Karl Marx et l'opium du peuple

D'aucuns disent que le communisme, c'est tout comme une religion athée qui ne dit pas son nom.

Introduction

On cite souvent le philosophe et économiste allemand athée Karl Marx (1818-1883) pour dire que la religion est l'opium du peuple, dans l'idée de la critiquer.

La citation complète dans son contexte est :

"La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans cœur, comme elle est l'esprit des conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple."

Karl Marx - avec Engels, Critique de "La philosophie du droit" de Hegel, 1844

Un peu de contexte

Pour comprendre cette citation, il faut partir de la conception marxienne de l’homme : il n’est jamais un individu abstrait. L’homme dont on doit parler en philosophie est l’homme concret, c’est-à-dire l’homme qui existe dans tels types de société et d’État et qui est façonné par cette société.

Karl Marx reprend le problème de la religion là où le philosophe bavarois Ludwig Feuerbach (1804–1872) l'avait laissé en dévoilant une origine humaine à toute religiosité : « L'homme fait la religion, la religion ne fait pas l'homme ».

Si la métaphore de l'opium appliqué au sentiment religieux circule déjà à l'époque sous la plume d'auteurs comme la poète Heinrich Heine ou le philosophe Immanuel Kant, Marx lui donne une portée sociologique inédite. Pour lui, si la religion est l'opium du peuple, c'est que ce peuple a besoin d'un puissant narcotique pour supporter les souffrances sociales qu'on lui inflige au quotidien.

Ce monde pour Marx est donc divisé en 2 classes :

– la bourgeoisie, propriétaire des moyens de production

– le prolétariat qui ne possède que sa force de travail qu’il vend à la bourgeoisie

Une compréhension particulière de la religion

La fonction de la religion est alors d’expliquer l’état du monde tel qu’il est et de donner une raison à la souffrance de l’homme. Le dogme du péché originel justifie ainsi pourquoi l’homme souffre. La religion justifierait cette souffrance en masquant la réalité sociale, réalité qui n’est qu’une construction historique. Elle aurait donc pour fonction de légitimer l’état de chose.

Elle servirait donc à endormir la population de sorte que celle-ci ne soit pas spontanément amenée à contester l'injustice de sa condition. Par la promesse d'un au-delà meilleur, la religion compense la misère terrestre des hommes sans jamais chercher à la détruire. Pour Marx, elle fonctionne comme une protestation impuissante : elle exprime la souffrance réelle, mais la détourne vers l'imaginaire, figeant ainsi l'ordre social au lieu de pousser à sa transformation.

La religion est la théorie générale de ce monde, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, sa consolation et sa justification universelle. Elle est la réalisation fantastique de l'être humain, parce que celui-ci ne possèderait pas sa réalité. Lutter contre la religion c'est donc indirectement lutter contre ce monde-là, dont la religion est l'arôme spirituel.

La détresse religieuse serait l'expression et la protestation de la détresse réelle : La religion est le soupir de la créature opprimée. Exiger que l'homme renonce aux illusions sur sa situation c'est exiger qu'il renonce à une situation qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l'auréole. 😇

Marx envisageait le rôle de la religion comme une illusion qui incitait les dominés à accepter leur sort, et donc a conforter le pouvoir des dominants. Au lieu de considérer les injustices comme liées à un système social profitant aux dominants, système créé par des hommes et que par conséquent d’autres hommes pourraient un jour changer, les défenseurs de la religion identifiaient ce système à l’ordre divin.

Il en concluait que la religion était l’opium du peuple, c’est-à-dire une sorte de drogue, un paradis artificiel empêchant l’individu de se tourner vers les véritables responsables de l’injustice sociale. Elle détournait en réalité la révolte de l’individu opprimé contre sa condition en lui proposant le salut après la mort, dans l’autre monde.

Un peu d'histoire

De l'Antiquité esclavagiste au servage médiéval, puis à la condition ouvrière du 19ᵉ siècle, l’opposition entre dominants et dominés, exploiteurs et exploités, a été l’enjeu central des grands conflits de l’Histoire.

