Le républicanisme

L'idéal républicain : de la « chose publique » romaine aux débats contemporains.
1. Un peu de définition
Le terme « républicanisme » dérive de « république », lui-même issu du latin res publica, dans l'idée de "chose publique, affaire publique". Dans la Rome antique, l'expression désigne ce qui relève de la communauté politique et de son gouvernement, sans correspondre exactement au sens moderne du mot « république ».
Le républicanisme désigne un ensemble de conceptions politiques faisant de la communauté des citoyens, de la participation à la vie publique et de la recherche du bien commun les fondements de l'ordre politique. Dans la tradition républicaine classique, la liberté ne consiste pas seulement à pouvoir agir sans entrave : elle suppose également de ne pas être soumis au pouvoir arbitraire d'un maître ou d'un gouvernant.
C'est précisément parce qu'il refuse cette soumission que le républicanisme ne se définit pas uniquement par l'absence de monarchie. Historiquement, le républicanisme valorise aussi la citoyenneté, la loi, les institutions communes et le contrôle du pouvoir. Certaines traditions insistent sur la participation civique et la vertu des citoyens, tandis que d'autres mettent davantage l'accent sur les droits individuels, la représentation politique et la souveraineté populaire.
Contrairement aux idées reçues, république et démocratie ne sont pas synonymes : une monarchie peut être démocratique, tandis qu'une république peut être autoritaire.
2. Un peu d'histoire
Antiquité
À Athènes, aux 5ᵉ et 4ᵉ siècles AEC, la participation directe des citoyens à la vie politique nourrit une importante réflexion sur les régimes politiques. Platon, dans La République, imagine notamment les conditions d'une cité juste, tandis qu'Aristote, dans Politique, compare les différentes formes de gouvernement et analyse leurs forces et leurs dérives.
À Rome, la République, traditionnellement datée de 509 à 27 AEC, repose sur un équilibre entre magistrats, Sénat et assemblées populaires. Au 1ᵉʳ siècle AEC, Cicéron, dans De la République, définit la res publica comme la chose du peuple et insiste sur l'importance du droit, de l'intérêt commun et de la participation civique.
Moyen Âge et Renaissance
À partir des 11ᵉ et 12ᵉ siècles, plusieurs villes européennes, particulièrement en Italie, acquièrent une importante autonomie politique. Des cités comme Venise, Gênes et Florence développent des institutions communales ou républicaines, même si la participation au pouvoir demeure généralement réservée à une partie de la population.
La Renaissance redécouvre parallèlement les auteurs antiques : au début du 16ᵉ siècle, Machiavel analyse la République romaine et défend des institutions capables d'encadrer les conflits entre groupes sociaux. Ces expériences contribuent à former une tradition républicaine fondée sur la citoyenneté, la participation politique et la méfiance envers la concentration du pouvoir.
17ᵉ siècle et après
Après l'exécution de Charles Ier en 1649, le Commonwealth anglais favorise l'émergence d'un républicanisme explicitement opposé à la monarchie, notamment avec James Harrington. Aux 17ᵉ et 18ᵉ siècles, ces idées se diffusent avec les Lumières, puis les révolutions américaine et française.
La révolution américaine de 1776 conduit à la naissance des États-Unis, organisés comme une république fédérale par la Constitution de 1787. La Révolution française de 1789, puis la proclamation de la République en 1792, donnent au modèle républicain un retentissement considérable en Europe.
Au 19ᵉ siècle, le républicanisme accompagne les mouvements libéraux, démocratiques et nationaux en Europe et dans les jeunes États d'Amérique latine. Les révolutions de 1848 réclament notamment constitutions, représentation politique et élargissement du suffrage.
Le républicanisme se diffuse aussi hors d'Europe par les révolutions et mouvements indépendantistes : Simón Bolívar en Amérique du Sud au début du 19ᵉ siècle, Sun Yat-sen en Chine lors de la révolution de 1911, Mustafa Kemal Atatürk avec la République turque en 1923, ou encore Jawaharlal Nehru dans l'Inde devenue république en 1950. Ces expériences adaptent toutefois le modèle républicain à des contextes politiques très différents.
Au 20ᵉ siècle, la disparition de nombreux empires et monarchies après les 2 guerres mondiales, puis la décolonisation, multiplient les États se proclamant républiques. Le terme ne garantit toutefois aucun régime particulier : il existe aussi bien des républiques démocratiques que des républiques autoritaires.
3. Un peu de France
Après la chute de la monarchie de Louis XVI, la Première République est proclamée le 21 septembre 1792. Elle introduit le suffrage universel masculin pour l'élection de la Convention, mais évolue dans un contexte de guerre extérieure, en plus d'une guerre civile et de violents affrontements politiques. Après la Terreur et le Directoire, le coup d'État du 18 Brumaire 1799 permet à Napoléon d'établir le Consulat, avant de devenir empereur en 1804.
