Définition des sciences

On résume parfois les sciences à l'expérimental, l'observable, au reproductible… mais leur étude permet de voir les choses bien autrement.
1. Un peu de définition
Étymologiquement, le mot "science" vient du latin scientia (« connaissance »), lui-même dérivé du verbe scire qui signifie « savoir ». À l'origine, ce verbe est lié à une racine indo-européenne évoquant l'idée de trancher ou de séparer, soulignant que le savoir repose sur la capacité de distinguer et de clarifier les choses.
Les sciences se basent entre autres sur des observations, des données, des hypothèses, des méthodes, des raisonnements, des analyses, des réflexions, des déductions, mais surtout des recherches.
Une science est un ensemble de connaissances ayant un objet déterminé et une méthode propre. Elles ont pour but de comprendre les phénomènes de manière neutre et objective. Le recoupement des sources, la constante vérification, la confirmation par les pairs sont des nécessités en science.
Un fait scientifique est le résultat de méthodes expérimentales, reproductibles et mesurables. Il peut être le résultat de la perception induite par les sens, conforté par une collecte des données. C'est une théorie qui se confirme par l'expérience, elle-même modélisation qui permet d'expliquer des faits observés ou prouvés par l'expérience, voire de prédire de nouveaux faits.
2. Un peu d'histoire
Au Moyen Âge
Alhazen (965–1040) mathématicien arabe, participera à la mathématisation de la physique, dans son Kitab al-Manazir. En combinant géométrie et expérimentations rigoureuses sur la réfraction et la réflexion, il révolutionne l'optique en démontrant que la lumière entre dans l'œil plutôt qu'elle n'en sort.
Roger Bacon (1220–1292), Doctor mirabilis, fut considéré comme l’un des pères de la méthode scientifique. Il a défendu avec force l'idée novatrice pour son époque selon laquelle l'expérimentation doit impérativement soutenir et valider les hypothèses théoriques. Bien qu'il n'ait pas réalisé la décomposition du spectre lumineux attribuée à Isaac Newton, ses travaux rigoureux sur l'optique et les miroirs ont ouvert la voie. Ses recherches ont directement inspiré les savants des siècles suivants dans la compréhension des phénomènes lumineux.
Au 16ᵉ siècle
Bien que précurseur de la méthode empiriste, le philosophe anglais Francis Bacon (1561-1626) introduisit également, les Idola fori, qui désignent les obstacles et les préjugés qui empêchent la connaissance objective, par les limitations du langage.
Au 19ᵉ siècle
Le développement des sciences a produit des fragmentations entre les disciplines. Fondamentalement, il n'y a de réelles différences qu'à cause du critère expérimental, mais toutes les sciences sont produites par l'homme. Les débats de l'époque oscillent entre l'inductivisme positiviste, qui accumule les faits pour en déduire des lois, et l'émergence de la méthode hypothético-déductive.
Le polymathe anglais William Whewell (1794-1866) fut considéré comme l'inventeur du mot "scientifique" en 1834, pour lui l'imagination et la créativité jouent un rôle important dans la découverte scientifique. Il a proposé ce terme pour décrire les personnes qui étudient la nature et ses phénomènes de manière méthodique : Les scientifiques doivent être capables de concevoir des hypothèses et des théories qui vont au-delà des données empiriques immédiates.
Au 20ᵉ siècle
Depuis l'essor de l'anthropologie et les explications sur les mythes de Claude Lévi-Strauss (1908–2009) dans les années 1960, par son changement de paradigme, on pourrait dire que l'anthropologie a renouvelé les sciences humaines, en poursuivant la critique de la logique occidentalocentriste.
Le psychologue suisse Jean Piaget (1896-1980) va dans l'idée que la connaissance n'est pas une simple réception de données sensorielles, mais plutôt un processus actif de construction et de reconstruction de la réalité. Il critiquait en ce sens l'approche positiviste.
3. Un peu de poppérisme
Le philosophe Karl Popper (1902–1994) définit la scientificité par le critère de réfutabilité : une théorie n'est scientifique que si elle formule des hypothèses qui peuvent être contredites par l'expérience. La science progresse ainsi de manière rationnelle par essais et erreurs, en éliminant les modèles invalidés au profit de théories provisoirement corroborées.
