L'humanité

Les quelque 8 milliards d'êtres humains comptés sur terre en 2026 font-ils tous partis de l'humanité ?

1. Un peu de définition

À l'ancienne, lorsqu'on parlait de « traiter quelqu'un avec humanité ». C'était une valeur morale qui se démontrait par ses actes. De nos jours, ce terme désigne l'ensemble des êtres humains perçus comme un tout global. Cet usage s'est généralisé avec l'idée d'un corps social mondial et unifié.

Le droit a transformé l'humanité en un bien juridique immatériel. Ce n'est plus une simple qualité individuelle, comme la bonté, ni un décompte démographique, mais un principe universel. La loi considère désormais que certains actes sont si graves qu'ils ne blessent pas seulement les personnes touchées, mais l'idée même que nous nous faisons de l'être humain.

2. Un peu d'histoire

Préhistoire

L’apparition d’Homo sapiens, il y a environ 300 000 ans, constitue une étape majeure dans l’histoire biologique de notre lignée. Notre espèce développe progressivement des capacités symboliques, des formes complexes de coopération et des traditions culturelles diversifiées. Toutefois, l’idée d’une « naissance de l’humanité » ne doit pas être comprise uniquement au sens biologique : elle dépend également de critères culturels et philosophiques qui évoluent selon les sociétés.

Pendant une grande partie de la Préhistoire, plusieurs espèces humaines ont coexisté, comme Homo neanderthalensis et Homo erectus. Leur disparition a laissé Homo sapiens comme seul représentant actuel du genre Homo, sans pour autant effacer la question de la diversité des formes humaines qui ont précédé notre époque.

Antiquité

Aristote définit l'humanité par le logos (raison et langage), faisant de l'homme un "animal politique" qui doit dompter ses instincts par la vertu pour s'accomplir au sein de la cité. Cette vision hiérarchique et locale est ensuite transcendée par les stoïciens, qui instaurent un cosmopolitisme universel. Pour eux, chaque individu est égal par sa participation, effaçant ainsi les frontières entre citoyens et étrangers.

Chez Cicéron, l'humanitas transpose la paideia grecque en définissant l'humain par la culture et l'éducation, s'opposant ainsi à la sauvagerie. Cette vertu éthique, qui se veut universelle substitue à l'appartenance biologique, une exigence de civilisation et de bienveillance.

Le christianisme paulinien, au 1ᵉʳ siècle, introduit l'idée d'une unité fondamentale du genre humain en reconnaissant à chaque individu une dignité transcendante égale, ce qui délégitime l'ontologie de l'esclavage sans toutefois l'abolir socialement.

Moyen Âge

Le passage de l’Empire romain à la chrétienté médiévale transforme la manière de penser l’unité humaine. L’appartenance à une communauté politique cède progressivement la place à une conception religieuse de l’universalité, fondée sur l’idée d’une humanité commune issue de la création divine et orientée vers le salut. Au 5e siècle, après l’effondrement de l’Empire romain d’Occident, l’Église devient l’une des principales institutions capables de maintenir une continuité culturelle et sociale.

Cependant, cette universalité reste ambivalente : si la théologie chrétienne affirme une dignité fondamentale de chaque être humain, notamment à travers l’idée que tous sont égaux devant Dieu, la société médiévale demeure organisée selon une hiérarchie religieuse, sociale et politique fortement marquée. Cette hiérarchie distingue les rôles et les statuts — entre clercs et laïcs, seigneurs et dépendants, puissants et humbles — tout en maintenant l’idée d’une communauté humaine unie par une même origine divine. L’humanité est ainsi pensée à la fois comme une communauté spirituelle universelle et comme un ordre hiérarchisé.

Renaissance

L'humanisme prolonge cette mutation en substituant le perfectionnement des facultés intellectuelles et morales au seul impératif du salut divin. En s'appuyant sur la culture antique, ce mouvement transforme l'humanité, autrefois définie par sa soumission à un ordre supérieur, en une condition d'accomplissement où l'homme devient l'acteur souverain de son propre destin. Jusqu'au 17ᵉ siècle, l'humanité désigne une virtus acquise, distinguant l'homme de la bête ou du divin. Elle n'est pas un état inné, mais une conquête de soi par la raison.

18ᵉ siècle et après

Emmanuel Kant définira l'humanité comme une communauté liée par la raison universelle, imposant le respect de chaque individu comme une fin en soi. Ce concept fonde le droit cosmopolitique, visant à transformer les rapports de force entre nations en un ordre juridique pacifié. Il préfigure ainsi les institutions internationales modernes et la reconnaissance universelle des droits de l'homme.

Au 19ᵉ siècle, Auguste Comte définit l'humanité comme un « Grand Être » collectif et temporel, substituant une religion sociologique à la métaphysique traditionnelle. L'anthropologie moderne prolonge cette rupture en analysant l'espèce via le prisme de l'évolution et des invariants culturels, transformant ainsi un concept sacré en un objet d'étude empirique et biologique.

