Le féminisme

Si le féminisme prend racine dans la conquête de l'égalité des droits, il se décline aujourd'hui en une multitude de courants, parfois opposés.

1. Un peu de définition

Le terme féminisme provient du latin femina, signifiant « femme », adjoint au suffixe -isme qui désigne une doctrine ou un mouvement. Ce concept englobe aujourd'hui toute une diversité de courants de pensée et d'actions sociales à l'échelle mondiale.

Le féminisme peut se définir comme un mouvement pluriel visant l'égalité des droits entre les femmes et les hommes dans les domaines civils, politiques et économiques. Il cherche à déconstruire les rapports de domination et les préjugés pour garantir l'autonomie des individus.

2. Un peu d'histoire

L'histoire du féminisme s'articule autour de plusieurs vagues successives, marquées par des figures et des mouvements aux méthodes contrastées, allant de la revendication juridique à l'action directe.

En 42 AEC, l'auratrice Hortensia mène une manifestation au Forum romain. Elle refuse que les femmes paient des impôts pour une guerre qu'elles n'ont pas décidée. Ce discours politique audacieux lie taxation et droits civiques, contestant l'exclusion des femmes du pouvoir.

Du 14ᵉ au 18ᵉ siècle, un débat philosophique traverse l'Europe : la Querelle des femmes. Il s'agit d'une réponse aux préjugés de l'époque qui affirmaient l'infériorité biologique et morale des femmes.

Dès le 18ᵉ siècle, la question de l'égalité civile est posée par Olympe de Gouges. En 1791, elle rédige la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, calquée sur le texte de 1789. Elle y affirme que « la femme naît libre et demeure égale à l'homme en droits ».

Le terme féminisme possède une double origine, médicale et politique, qui s'est croisée au 19ᵉ siècle. Si Charles Fourier l'emploie dès 1837 pour évoquer l'émancipation des femmes, le mot apparaît indépendamment dans le champ médical en 1871 : sous la plume du docteur Ferdinand-Valère Faneau de la Cour, il désigne alors une pathologie masculine caractérisée par un arrêt du développement viril (tuberculose).

Ce n'est qu'en 1882 que la journaliste Hubertine Auclert s'approprie le terme dans sa revue La Citoyenne. Elle en détourne l'usage pour en faire l'étendard d'une doctrine militante vouée à la conquête de l'égalité des droits, lui donnant ainsi sa définition politique moderne.

Au début du 20ᵉ siècle, le mouvement britannique des Suffragettes, mené par Emmeline Pankhurst en 1903, marque un tournant tactique. Contrairement aux "suffragistes" plus modérées, les Suffragettes adoptent le slogan « des actes, pas des mots ». Elles emploient des méthodes de désobéissance civile : grèves de la faim, bris de vitrines et interruptions de meetings politiques.

Ces actions mènent à l'obtention progressive du droit de vote au Royaume-Uni à partir de 1918. Celui-ci sera d'abord partiel (femmes de plus de 30 ans propriétaires). L'égalité totale avec les hommes (droit de vote à 21 ans) n'est intervenue qu'en 1928.

Plus tard, en France, après le droit de vote pour les femmes (1944), la réflexion franchit une étape philosophique majeure avec Simone de Beauvoir. Dans son essai Le Deuxième Sexe (1949), elle analyse la construction sociale de la féminité à travers la célèbre formule : « On ne naît pas femme : on le devient ». Elle y démontre comment la hiérarchie des sexes est une construction culturelle, posant les bases du féminisme de la deuxième vague.

Aux États-Unis, la journaliste Gloria Steinem devient l’une des grandes figures de la deuxième vague féministe à partir de la fin des années 1960. Cofondatrice du National Women’s Political Caucus en 1971 puis du magazine Ms. en 1972, elle contribue à populariser dans les médias les combats pour l’égalité professionnelle, les droits reproductifs et une meilleure représentation politique des femmes.

Le néoféminisme se théorise dans les années 1970, dépassant l'égalité juridique pour dénoncer un « système patriarcal global ». Dans La Dialectique du sexe (1970), Shulamith Firestone transpose notamment la théorie marxiste à la question des rapports entre les sexes.

La troisième vague qui se structure dans les années 1990 intégrera l'intersectionnalité pour protéger toutes les femmes, quelles que soient leurs origines ou leurs conditions sociales, valorisant l'individualisme et la diversité des expressions de genre.

