La Genèse

Le 1ᵉʳ livre de la Bible, un mythe populaire.

1. Un peu de récit

La Genèse n'est pas un récit historique ou une fable mensongère, mais un récit doté d'une riche symbolique à visée pédagogique.

Au commencement, Dieu crée le ciel et la terre alors que le monde est vide et chaos. Il ordonne à la lumière de jaillir pour la séparer des ténèbres, créant ainsi le premier jour. Le deuxième jour, il place une étendue entre les eaux pour former la voûte céleste bleue.

Le troisième jour, l'élément sec apparaît au milieu des mers et la terre produit de la verdure 🥬. Le quatrième jour, Dieu crée ensuite les luminaires du ciel, le soleil et la lune, pour marquer les temps. Il sépare ainsi le jour de la nuit et fixe le rythme des saisons et des années.

Le cinquième jour, les eaux pullulent d'êtres vivants et les oiseaux s'envolent dans le ciel. Dieu bénit ces créatures pour qu'elles se multiplient et remplissent les océans et les airs. La vie animale commence à s'épanouir dans chaque recoin du monde nouvellement formé.

Le sixième jour, la terre produit des animaux de toutes sortes, du bétail aux bêtes sauvages. Dieu décide alors de façonner l'homme à son image pour qu'il ait la gérance sur toute la nature. Il crée l'homme et la femme et leur confie la responsabilité de cultiver le jardin 🌱.

Dieu examine l'ensemble de son œuvre et constate que tout ce qu'il a fait est très bon (Genèse 1, 31). Le septième jour, il cesse toute son activité et bénit ce temps de repos particulier. Ce jour devient sacré car il marque la fin de l'organisation complète de tout l'univers.

L'histoire se poursuit dans le jardin d'Éden où se trouvent l'arbre de vie et l'arbre de la connaissance du bien et du mal. À cause de la désobéissance d'Adam et Ève face au serpent, l'humanité perd son innocence. En conséquence, ils sont chassés du jardin, marquant pour l'humanité le passage d'une existence protégée à une vie de labeur et de douleur.

2. Un peu d'explication

Le livre de la Genèse s'ouvre sur 2 récits de création distincts :

Le premier ( 1, 1-2, 4a), d'origine sacerdotale (septénaire) présente une création ordonnée en 7 jours. Possiblement daté de l'époque perse (5ᵉ siècle AEC). Il se caractérise par son aspect liturgique, poétique et répétitif. Il insiste sur la transcendance et l'ordre. Le terme utilisé pour Dieu est Elohim (terme pluriel).

Le second ( 2, 4b-25), d'origine yahviste, (Éden) se concentre sur le jardin d'Éden, le façonnage de l'homme à partir de la poussière et la création de la femme. Possiblement plus ancien que l'autre (6ᵉ siècle AEC). Plus anthropomorphique, il présente un Dieu qui façonne l'homme, plante un jardin et se promène à la brise du soir. Le nom divin utilisé est YHWH.

Le premier récit présente une création ordonnée. Au commencement, la terre est tohu-bohu, une expression hébraïque traduisant un état de désolation, de vide et de chaos indistinct. La création ne consiste pas à fabriquer de la matière à partir de rien (ex nihilo), mais à ordonner ce chaos : séparer la lumière des ténèbres, les eaux du ciel de celles de la terre.

Dieu organise le monde en 2 temps : il sépare les éléments durant les 3 premiers jours, puis les peuple durant les 3 suivants. Le septième jour institue le shabbat, un temps de repos qui sacralise l'arrêt de l'activité créatrice et fonde le rythme de la semaine. Le chiffre 7 (septénaire) vient sceller cette organisation "parfaite", pour désigner le passage du chaos initial à un univers ordonné et harmonieux.

D'un point de vue exégétique, les 3 premiers chapitres de la Genèse peuvent être regroupés comme les "récits des origines". Ils ne traitent pas seulement de la fabrication du monde, mais de l'origine de la condition humaine dans toutes ses facettes : la vie, le travail, la différence des sexes, la relation au divin, mais aussi l'apparition du mal, de la souffrance et de la mort.

3. Un peu de précision

Adam👨et Eve 👩

Ils sont les principaux protagonistes du mythe de la Genèse.

L'étymologie d'Adam irait dans le sens de "provient du sol". L'hébreu joue sur un calembour fondamental : Adam (l'humain) est tiré de Adama (la glèbe, la terre rouge). C'est un lien organique qui souligne la finitude (poussière tu es...), soulignant que l'humain n'est pas un être purement céleste.

Le mot Adam désigne l'humanité de manière générique. Au moment où la femme est présentée, l'homme change de nom. Il passe de Adam (l'humain générique) à Ish (l'homme masculin) car il ne peut se définir comme homme que face à Isha (la femme).

