysans s'endetter pour parier sur la croissance infinie du prix des fleurs.
Charlie Chaplin a formulé une critique virulente du capitalisme industriel, dans son film Les Temps modernes (1936). Il y dépeint l'aliénation de l'ouvrier réduit à un simple rouage de la machine, illustrant les dérives du taylorisme. Ses prises de position en faveur des classes populaires lui ont valu d'être banni des États-Unis en 1952, en plein maccarthysme.
Le Monopoly illustre l'accumulation foncière en transformant la faillite d'autrui en condition de victoire, reflétant une vision simplifiée du marché immobilier. Le jeu vidéo Capitalism des années 1990 approfondit cette logique en simulant des cycles industriels complets, de la production à la gestion boursière.
6. Un peu de réflexion
Le communisme peut-il être encore viable ? Si l'on sait expliquer les diverses causes de ses échecs d'application (qui ne résument pas aux égos des dirigeants) et qu'on pense à l'exemple des Kibboutz en Israel, il reste toujours une solution potentielle.
Le PIB est-il encore un indicateur pertinent face aux enjeux de santé publique ? S'il ignore les externalités négatives (pollution, épuisement des ressources) et différentes formes de travail (domestique, bénévole, dissimulé), des alternatives potentielles existent comme le Bonheur National Brut, ou l'Indicateur de Progrès Véritable qui intègrent la santé sociale et écologique.
L'IA et la robotique peuvent-elle amener à la fin du travail salarié et du capitalisme ? Si l'automatisation réduit le besoin de travail humain, le système de répartition des revenus fondé sur l'emploi devient obsolète. Le revenu universel pouvant se voir comme un moyen de déconnecter la subsistance de la production.
La taxe Zucman peut-elle être une solution efficace ? Proposée par l'économiste Gabriel Zucman, cette taxe mondiale de 2% sur la fortune des milliardaires vise à corriger l'érosion de la progressivité de l'impôt au sommet de la pyramide sociale. L'enjeu est d'enrayer la concentration extrême du capital qui tend à croître plus vite que l'économie réelle.
L'altermondialisme et les théories du post-capitalisme peuvent être des voies de sortie ? Si l'on pense aux jardins partagés, circuits courts, les coopératives, il y'a déjà bien des idées qui existent en ce sens rien qu'en France.
Le "don" tel que pensé par les anthropologues (Mauss, Polanyi, Lévi-Strauss) peut-il être repensé utilement ? Une sortie transitionnelle du capitalisme par le don nécessiterait de concevoir une réciprocité à grande échelle, ce qui s'oppose à la logique de propriété privée exclusive.
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