L’absence de croyance

Une définition sui generis populaire chez les athées de forum véhicule l'idée que l'athéisme se résume à une absence de croyance.

1. Un peu de définition

Croyance : Adhésion de l'esprit qui, sans être entièrement rationnelle, exclut le doute et comporte une part de conviction personnelle, de persuasion intime.

Cette définition ne limite donc pas la croyance à la religion ou au divin. De par le verbe, on peut donc "croire" à d'autres choses comme l'amour, au loto ou qu'il pleuvra demain. Même si cela peut paraitre curieux, les croyances peuvent aussi être politiques, philosophiques ou scientifiques, on peut donner de nombreux exemples à cela.

2. Une curieuse doctrine

Cette doctrine rejoint celle qui dit que tous les bébés 👼🏻 naissent athées, or par son histoire, l'athéisme est factuellement une doctrine et un produit de la philosophie. Les nouveaux-nés ne naissent pourtant pas avec des doctrines, des contre-cultures ou des concepts qu'on sache.

Ils apprennent progressivement le langage avec ce qui les entoure. C'est donc une projection de vouloir les mettre dans les catégories religieuses. On pourrait même y voir une analogie au pédobaptisme des catholiques à les convertir sans leur consentement.

Cette croyance athée particulièrement populaire a été véhiculée par un personnage singulier du 18ᵉ siècle : Paul Thiry d'Holbach (1723–1789) qui désirait utiliser les savoirs encyclopédiques pour démontrer que les religions sont des fadaises et que l'athéisme est tout autant la condition "naturelle" de l'être humain, que de l'animal. Matérialiste et fataliste, il s'opposa à toutes les doctrines religieuses de son temps, considérant qu'il s'agissait d'instruments du despotisme.

3. Un triple précurseur

Précurseur de Freud, pour lui ce sont la peur et l'ignorance qui conduisent les hommes à croire en Dieu et les poussent vers les religions. Il fut le doctrinaire le plus hardi de l'athéisme, usant de tout ce que la science de l'époque peut apporter comme arguments au matérialisme et au déterminisme.

Ainsi, précurseur de Marx également, ce serait la lutte pour la liberté politique qui débarrassera les hommes de toute sujétion religieuse, mais pour lui donner un point positif dans ses écrits, Holbach n'incite pas réellement au désordre social : il tente de comprendre et de combattre par l'écrit les causes de la violence.

Or, depuis son époque, le savoir sur les religions a considérablement évolué via les sciences religieuses. Il fut donc aussi l'avant-coureur de la pseudo-science la plus populaire des réseaux sociaux, à savoir le psychologisme, encore lui. Décidément, Holbach aura tout inventé ! 🫠

4. La nature contre les lumières

La doctrine d'Holbach est exposée dans Le christianisme dévoilé, livre de propagande antichrétienne, et surtout Système de la nature, véritable code de l'athéisme. Il y décrit un univers entièrement déterminé par le principe de la causalité qui s'applique à toute la matière, excluant le divin et l'intérêt de la culture religieuse. Il propose ainsi l’ébauche d’une nouvelle charpente fondée sur un pacte social en harmonie avec la "nature humaine".

Le 18ᵉ siècle, c'est un développement considérable des savoirs dans les cercles intellectuels. C'est à cette époque qu'on repense complètement l'idée de "nature" présenté comme l'état des choses sans intervention de l'homme. Or, on sait depuis par les travaux des anthropologues comme Claude Lévi-Strass ou Pascal Picq, que les effets de la culture ont dépassé les effets de la "nature".

5. La conception d'une absence

Si l'athéisme était une absence, il situerait son positionnement doctrinal en dehors du repère ayant le divin comme référentiel, il ne s'exclut donc pas de cet axe quelque soit son éloignement et son positionnement dans les degrés. En résumé matheux, le négatif sur du négatif donne toujours du positif.

En bonne logique, la position intellectuelle qui se rapprocherait réellement d'une absence de croyance est l'agnosticisme. Un agnostique ne cherche pas à croire, il affirme simplement ne pas savoir concernant l'absolu comme il n'a pas de preuve empirique d'existence ou d'inexistence du divin.

6. Un peu de réflexion

Un philosophe moderne qui raisonne comme Raphaël Enthoven par exemple irait-il dans l'idée de conclure que l'athéisme n'est pas une croyance en utilisant les points de vue de la thèse et de l'antithèse ?

À connaissance, il n'y a pas de philosophe qui résume l'athéisme à une absence de croyance. Et même dans ce cas, on peut se demander qu'est-ce qu'une absence si ce n'est un éloignement par rapport à un autre positionnement ?

À l'inverse, il y a même le philosophe athée André Comte-Sponville, qui dit que l'athéisme est une croyance dans son livre L'esprit de l'athéisme (2006), ou même Pierre Bréchon, spécialiste en sciences politiques, va dans la même idée.

D'un point de vue sémantique, qu'est-ce qu'une négation, si ce n'est une permutation d'idée ?

Si l'athéisme est un savoir, alors quelle est la preuve ?

On peut aussi raisonner par la sociologie, si l'athéisme n'est pas une croyance, comment expliquer l'émergence de l'Union des Athées et des Agnostiques Rationalistes fondée en Italie en 1997, ou même de la mouvance néo-athéiste en 2005.

Comment expliquer que depuis l'émergence des réseaux sociaux, la sociologie décrit l'athéisme dans des catégories religieuses ?

Si l'athéisme n'est pas une croyance, comment expliquer que les athées de forum croient par exemple que le littéralisme est la norme de lecture en vigueur des textes religieux ?

Comment expliquer qu'ils n'arrivent pas à distinguer la doxa de l'épistémè ?

7. Le sophisme du chauve

Le sophisme du chauve est souvent entendu comme contre-argument à cette idée. Logique qui ne fonctionne pas : chauve étant considéré comme couleur de cheveux en catégorie sur les sites de rencontre ou les jeux vidéos, et on peut même demander à être chauve quand on va chez le coiffeur ! 👨‍🦲

Si on insiste en répliquant que ne pas pratiquer du sport, ce serait un sport, la logique ne fonctionne pas non plus, car on change le positionnement par rapport au référentiel dont on parle initialement, puisque l'athéisme est une opinion affirmée et véhiculée, elle devient donc une doxa, et non une épistémè.

8. Le maintien de cette croyance

Agnotologiquement, cette insistance des athées de forum a parler sans cesse sur "leur absence de croyance" est entretenue par le principe de la chambre de l'écho, ce qui fait qu'ils n'ont jamais été confrontés au raisonnement philosophique ou à l'histoire de celle-ci, vase clos oblige.

Tout montre que dans l'espace public et numérique, l'athéisme fonctionne comme une vision du monde (une Weltanschauung), avec ses propres codes et ses présupposés métaphysiques, plutôt que comme une table rase cognitive.

Ce refus de raisonner montre un biais cognitif via des manques dans l'axe temps-recherche. La solution passerait donc par l'idée d'accroître la confiance envers des informations véritables et vérifiables.

Références

  1. Evidence, Theory, and Interpretation: The “New Atheism” and the Philosophy of Science - Alister McGrath, Academia
  2. Early Modern Atheism from Spinoza to d’Holbach - Mori Gianluca, Cairn

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