Dans le texte hébreu, l'humain n'est pas "un homme" au sens masculin du terme avant la différenciation sexuelle, mais un être "extrait" du sol par Dieu.

Eve (Havvah en hébreu) irait dans le sens de "vivante" ou "mère de tous les vivants". Le passage où la femme est tirée du "côté" (tséla) de l'homme peut s'interpréter comme la séparation d'un être qui possédait 2 faces.

Ils sont un "androgyne" (être à la fois femelle et mâle), au sens où ils étaient "cousus" ensemble (identité de nature). Ils sont faits de la même matière et identiquement "créés par Dieu"… jusqu'à la consommation du fruit.

Ce qui initie la naissance de la dualité (fin de la perfection qui s'exprime par l'Un) : cette séparation crée un manque qui pousse à la relation. L'homme et la femme sont désormais les 2 mêmes faces d'une même humanité, se cherchant pour retrouver une unité.

Le serpent 🐍 (Nahash)

La racine N-H-Sh est associée au verbe signifiant « pratiquer la divination, observer les signes ». Ce personnage qui conseille Eve était "le plus rusé des animaux des champs". Il est la seule créature qui parle, sans avoir été dotée de la parole par Dieu.

Le serpent est d'emblée présenté comme un initiateur lié à une forme de savoir caché, qui introduit la négation dans le langage. Le texte introduit l'idée d'un jeu de mot homophonique (paronomase), le serpent comme le plus « rusé » (aroum) de tous les animaux, un adjectif qui résonne avec la « nudité » (aroumim) d'Adam et Ève, juste avant l'ouverture de leurs yeux. Ce terme pourrait aussi signifier "citoyen" et "éduqué". 😅

Contrairement aux interprétations tardives (notamment chrétiennes à partir du 1ᵉʳ siècle) qui l'assimilent à Satan ou au Diable, le texte hébraïque ne lui attribue aucune identité démoniaque. Il est une créature parmi les autres, faite par Elohim. Nahash ne force pas l'action ; il utilise le langage et le questionnement, dans l'idée d'inciter à la réflexion.

En instillant le doute (« Dieu a-t-il réellement dit... ? »), il force l'humain à sortir d'une obéissance passive pour exercer son propre jugement. Dans cette perspective pédagogique, il représente le passage de l'innocence inconsciente (nature) à la conscience morale (culture), laquelle est indissociable de la responsabilité éthique.

Le fruit 🍎

L'identification du fruit de l'arbre comme étant une pomme repose sur un calembour latin entre malum (le mal) et malum (la pomme), popularisé par l'iconographie médiévale. Le texte hébreu parle de « fruit » sans précision, laissant les exégètes suggérer plutôt la figue.

Juste après avoir mangé le fruit, Adam et Ève se couvrent avec des feuilles de figuier (Genèse 3, 7). Toutefois d'autres commentateurs parleront de raisin, de grenade, ou même de blé pour le désigner.

Cette confusion sémantique a transformé un symbole de dualité morale en un objet biologique précis dans l'imaginaire collectif. L'influence de l'art gréco-romain (les pommes d'or du jardin des Hespérides) inspirant cette iconographie.

Le fruit fait partie de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. En hébreu, l'association de 2 opposés (mérisme) désigne la "totalité". Manger le fruit, c'est vouloir saisir la totalité du savoir divin, l'omniscience.

Les tuniques de peau

Avant l'expulsion, Dieu confectionne des "tuniques de peau" pour vêtir le couple, remplaçant leurs fragiles feuilles de figuier. Ce geste marque l'entrée dans la finitude : pour protéger l'humain, la mort animale devient nécessaire, signifiant que la survie dépend désormais d'une transformation de la nature.

La tradition juive souligne d'ailleurs un jeu de mots entre « peau » et « lumière » (Or), suggérant que malgré sa nouvelle vulnérabilité, l'humain emporte avec lui une étincelle de sa dignité originelle.

4. Un peu de culpabilité

Contrairement aux idées reçues, mademoiselle Eve n'était pas une pécheresse. 🙃

L'Église suivant les idées d'un potentiel disciple de Paul de Tarse, suggère l'idée que le texte subordonne la femme, en considérant Eve comme une pécheresse. Vers 60-65 : « Ce n'est pas Adam qui a été séduit, c'est la femme qui, séduite, s'est rendue coupable de transgression. » (1 Timothée 2, 14). On initie ici le lien entre chute et désobéissance, alors que les mots "chute" et "péché" ne sont même pas présents dans le texte.

