Les inventions humaines

Une croyance athée répandue affirme que les religions se résument à de simples inventions humaines.

1. Un peu de définition

Par étymologie, "invention" renvoie à l'idée de "trouver, rencontrer".

Une invention est une solution nouvelle, trouvée pour la première fois, inédite, et validée par un prototype fonctionnel, apportée à un problème pratique, scientifique ou technique.

2. Un peu d'occidentalocentrisme

Il est fréquent de considérer la religion comme un concept exclusivement occidental. Or il existe des équivalents socioculturels et législatifs, non réductibles à une relation monosémique avec le terme français, dans d'autres traditions :

dîn : « code de lois » dans la culture arabe ;

dharma : « loi et enseignement » dans la culture indienne ;

zōng jiào : « enseignement ancestral », au sens moderne, dans la culture chinoise (voir également fǎ et li pour le rapport ancien au droit).

Ces correspondances donnent une idée d'équivalence fonctionnelle entre civilisations, sans pour autant permettre de réduire la religion — concept contre-intuitif et hautement polysémique — à un simple synonyme transculturel : la notion demeure plus subtile qu'une équivalence terme à terme.

Certains chercheurs défendent néanmoins la thèse selon laquelle les religions seraient bel et bien des inventions humaines, à l'instar de Daniel Dubuisson dans L'Invention des religions (CNRS Éditions, 2020). L'ouvrage présente toutefois une limite méthodologique : il reproduit un occidentalocentrisme qu'il prétend pourtant dénoncer. Cette contradiction tient à une connaissance insuffisante des cultures religieuses non chrétiennes, le christianisme lui-même n'étant abordé que sous un biais « cathocentrique ». En dénonçant la fonction normative du christianisme, Dubuisson opère en outre une confusion entre orthodoxies et orthopraxies, sans considérer la diversité des courants chrétiens.

3. Un peu d'idée reçue

L'idée selon laquelle le politique instrumentaliserait les religions est elle-même une croyance ancienne, remontant à la doctrine de Critias, dont l'étude continue d'intéresser anthropologues et historiens du fait religieux.

Ce stéréotype consiste à présenter les religions comme de purs objets sociaux — donc des « inventions humaines » — pour en conclure que « toutes les religions sont fausses ». Assimiler la religion à une invention comparable au ballon dirigeable ou à la locomotive à vapeur relève d'un biais analogue, fondé non sur l'ignorance seule mais sur un sociocentrisme spécifique.

« Les religions » est un concept dépourvu de signification stable hors de toute définition préalable — certains auteurs contestent même sa pertinence en tant que catégorie universelle. Il n'en demeure pas moins pensable philosophiquement, sociologiquement, historiquement et anthropologiquement, avec des acceptions qui varient sensiblement entre un musulman de forum et un athée de forum.

Au-delà des parodies de religion, les religions peuvent elles-mêmes être réinventées à travers des idéologies politiques, comme le juche en Corée du Nord, ou à travers les sectes caractéristiques du postmodernisme religieux.

4. Un peu de réflexion

Si la religion relie autrui par le dialogue et l'entraide au-delà des différences socioculturelles, elle ne saurait être réduite à un phénomène purement imaginaire ou au psychologisme. Les premières inventions techniques remontent à la préhistoire et à la domestication du feu ; Homo sapiens entretient de longue date un rapport à la fois évolutif et symbolique avec le sacré.

Si les religions étaient effectivement des inventions au sens strict, il conviendrait de s'interroger sur l'identité de leur auteur : quel génie scientifique, comparable à Léonard de Vinci (1452-1519) ou à Nikola Tesla (1856-1943), se cacherait derrière les ensembles socioculturels ayant "modernisé" Homo sapiens ? On rappellera par ailleurs que les religions ont contribué à fonder le droit ou la justice selon les aires culturelles considérées, et que l'ensemble des droits civils européens dérive de codes de lois religieux. Faudrait-il, par cohérence, récuser ce droit — qui a précisément permis à l'humain de sortir de la loi du plus fort — au seul motif qu'il constituerait, lui aussi, une invention humaine ?

Les sciences, en revanche, constituent sans ambiguïté des inventions humaines, si l'on considère l'histoire occidentale des sciences et de l'épistémologie depuis le 18ᵉ siècle — étant entendu que le sens même de l'expression « les religions » a substantiellement évolué depuis les Lumières. Il n'est du reste pas anodin que les religions soient absentes du classement des 10 plus grandes inventions de l'histoire.

Reste une question paradoxale, pour clore cette réflexion : et si, à l'inverse, c'étaient les religions qui avaient inventé cette chose singulière que l'on appelle « l'humain » ?

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