L'économicisme

Tout réduire à l'argent et aux ressources, une idée à nuancer.
1. Un peu de définition
Le terme "économicisme" est souvent utilisé pour désigner la gestion comptable du vivant, mais il recouvre une réalité idéologique profonde. Tout comme l'anarchie est indûment associée au chaos par méconnaissance, l'économicisme est une doctrine qui place l'économie non pas comme un outil de subsistance, mais comme le centre exclusif de la structure et du fonctionnement de la société.
Cette doctrine repose sur une réduction radicale : l'être humain n'est plus considéré comme un sujet social ou politique, mais uniquement comme un homo economicus. Dans ce paradigme, chaque interaction humaine est passée au filtre du calcul d’utilité. On retrouve ici une forme de dogmatisme qui cherche à dessiner les choix des individus par des mécanismes de contrainte. C’est la transformation du vivant en simple marchandise, traitée comme si elle était produite uniquement pour être vendue.
2. Un peu d'histoire
Dans son ouvrage Que faire ? (1902), Lénine utilise le terme pour fustiger les militants réduisant la lutte ouvrière aux seules revendications salariales au détriment de l'action politique révolutionnaire. Par la suite, dans ses Cahiers de prison rédigés entre 1929 et 1935, Antonio Gramsci élargit cette critique en dénonçant le déterminisme structurel qui subordonne les superstructures culturelles aux simples mécanismes de la production. Pour ces 2 auteurs, l'économisme constitue une erreur théorique majeure qui occulte la complexité des rapports de force sociaux.
Ce concept s'est académisé au 20ᵉ siècle grâce aux travaux de l'anthropologue Karl Polanyi (La Grande Transformation, 1944) et du sociologue Pierre Bourdieu (La Distinction, 1979), qui ont dénoncé la réduction des faits sociaux à de simples calculs marchands. Ces auteurs, rejoints par l'anthropologue Marshall Sahlins (Âge de pierre, âge d'abondance, 1972), ont transformé cette critique politique en un concept universitaire analysant l'hégémonie du modèle de l'homo economicus.
3. Un peu d'épistémologie
De nombreux chercheurs feront une critique de l'économicisme.
L'économiste Friedrich Hayek critique l'économicisme comme une dérive scientiste qui croit pouvoir planifier la société. Il soutient que vouloir gérer l'économie comme une machine technique détruit la liberté individuelle et ignore la complexité de l'ordre spontané du marché.
La philosophe Hannah Arendt y voit l'invasion de la sphère publique par les nécessités biologiques (le « social »). Pour elle, l'obsession pour la production et la consommation transforme le citoyen en simple Animal Laborans, substituant l'administration technique à l'action politique libre.
Le philosophe Paul Ricœur dénonce la réduction de l'agir humain au seul calcul d'intérêt et d'utilité. Il plaide pour la subordination de l'économie à l'éthique, afin de protéger les sphères de la vie sociale (comme la justice ou le don) qui ne doivent pas être régies par le marché.
Le sociologue Pierre Bourdieu oppose cela à l'habitus : l'individu ne naît pas calculateur ou intéressé, il le devient par immersion dans un champ social. En ignorant les structures produisant les préférences, l'économicisme prend l'effet pour la cause et érige l'homo economicus en "fiction anthropologique".
L'économiste André Orléan attaque le cœur de l'économicisme en contestant l'idée que la valeur est une substance objective propre aux biens. Il montre que la valeur est une construction sociale et mimétique, issue d'un désir collectif et non d'un calcul d'utilité individuelle. Pour lui, l'économisme échoue, car il ignore que la monnaie et le marché sont des institutions fondées sur la confiance et le politique, et non sur des lois naturelles.
L'économiste australien Steve Keen dénonce l'aspect pseudo-scientifique de l'économicisme, dont les modèles mathématiques reposent sur des hypothèses irréalistes, comme l'équilibre permanent des marchés. Il souligne que cette doctrine ignore les mécanismes réels de la dette et de la création monétaire, menant à une instabilité chronique.
L'anthropologue Didier Fassin complète en décrivant l'économicisme comme imposant une hiérarchie morale où la rationalité budgétaire occulte la justice sociale. Cette gestion dépolitise les inégalités, transformant des choix de société en nécessités techniques qui privent le vivant de sa dimension politique.