L'idée de la culpabilité d'Ève se forge dès le 2ᵉ siècle avec Tertullien, qui la qualifie de « porte du diable » dans De Cultu Feminarum (v. 200). (La toilette des femmes). C'est là qu'il lance l'accusation : « Tu es la porte du diable [...] c'est à cause de ton châtiment, c'est-à-dire la mort, que le fils de Dieu a dû mourir. » À travers cette diabolisation, Tertullien vise les femmes chrétiennes des classes aisées dont l'ostentation économique (bijoux, soies, cosmétiques) imitant les modes romaines représentait à ses yeux une persistance du luxe païen et une menace pour la cohésion ascétique de la communauté.

Bien que le théologien Augustin d'Hippone n'invente pas l'idée d'une souillure initiale, il systématise au 5ᵉ siècle le dogme du "péché originel" en s'appuyant sur une traduction inadéquate (cf Lucien Jerphagnon) de l'Épître aux Romains. Dans sa lutte contre le pélagianisme (doctrine théologique du libre-arbitre total), il transforme une tendance au mal en une culpabilité héréditaire. En liant cette transmission à la concupiscence dans De nuptiis et concupiscentia, il fait de la faute d'Adam une corruption intrinsèque de la nature humaine.

5. Pas trop de péché

Le concept de « péché originel » est totalement absent du texte hébreu de la Genèse. Le mot « péché » (hatta't) n'apparaît pour la première fois qu'au verset 4:7, lors de l'épisode de Caïn et Abel. Pour le judaïsme, le récit de la Genèse n'est pas une chute irrémédiable condamnant la nature humaine, mais une explication de la condition humaine (travail, douleur, mortalité).

A l'inverse des lectures fondamentalistes, bien des hébraïsants remarquent les problématiques de traduction. Le verset 4:7 de la Genèse est une mise en garde adressée à Caïn sur la nature du choix moral et de la responsabilité individuelle.

Yetzer ha-ra

À la place du péché originel, la tradition juive préfère le concept de Yetzer ha-ra, le « penchant au mal » ou « l'instinct de désir ». Loin d'être une simple tare, il est perçu comme une force vitale ambivalente : sans lui, l'humain ne construirait pas de maison, ne se marierait pas et ne travaillerait pas.

Les travaux du théologien Florentino Garcia Martinez montrent que l'auteur le plus significatif pour illustrer cette vision est le rédacteur de la Règle de la Communauté (1QS), un manuscrit de la mer Morte daté du 2ᵉ siècle AEC.

Dans ce texte, la condition humaine n'est pas définie par une faute héréditaire, mais par la coexistence de 2 impulsions créées par Dieu : l'esprit de vérité et l'esprit d'injustice.

Il est souvent dit que Dieu "maudit" l'homme et la femme. Or, dans le texte, Dieu maudit le serpent (qui pourtant ne mentait pas) et le sol (Adama), mais jamais Adam ou Ève directement. Il leur annonce les conséquences de leur nouvelle conscience : la sortie de l'immédiateté naturelle pour entrer dans l'effort culturel.

Certaines approches théologiques modernes voient dans l'acte d'Eve un acte d'émancipation nécessaire pour que l'homme exerce son libre-arbitre. Sans cet acte, le couple serait resté dans un état d'enfance éternelle 👶 sous tutelle divine, sans accès à la responsabilité morale.

Ezer kenegdo

L'expression hébraïque utilisée dans Genèse 2:18 pour désigner la création de la femme est ezer kenegdo. Souvent traduite par « aide semblable », elle subit un contresens fréquent de subordination :

Ezer : Ce terme est utilisé 21 fois dans la Bible hébraïque. Dans 16 cas, il désigne Dieu comme secours de l'homme. Il n'implique aucune infériorité, mais plutôt un secours nécessaire ou une force vitale.

Kenegdo : Littéralement « comme en face de lui ». Cela suggère un vis-à-vis, un forme miroir, une égalité ontologique plutôt qu'une servilité.

C'est elle qui discute de la Loi (l'interdiction divine) avec le serpent, tandis qu'Adam est décrit comme "passif", il n'intervient pas et consomme aussi le fruit. La responsabilité d'Ève n'est donc pas présentée comme supérieure à celle d'Adam dans le texte source : ils sont coresponsables.

6. Un peu d'archéologie

La description des fleuves de l'Éden (Tigre, Euphrate, Pishon, Gihon) tente de situer le récit dans une géographie réelle. Si le Tigre et l'Euphrate sont clairs, le Pishon et le Gihon sont plus énigmatiques et difficiles a situer.

L'archéologie suggère que l'Éden pourrait être une réminiscence des jardins royaux mésopotamiens ou perses (les pairidaeza, qui ont donné le mot "paradis"), qui étaient des enceintes closes où la nature était parfaitement ordonnée, symbolisant la maîtrise du souverain sur le chaos.

Dans les autres hypothèses, le concept du "Chahar Bagh" (jardin quadripartite), où 4 canaux partent d'un centre pour irriguer 4 secteurs, rappelle directement la structure des 4 fleuves de l'Éden.