Jean Jaurès choisi le nom du journal 'L'humanité" en 1904 pour signifier que le journal ne défendait pas seulement une classe sociale, mais l'émancipation de toute l'espèce humaine. Ce titre reflète l'idéal d'une société fraternelle, libre et universelle, sans distinction de race ou de nation. Il exprime la volonté de placer l'intérêt général et la dignité humaine au centre du combat politique.

Aujourd'hui, cette notion d'unité globale est sacralisée par le droit international. La création de termes tels que « crimes contre l'humanité » ou « patrimoine mondial de l'humanité ». Ces termes juridiques matérialisent le passage d'une humanité abstraite à un sujet de droit collectif, dont l'intégrité physique et la mémoire culturelle deviennent des biens supérieurs à la souveraineté des États.

3. Un peu de science-fiction

Le cyberpunk explore une humanité fragmentée où la fusion avec la machine redéfinit l'identité biologique. À travers les implants et la numérisation des consciences, il interroge la persistance de l'âme dans un monde dominé par le capitalisme technologique et la survie urbaine. Cela se retrouve dans des oeuvres comme Blade Runner ou Cyberpunk 2077.

Dans l'univers de Warhammer 40k, l'humanité est regroupée sous l'Imperium, un empire théocratique et totalitaire en déclin constant. Menée au nom de l'Empereur-Dieu, elle lutte pour sa survie contre des menaces extraterrestres et démoniaques à travers une guerre perpétuelle. Cette existence est marquée par un fanatisme religieux extrême, une bureaucratie étouffante et le sacrifice quotidien de milliards d'individus.

L'idéologie transhumaniste vise le dépassement des limites physiques par la science, tandis que la figure de l'extraterrestre 👽 sert de miroir radical à notre propre nature. Ces 2 figures confrontent l'humanité à son obsolescence ou à son unicité, forçant une redéfinition de l'espèce face à l'infini et à l'immortalité.

4. Les peuples autochtones

L'existence des Mashco Piro, peuple autochone le plus isolé du monde, vivant dans la forêt amazonienne au Pérou, interroge notre définition de l'humanité par la culture, car leur isolement constitue en soi une forme de résistance culturelle face à une civilisation perçue comme prédatrice. Leur refus du contact peut se voir comme une réponse rationnelle à l'histoire des violences subies, notamment lors de la fièvre du caoutchouc.

Les « inhumanités » se manifesteraient ici par la pression constante des industries extractives et des bûcherons illégaux qui fragmentent leur territoire et menacent leur survie physique. Cette situation révèle le paradoxe d'un monde dit « civilisé » qui, par sa soif de ressources, agit avec une brutalité primitive envers ceux qui ont choisi de vivre en dehors de ses cadres.

"Relever l'humanité" imposerait de dissocier technique et éthique en replaçant la vulnérabilité au cœur de l'éducation. Face au sort des Mashco Piro, cette rédemption exige de protéger les marges du monde contre la prédation. L'humanité est un effort collectif de dignité dont la réussite qui se mesurerait à notre capacité à préserver toute forme de vie.

5. Un peu de réflexion

Cependant, les inhumanités surgissent lorsque ces connaissances sont utilisées pour hiérarchiser, exclure ou détruire l'autre. La culture sans éthique devient alors un vernis superficiel qui dissimule la barbarie au lieu de l'extirper de la civilisation. Cette défaillance éthique se manifesterait aujourd'hui par une indignation à géométrie variable.

Si l'humanité est juridiquement définie comme un bloc indivisible, la sensibilité collective, elle, reste fragmentée par des biais raciaux ou économiques. On observe une empathie sélective : certaines tragédies soulèvent des vagues de solidarité mondiale, tandis que d'autres, touchant des populations perçues comme périphériques ou "autres", se déroulent dans une indifférence relative.

Les religions ont historiquement structuré l'humanité en instaurant des cadres moraux et des récits collectifs favorisant la coopération à grande échelle. Elles ont permis le développement de systèmes juridiques précoces, et de la solidarité communautaire par-delà les liens biologiques. Cette unification a servi de socle à l'émergence des premières institutions sociales et éducatives communes.

L'éducation et la culture sont les processus par lesquels l'individu s'élève au-dessus de sa condition biologique pour rejoindre une communauté de valeurs partagées. Elles transforment l'instinct en pensée réfléchie, faisant de l'humanité un idéal à construire plutôt qu'une donnée naturelle immédiate.

"L’homme est sans doute assez peu saint, mais l’humanité dans sa personne doit être sainte pour lui"

Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (1785)

Références

  1. Humains, Inhumains, Terrestres - François Hartog, France Culture, 2024
  2. Histoire de l’Humanité : faut-il revoir notre copie ? - David Wengrow, France Culture, 2021
  3. L’humanité est-elle à la croisée des chemins ? - Frédéric Worms, France Culture, 2021
  4. Esquisse de l'humanité juridique - Catherine Le Bris, Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 2012

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