La quatrième vague des années 2010 se caractérisera avec le mouvement #MeToo en 2017, mettant l'accent sur la déconstruction des stéréotypes et la libération de la parole face aux violences sexistes, en insistant sur l'idée de consentement.

3. Un peu de courants

Apparu en Ukraine en 2008, et dans l'idée de lutter contre le tourisme sexuel, le mouvement Femen introduit le « sextrémisme ». Les militantes manifestent seins nus pour dénoncer le patriarcat et les institutions religieuses, considérant les religions misogynes. Ce "féminisme de l'image", qui peut se considérer comme une contre-culture, utilise la provocation médiatique pour attirer l'attention sur les violences faites aux femmes.

Plus récent, le collectif Nemesis (2019) se définit comme est un féminisme identitaire. Apparu à la fin des années 2010, il lie la défense des femmes à la critique de l'immigration. Ce groupe illustre une fracture avec les courants intersectionnels ou l'afroféminisme, qui analyse comment les femmes noires subissent simultanément des oppressions.

Thaïs d'Escufon incarne une figure médiatique de l'antiféminisme au 21ᵉ siècle, faisant le pont entre l'activisme identitaire et l'esthétique des tradwives. Ses interventions s'alignent régulièrement sur les griefs de la communauté des incels en critiquant la libération sexuelle et l'indépendance féminine. Ce discours promeut une restauration des hiérarchies.

En 2020, l'autrice Pauline Harmange publie Moi les hommes, je les déteste, reprendra le concept de "misandrie" un essai qui théorise ce sentiment comme un outil de sororité pour s'émanciper du regard des hommes. Ce concept reste une ligne de fracture majeure entre les courants radicaux et le féminisme universaliste.

4. Un peu de sécurité

Évelyne Sullerot cofonde en 1956, avec Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, l'association « Maternité Heureuse », qui deviendra le Planning familial en 1960. Sociologue de formation, elle contribue à la légitimation scientifique du contrôle des naissances.

En parallèle, le mouvement de libération des femmes met en avant le combat pour le droit d'avorter et l'accès à la contraception dans les années 1970. En France, Simone Veil, alors ministre de la Santé, porte la loi de 1975 dépénalisant l'interruption volontaire de grossesse. Ce combat visait à garantir aux femmes la libre disposition de leur corps.

Cette victoire fait écho à la loi Neuwirth (1967) sur la contraception, dissociant sexualité/procréation, et l'aboutissement d'une lutte de terrain menée par des militantes comme Simone Iff. Elle organisa la désobéissance civile en orchestrant le Manifeste des 343 (1971) et en pratiquant des avortements clandestins sécurisés pour forcer le débat.

Médecin et gynécologue, Suzanne Képès a joué un rôle moteur au Planning familial dès sa création. Son ouvrage majeur, Femmes et gynécologie (1974), déconstruit le rapport de pouvoir entre médecin et patiente. Elle y prône une approche globale de la santé, alliant technicité médicale, écoute psychologique et réappropriation du corps.

En mars 2024, la France est devenue le premier pays au monde à inscrire explicitement la liberté garantie des femmes de recourir à l'IVG dans sa Constitution (article 34). Cette révision constitutionnelle vise à sanctuariser ce droit face aux remises en cause observées dans d'autres démocraties. Elle complète l'allongement du délai légal de recours à l'avortement, passé de 12 à 14 semaines en 2022.

Le système judiciaire est parfois jugé trop lent ou inadapté, poussant à la pratique du "Name and shame" (dénonciation publique). Toutefois, certains procès marquent la conscience collective, comme les viols de Mazan. La loi du 6 novembre 2025 a modifié la définition pénale du viol en y intégrant explicitement la notion de consentement. Ce dernier doit être « libre, éclairé, spécifique, préalable et révocable ».

Depuis juin 2024, une nouvelle ordonnance provisoire de protection immédiate permet au juge de statuer en 24 heures pour protéger une femme en danger grave et imminent, sans attendre l'audience de fond. Ce dispositif est complété par le déploiement massif de « téléphones grave danger » et la création de pôles spécialisés dans les tribunaux depuis le 1ᵉʳ janvier 2024.