4. Un peu d'écologie
L'économiste Joachim Spangenberg critique l'obsession de la croissance, qu'il juge incapable de respecter les limites physiques de la biosphère. Il dénonce une logique comptable aveugle traitant le vivant comme un stock financier inépuisable et interchangeable. Pour lui, cet économicisme ignore les besoins réels de l'écologie sociale et de la reproduction du vivant.
L'écologiste Mark Diesendorf critique l'économicisme, qui freine la transition écologique en privilégiant le profit immédiat sur la survie environnementale. Selon lui, les analyses coûts-avantages biaisées servent de justification idéologique pour maintenir les structures de pouvoir fossiles et bloquer l'émergence de solutions durables.
5. Un peu de poppérisme
L’économicisme s'appuie fréquemment sur une vision historiciste, l'idée que le cours de l'histoire humaine est prédéterminé par des lois économiques immuables. C'est ici que la pensée de Karl Popper devient fondamentale. Dans Misère de l'historicisme (1957), il dénonce cette volonté de prédire l'avenir de l'humanité en se basant sur des structures rigides.
Popper souligne que la croyance en un déterminisme économique absolu pousse à renoncer à notre propre responsabilité. Dans ses analyses de 1945, il rappelle que l'économicisme tend à réduire l'homme à un simple animal économique, ignorant que les idées et les choix politiques conservent le pouvoir de modifier les conditions économiques elles-mêmes.
6. Un peu d'exemples
L'idée que « l'argent est le nerf de la guerre » est un truisme qui masque souvent des motivations bien plus irrationnelles ou symboliques. L'histoire regorge de conflits où le coût économique était désastreux et prévisible, mais où la guerre a été menée pour des principes immatériels :
La Guerre anglo-américaine de 1812 : Un conflit de « souveraineté et d'honneur », où les États-Unis ont risqué leur survie économique et l'intégrité de leur territoire pour une question de dignité nationale et de reconnaissance face à l'ancienne métropole. Le traité de Gand (1814) rétablit les frontières initiales, les tensions sur le commerce maritime s'étant éteintes d'elles-mêmes avec la fin des guerres napoléoniennes en Europe. Cela confirme que l'enjeu principal était la validation symbolique de l'indépendance américaine plutôt qu'un gain territorial ou financier.
La crise de 1929, souvent réduite à un krach boursier, elle trouve ses racines dans l'obsession politique de l'étalon-or, érigé en "symbole mystique de prestige national". Ce dogmatisme a paralysé les banques centrales, transformant une panique spéculative en effondrement systémique au nom de l'idéologie du « laisser-faire ». La catastrophe ne fut pas un accident comptable, mais le résultat d'une foi aveugle en des lois naturelles au mépris des réalités sociales.
Les guerres mondiales illustrent l'avènement des nationalismes. En 1914, l'interdépendance commerciale n'a pu freiner les passions identitaires, tandis que la Seconde Guerre mondiale plaçait la mythologie raciale et territoriale au-dessus de toute rationalité budgétaire. Ces guerres montrent que, face au sentiment national érigé en absolu, la logique de profit s'efface systématiquement devant la volonté de puissance.
Les chocs pétroliers (années 1970) ont transformé l’énergie en arme diplomatique et identitaire, marquant la fin de la domination coloniale sur les ressources. Au-delà du profit, la hausse des prix a servi de levier géopolitique pour affirmer la souveraineté et l'autonomie des pays producteurs sur la scène internationale. La solidarité panarabe a agit comme catalyseur extra-économique du choc de 1973, transformant une ressource géologique en un symbole de dignité et de résistance face à "l'influence occidentale".
La Guerre Iran-Irak (1980-1988) : Un conflit d'une décennie qui a saigné les 2 économies pour un résultat nul (statu quo ante bellum). Les motivations étaient ici d'ordre idéologique (révolution islamique iranienne contre nationalisme arabe) et de prestige personnel des dirigeants, bien au-delà de la simple gestion de ressources.
« Rien n'obscurcit aussi efficacement notre vision de la société que le préjugé économiste. »
Karl Polanyi
Références
- Faut-il lutter contre l'économisme ? - Emmanuel Picavet, Cairn
- Le sophisme économiciste - Karl Polanyi, Cairn
- Économisme - Wiki Rouge
2 vues · 0 vote positif
Réactions
Connectez-vous pour réagir.
Commentaires
0 message