Si l'expérimentation directe y est limitée par l'éthique, les sciences humaines n'en demeurent pas moins rigoureuses. Loin des prophéties de l'histoire ou des lois déterministes intangibles, ces disciplines identifient des régularités causales et des modèles probabilistes en appliquant la méthode scientifique. Par exemple, elles analysent comment et sous quelles conditions structurelles une famine augmente le risque d'émeutes.
Pour garantir cette scientificité, les sciences humaines appliquent une stricte neutralité axiologique. Cette posture exige de dissocier l'analyse objective des faits des jugements de valeur idéologiques. L'épistémologie de chaque discipline permet ainsi de soumettre les résultats à la critique et à la vérification par les pairs.
4. Un peu d'épistémologie
L'épistémologie est un concept important pour comprendre comment progressent les sciences. Par définition, c'est la partie de la philosophie qui étudie l’histoire, les méthodes et les principes des sciences.
Paradoxalement, les sciences elle-mêmes peuvent être étudiées par les sciences : l'épistémologie, anthropologie des sciences, sociologie des sciences, histoire des sciences…
Depuis le 18ᵉ siècle, il y a eu plusieurs courants épistémologiques essayant chacun d’expliquer la recherche de nouvelles connaissances : le constructivisme, le réductionnisme, le rationalisme, le positivisme, le réalisme, l’empirisme…
5. Un peu de constructivisme
Le constructivisme envisage la connaissance comme une construction active de l’esprit humain à partir de ses propres expériences. Sur le plan social, l’anthropologue Bruno Latour démontre que la recherche scientifique s’inscrit dans une structure normée, où l'éducation scientifique impose de sélectionner et de filtrer les données empiriques.
Par ailleurs, le philosophe Michel Foucault met en lumière comment les codes fondamentaux et le langage d’une culture fixent d'entrée de jeu nos schémas perceptifs. Lorsque ces structures générales évoluent, Thomas Kuhn montre que l’adoption d’un nouveau paradigme engendre une véritable révolution scientifique.
L'évolution des concepts scientifiques reste ainsi indissociable des problèmes de sémantique et de l’influence de divers facteurs sociologiques externes. Ces dynamiques complexes se trouvent au cœur des travaux de penseurs de premier plan comme Ian Hacking ou Mikkel Borch-Jacobsen.
Ce vaste courant épistémologique intègre également les apports théoriques du constructivisme radical et de la systémique. Les approches et les modélisations de chercheurs tels que Ernst von Glasersfeld, Heinz von Foerster ou Humberto Maturana en partagent les principes.
6. Un peu de réflexion
Par crédibilité et validité, on raisonne dans les sciences, dans le même sens ou on croit à la connaissance et à la logique, elles ont pour but de comprendre les phénomènes de manière neutre et objective. Un scientifique s'expose toujours à la réfutabilité pour ne tomber dans le dogmatisme, la pensée figée.
La croyance et la science ne sont pas inconciliables. L'injonction à s'interdire de raisonner sur des sujets irréductibles à une démarche scientifique apparaît irrecevable et dangereuse, car cela revient à une sorte de castration de l'esprit, facteur d'impuissance à structurer la pensée de manière cohérente.
…
Si l'on prend en compte toutes ces données, pourrait-on oser dire que tout est science… ou presque ? Il faudrait dans ce cas reformuler par la problématique inverse, et se demander ce que les sciences ne sont pas ? On pourrait dire que les sciences ne sont pas des contre-cultures.
En effet, la croyance de Jean Bricmont a véhiculé d'une certaine façon l'idée que les sciences humaines étaient des impostures intellectuelles.
Après tout, les hommes préhistoriques, les hommes de l'Antiquité, ou les autres civilisations comme les chinois ou les indiens avaient des formes de sciences, bien avant le 19ᵉ siècle ou la naissance de l'occidentalocentrisme.
Bien avant l'expérience, on dit que l'étonnement est la vertu du philosophe, ce qui revient à l'idée d'admiration préalable nécessaire pour affirmer la science, permettant l'éveil à la curiosité, de la découverte, voire la sérendipité ?
Références
- Les sciences sociales sont-elles des sciences ? - France Culture
- La psychologie est-elle une science ? - Open Edition
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