Après la chute de Napoléon en 1815, la monarchie est restaurée, mais le courant républicain demeure actif. La révolution de 1830 renverse Charles X sans instaurer de république, tandis que celle de février 1848 proclame la Deuxième République. Celle-ci abolit définitivement l'esclavage dans les colonies et instaure le suffrage universel masculin, faisant passer le corps électoral d'environ 250 000 à près de 9 millions. Elle disparaît après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte du 2 décembre 1851, suivi du Second Empire en 1852.
La défaite contre la Prusse et la chute de Napoléon III permettent la proclamation de la Troisième République le 4 septembre 1870. D'abord fragile, celle-ci s'enracine avec les lois constitutionnelles de 1875, puis les lois scolaires de Jules Ferry de 1881–1882, la liberté de la presse de 1881 et la séparation des Églises et de l'État de 1905. L'école publique participe également à la diffusion d'un roman national français, mettant en récit une histoire commune destinée à renforcer l'identité nationale et l'adhésion aux valeurs républicaines.
La tradition républicaine française s'incarne aussi dans plusieurs grandes figures : Léon Gambetta contribue à l'enracinement de la République dans les années 1870, Jean Jaurès associe au tournant du 20ᵉ siècle République, démocratie et progrès social, tandis que Léon Blum, dans l'entre-deux-guerres, défend un républicanisme parlementaire et social face à la montée des mouvements autoritaires.
Face à cet enracinement subsistent des courants antirépublicains. Au 19ᵉ siècle, légitimistes et orléanistes défendent la monarchie, tandis qu'au début du 20ᵉ siècle, Charles Maurras et l'Action française associent monarchisme, nationalisme et rejet du parlementarisme. La crise du 6 février 1934 illustre également la vigueur des mouvements antiparlementaires. La défaite de 1940 marque une rupture quand le régime de Vichy de Philippe Pétain met fin à la Troisième République et remplace la devise par « Travail, Famille, Patrie ».
Après l'effondrement de la Troisième République en 1940 et le régime de Vichy, la République est restaurée à la Libération. La Quatrième République, fondée en 1946, accorde notamment une place politique désormais effective aux femmes, qui avaient obtenu le droit de vote en 1944 et voté pour la première fois en 1945. La crise algérienne entraîne son remplacement par la Cinquième République en 1958, sous l'impulsion de Charles de Gaulle.
4. Un peu de réflexion
La France contemporaine se définit constitutionnellement comme une République « indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Pourtant, le mot « républicain » ne désigne pas une idéologie politique parfaitement délimitée : la gauche comme la droite, et parfois leurs extrêmes, peuvent se réclamer de la République tout en donnant des significations différentes à ses principes. Le terme possède ainsi une forte légitimité symbolique, qui explique qu'il soit régulièrement mobilisé dans le débat politique.
Cette appropriation se retrouve jusque dans le nom des partis. Le Rassemblement pour la République (RPR), fondé par Jacques Chirac en 1976, Les Républicains, nom adopté par l'UMP sous Nicolas Sarkozy en 2015, ou encore La République en marche !, créée par Emmanuel Macron en 2016, ont tous revendiqué explicitement cet héritage. La référence à la République peut ainsi devenir un marqueur politique, sans que ces mouvements partagent nécessairement la même conception du républicanisme.
Aux États-Unis, le terme « républicain » possède un sens différent : le Parti républicain, fondé en 1854 et traditionnellement représenté par un éléphant 🐘, désigne aujourd'hui l'un des deux grands partis du pays, généralement situé à droite.
Les valeurs républicaines font l'objet d'interprétations différentes : certains privilégient l'égalité et la solidarité, d'autres l'autorité de l'État, la laïcité ou l'unité nationale. Le tournant de la rigueur de 1983 sous François Mitterrand illustre notamment les tensions entre idéaux sociaux et contraintes économiques.
Des philosophes contemporains comme Jean-Fabien Spitz défendent ainsi un républicanisme centré sur la non-domination, l'égalité et la liberté politique, tout en dénonçant l'usage parfois incantatoire du vocabulaire républicain.
La formule de Jean-Luc Mélenchon, « La République, c'est moi ! », prononcée en 2018, invoque sa légitimité de représentant élu, mais rappelle paradoxalement le « L'État, c'est moi » attribué à Louis XIV. Elle contraste également avec l'idée romaine de res publica, conçue comme la « chose du peuple » plutôt que comme l'incarnation du pouvoir dans un individu.
Pierre Mendès France critique sous la Cinquième République une forme de « République monarchique », marquée selon lui par le centralisme, la concentration du pouvoir présidentiel et une tendance à l'autoritarisme, en contradiction avec sa conception parlementaire de la République.
Le républicanisme est progressivement devenu en France un concept transpartisan, dépassant en partie le clivage entre gauche et droite : des courants politiques très différents se réclament aujourd'hui de la République, tout en donnant à ses valeurs et à ses principes des interprétations parfois opposées.
Références
- La République dans tous ses états - Jean-Noël Jeanneney, France Culture, 2022
- Qu’est-ce qu’être républicain ? - Jean-Fabien Spitz, France Culture, 2002
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