Au 18ᵉ siècle, des philosophes comme Voltaire dépeignent la religion sous des couleurs sombres en dénonçant le pouvoir et la corruption des prêtres, qui maintenaient le peuple dans l’ignorance pour que ce dernier n’exerce pas sa pensée critique contre ses véritables oppresseurs : ils gavaient le peuple d’histoires infantilisantes, de superstitions et de miracles, pour l’empêcher d’accéder aux Lumières de la raison.

Dans de telles conditions, il était inévitable que le combat contre l’oppression moderne se fasse via la lutte contre le capitalisme et ses inégalités, soit associé à une lutte contre la religion : la destruction de cette dernière constituait la condition même de la lucidité, de la prise de conscience par le peuple de ses véritables intérêts. L’émancipation sociale serait en même temps une abolition de la religion.

Napoléon Bonaparte

Napoléon Bonaparte (1769–1821), paradoxalement un demi-siècle avant Marx, avait adopté une conception assez similaire de la religion, mais pour en tirer des conséquences opposées. Il affirmait que sans religion, jamais le peuple n’admettrait les inégalités présentes dans la société : « La religion, c’est ce qui retient le pauvre de tuer le riche. » La religion faisait respecter l’ordre social, obéir aux autorités légitimes, et proposait en compensation aux pauvres l’égalité de tous devant Dieu, que l’individu rejoindrait après la mort s’il s’était conduit de façon vertueuse, c’est-à-dire avait accepté sa condition sans se révolter.

L’alliance de l’Église et de l’État paraissait d'ailleurs à Napoléon la meilleure garantie de l’ordre social. En d’autres termes, on pourrait dire qu'il reconnaissait comme Marx que la religion était un paradis artificiel, mais il en tirait des conclusions opposées : alors que ce dernier voulait dissiper les brumes mentales créées par l'opium pour accélérer la prise de conscience des opprimés, Napoléon, de façon cynique et machiavélique, considérait que la drogue religieuse était indispensable au maintien de l’ordre inégalitaire qu’il soutenait. C’était une façon parlante de dire que Dieu ne cautionnait nullement les inégalités sociales et l’arrogance des puissants.

Aux États-Unis

En 1776, la Déclaration d’Indépendance des États-Unis, rédigée par Thomas Jefferson,, témoigne de cela. Il s’agit du document fondateur de la nation américaine : les colonies britanniques d’Amérique s’étaient révoltées depuis quelque années contre ce qu’elles considéraient comme une oppression par le roi d’Angleterre, qui les avait notamment taxés sans leur consentement (les colons n’avaient pas de représentants au Parlement de Westminster).

Dans la déclaration, Jefferson écrit que Dieu a créé les hommes égaux et qu’il les a dotés de droits naturels tels que les droits à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur. Si, poursuit le texte, des pouvoirs humains en venaient à bafouer ces droits, le peuple serait habilité à changer de gouvernement et à en établir un nouveau qui respecterait ces droits.

Il faut noter qu’ici, Dieu se situe pour ainsi dire « du bon côté » : au lieu, comme dans les monarchies de droit divin et encore nous l’avons vu selon Napoléon, de venir en renfort du pouvoir établi, il apparaît ici comme le garant des droits du peuple. En effet, la Déclaration indique bien que les droits du peuple ne sont pas conférés par le gouvernement mais par le Créateur. Les violer reviendrait par conséquent à désobéir à Dieu, et donc à commettre une sorte de sacrilège.

Au 20ᵉ siècle

L'expression fut l'une des plus fréquemment citées de Marx et elle a servi dans les pays communistes, à légitimer l'athéisme d'État et les persécutions anti-religieuses. Le fondement de la critique athée étant : c'est l'homme qui fait la religion, ce n'est pas la religion qui fait l'homme, au sens que c'est le politique qui instrumentalise toujours le religieux.

Conclusion

De nos jours, dans une société sécularisée, les loisirs, le sport, le spectacle et les jeux vidéos remplacent la religion. Le consumérisme étant passé par là. Pour reprendre Boris Vian, c'est le travail l'opium du peuple, et cela pourrait être une idée pour mieux se révolter ?

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