Pour d'autres, l'Éden s'inscrit dans la tradition mésopotamienne, partageant avec l'épopée de Gilgamesh le thème d'un lieu d'immortalité situé à l'embouchure des fleuves. Le mythe d'Enki et Ninhursag décrit également Dilmun, un jardin pur et sans souffrance.

7. Un peu de surdiabolisation 😈

La légende noire de la femme pécheresse sera aussi entretenue partiellement par le personnage de Lilith. L'origine du récit de Lilith comme femme d'Adam se trouve dans l'Alphabet de Ben Sira, un texte satirique et midrashique rédigé entre le 8ᵉ et le 10ᵉ siècle (qui n'est pas un mythe).

Cette tradition s'appuie sur la double création d'Adam dans la Genèse pour introduire cette figure rebelle qui refuse la "soumission sexuelle" avant de s'enfuir. Le personnage fut intégré à la mystique du Zohar au 13ᵉ siècle, où il se transforme définitivement en démon nocturne et prédateur.

Le nom "Lilith" n'apparaît qu'une seule fois dans la Bible (Isaïe 34, 14) pour désigner une créature nocturne, bien qu'elle n'ait aucun lien avec la Genèse dans le texte originel. Le nom dériverait des démons sumériens Lilitu, des esprits du vent ou des démons femelles sans mari, souvent associés à la stérilité ou à la menace contre les nouveau-nés.

Le lien avec Adam est une construction médiévale tardive, qui visait initialement à expliquer l'apparente contradiction entre Genèse 1 (création simultanée de l'homme et de la femme) et Genèse 2 (création successive).

L'Alphabet de Ben Sira utilise la parodie pour tourner en dérision les superstitions populaires liées aux démons. En transformant la terrifiante Lilith en une épouse rebelle disputant sa position sexuelle avec Adam, l'auteur dégonfle la peur du surnaturel par le ridicule. Cette mise en scène outrancière souligne le caractère absurde des croyances de l'époque tout en moquant les méthodes d'interprétation rabbiniques les plus fantaisistes.

Certains courants identitaires contemporains voudront voir dans cette figure quelque chose de féministe ou un rapport avec les sorcières, bien que cela soit anachronique.

8. Un peu de réflexion

On peut voir le récit comme faisant rupture avec les mythologies cycliques des autres cultures proche-orientales. En instaurant un "commencement" et une progression vers un 7ᵉ jour, le texte invente une linéarité au temps, permettant le repos, nécessaire à la contemplation.

Dans le premier récit, Dieu énonce, car le langage est l'outil d'organisation du chaos. Plus tard, au 2ᵉ chapitre, Dieu délègue à l'humain le pouvoir de nommer les animaux (Genèse 2, 19). Nommer, c'est exercer une forme de connaissance et d'autorité. L'humain devient alors un partenaire de la création par le verbe : un cocréateur.

La sortie de l'Éden peut être lue comme une dynamique de la naissance ou de l'adolescence, comme quoi l'être humain, tout comme l'adulte, se construirait tous les jours.

L'exil est certes synonyme de souffrance (travail, enfantement), mais il est surtout le lieu où le libre-arbitre est mis à l'épreuve. Sans le choix du mal, le choix du bien n'aurait aucune valeur morale. Le texte suggère que la dignité humaine réside dans cette capacité à choisir sa voie hors du déterminisme divin initial.

En passant de l'androgyne initial à 2 êtres distincts, on pourrait penser que l'humain ne peut se connaître lui-même que par le miroir de l'autre. Le passage de l'unité à la dualité est ce qui permet la relation, la communication.

En définitive, ce texte n'est pas celui d'une "perte du jardin", mais celui de la naissance de la liberté. Une liberté, sans faute, sans chute, sans dégradation, sans péché… mais une liberté construite sur une rupture nécessaire à la croissance de l'humanité.

À l'image du sevrage, elle marque la fin de l'indistinction entre l'humain et son créateur. En quittant l'Éden, l'humain devient le sujet de sa formidable histoire.

Références

  1. Création et séparation. Etude exégétique du chapitre premier de la Genèse - Paul Beauchamp, Persée
  2. La création séparation comme œuvre de l’origine - André Wénin, Université de Louvain
  3. À l'enseigne du merveilleux - Adam et Eve - Géraldine Gérard, France Culture
  4. Eve et Adam ne font-ils qu’un ? - Catherine Chalier, France Culture
  5. La Bible, quelles histoires ! - Thomas Römer, Academia
  6. Le libre arbitre - Germinou, Quora
  7. Les péchés - Germinou, Quora

2 vues · 0 vote positif

Réactions

Connectez-vous pour réagir.

Commenter ce contenu…

Commentaires

0 message