5. Un peu d'économie

Jusqu'à la loi du 13 juillet 1965, les femmes mariées en France ne pouvaient pas ouvrir de compte en banque sans l'autorisation de leur époux. Cette réforme majeure leur a octroyé l'autonomie financière et le droit d'exercer une profession sans consentement marital.

La lutte pour l'autonomie financière s'est accélérée avec la mise en œuvre de la loi Rixain. Depuis le 1ᵉʳ mars 2026, les entreprises de plus de 1 000 salariés ont l'obligation légale de compter au moins 30 % de femmes au sein de leurs instances dirigeantes et parmi leurs cadres dirigeants.

La réforme des retraites prévoit de calculer les pensions sur les 24 meilleures années afin d'atténuer l'impact des carrières discontinues sur les droits à la retraite. En complément, l'index de l'égalité salariale impose une transparence accrue pour identifier et corriger les écarts de rémunération.

L'image du pot de yaourt montre l'inégalité économique lors des séparations de biens. Les femmes financent majoritairement les dépenses de consommation courante (le "contenu" du pot de yaourt, périssable et consommé), tandis que les hommes investissent davantage dans l'épargne ou l'immobilier (le "contenant", qui prend de la valeur).

6. Un peu d'invisibilisation

L'effet Matilda désigne la minimisation systématique de la contribution des femmes scientifiques à la recherche, dont le travail est souvent attribué à leurs collègues masculins. Théorisé par l'historienne Margaret Rossiter, ce phénomène explique pourquoi des chercheuses ont été privées de reconnaissance ou de prix Nobel. Cette invisibilisation dans l'histoire des sciences a occulté des figures majeures comme la physicienne Lise Meitner ou la chimiste Rosalind Franklin.

L'hystérie fut perçue durant des siècles comme une pathologie féminine, attribuée par les médecins de l'Antiquité aux déplacements d'un utérus « errant ». Au 19ᵉ siècle, Jean-Martin Charcot l'étudia comme une affection neurologique, avant que Freud n'en fasse le fondement de la psychanalyse. Émile Zola a dépeint cette idée avec Nana (1880).

7. Un peu d'anecdotes

En 1893, la Nouvelle-Zélande fut le 1er pays à autoriser le droit de vote au femmes, en adoptant le suffrage universel, leur permettant de voter lors des élections législatives. Toutefois, elles n'ont obtenu le droit de se présenter qu'aux élections en 1919.

Une gynocratie est un système politique où le pouvoir est exercé par des femmes (Amazones, littérature d'Aristophane…) Il existe des sociétés polyandriques (plusieurs hommes pour une femme) : Aches (Paraguay), les Baro (Venezuela), Sparte, Tibet… Dans les sociétés matrilinéaires comme les Moso (Chine), les femmes dirigent le groupe.

L'autrice Valerie Solanas tenta d'assassiner Andy Warhol le 3 juin 1968 à New York en lui tirant dessus dans son studio. L'autrice du SCUM Manifesto agissait suite à un différend personnel concernant un manuscrit égaré et une volonté de contrôle. L'artiste survécu de justesse.

8. Un peu de réflexion

L'émancipation, qui consiste à s'affranchir des entraves socio-culturelles, reste le sujet central. Le refus de l'égalité des femmes demeure un point de tension mondial, parfois utilisé comme moteur idéologique. L'évolution des droits montre que ce processus reste continu et jamais totalement acquis.

Le militantisme s'est déplacé vers la sphère numérique pour dénoncer de nouvelles formes de violences comme le cyberharcèlement (affaire Salomé Saqué). Le harcèlement sur Twitch, plateforme de diffusion en direct, illustre la persistance du sexisme, voire du "masculinisme" dans les milieux technologiques et vidéoludiques.

Cette émancipation, confrontée aux résistances numériques, demande lever les tabous persistants sur les violences sexistes. Une communication transparente et une éducation renouvelée sont indispensables pour transformer ces espaces technologiques en vecteurs de progrès durable.

Références

  1. Sur l'origine des mots « féminisme » et « féministe » - Karen Offen, Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, 1987
  2. Hubertine Auclert, féministe - Arnaud-Dominique Houte, France Culture, 2026
  3. Histoire des femmes et féminisme - Michelle Perrot, Cairn, 2014
  4. La misogynie des religions - Germinou, Quora

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