La démocratie

D'aucuns disent que la démocratie c'est le moins mauvais des régimes politiques, d'autres disent que la France n'est plus une véritable démocratie.
1. Un peu d'hellénisme
La démocratie athénienne prend forme avec les réformes de Clisthène en 508–507 AEC. Il réorganise les citoyens en dèmes et nouvelles tribus, et institue le Conseil des Cinq-Cents (Boulè), qui prépare les décisions soumises à l'Ekklesia. Ses réformes sont associées à l'isonomie, l'égalité politique entre citoyens. Celle-ci reste toutefois limitée au demos : femmes, esclaves et étrangers en sont exclus.
Au 5ᵉ siècle AEC, Périclès (vers 495–429 AEC) accompagne l'approfondissement de la démocratie athénienne, parfois qualifiée de démocratie radicale. Sous son influence se développe notamment le misthos, une indemnité versée pour certaines fonctions publiques, en particulier judiciaires, permettant aux citoyens modestes de participer davantage à la vie politique. La démocratie ne devient pas pour autant universelle : elle repose toujours sur un corps civique minoritaire, mais cherche à rendre l'exercice effectif du pouvoir moins dépendant de la richesse personnelle.
Xénophon (vers 430–354 AEC) se montre méfiant envers la démocratie athénienne et valorise davantage la compétence, la discipline et le commandement. Il admire notamment certaines institutions de Sparte. La Constitution des Athéniens, autrefois attribuée à Xénophon, est toutefois l'œuvre d'un auteur anonyme, surnommé le « Pseudo-Xénophon », qui reproche à la démocratie de favoriser le peuple au détriment des élites.
Platon (427–347 AEC) formule l'une des critiques les plus célèbres de la démocratie antique. Dans La République, il lui reproche de pousser trop loin la liberté et l'égalité, en donnant à chacun une influence politique indépendamment de ses compétences. Le peuple devient alors vulnérable aux démagogues, capables de flatter ses désirs pour conquérir le pouvoir. Pour Platon, cette liberté sans mesure peut finalement produire son contraire : le désordre favorise l'apparition d'un chef populaire qui concentre progressivement le pouvoir et transforme la démocratie en tyrannie.
Aristote (384–322 AEC) distingue les gouvernements orientés vers le bien commun de ceux servant seulement l'intérêt des gouvernants. Il se méfie ainsi d'une démocratie gouvernant exclusivement au profit de la majorité. Il privilégie la politeia, un régime mixte associant éléments démocratiques et oligarchiques afin de préserver la stabilité de la cité et le bien commun.
Malgré ses limites, notamment en ce qui concerne l'exclusion des non-citoyens et la place des femmes dans la société, la démocratie athénienne reste un modèle important dans l'histoire de la démocratie.
2. Un peu de philosophie plus tardive
Le juriste et philosophe britannique Jeremy Bentham (1748–1832), figure majeure de l'utilitarisme, devient progressivement un défenseur de la démocratie représentative face à la corruption et aux privilèges des élites. Favorable à un suffrage très largement étendu, il conçoit notamment le vote comme un mécanisme de contrôle et de sanction des gouvernants. Cette conception s'inscrit dans sa philosophie utilitariste : les institutions et les lois doivent rechercher « le plus grand bonheur du plus grand nombre », principe central de son approche politique.
Alexis de Tocqueville (1805–1859) analyse profondément la démocratie dans De la démocratie en Amérique (1835–1840). Il considère l'égalité des conditions comme une tendance majeure et presque irrésistible des sociétés modernes, tout en soulignant ses dangers. Il met notamment en garde contre la « tyrannie de la majorité » et l'individualisme, qui peuvent affaiblir les libertés et isoler les citoyens.
Le philosophe anglais John Stuart Mill (1806–1873) : Dans Considérations sur le gouvernement représentatif, propose le vote plural (donner plus de poids aux votes des plus éduqués) pour éviter les dangers de l'ignorance collective, tout en défendant la liberté individuelle dans De la liberté.
3. La France 🇫🇷
Au 16ᵉ siècle, la Réforme protestante et l'humanisme contribuent à renouveler la réflexion religieuse et politique en Europe. En France, la remise en cause de l'absolutisme se développe surtout aux 17ᵉ et 18ᵉ siècles, avec des penseurs comme Montesquieu et Rousseau, qui interrogent la souveraineté, la séparation des pouvoirs et la légitimité du gouvernement.
À la fin du 18ᵉ siècle, la Révolution française de 1789 bouleverse profondément l'organisation politique du pays. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen affirme l'égalité juridique et la souveraineté nationale, tandis que la Constitution de 1791 instaure une monarchie constitutionnelle. Celle-ci disparaît dès 1792, lorsque la monarchie est abolie et la Première République proclamée.
Après plusieurs changements de régime, la révolution de 1848 donne naissance à la Deuxième République (1848–1852). Elle marque une étape majeure dans la démocratisation avec l'instauration du suffrage universel masculin, qui élargit considérablement le corps électoral, ainsi qu'avec le rétablissement de plusieurs libertés publiques. Cette expérience reste cependant brève et s'achève avec l'établissement du Second Empire en 1852.
La démocrature
De nos jours, on présente parfois la France dérivant vers une démocrature : un régime qui combine des éléments de démocratie et de dictature. Ils pointent du doigt le manque de consultation citoyenne, la concentration du pouvoir entre les mains de l'exécutif et la répression de certaines libertés publiques.
Le concept décrit des régimes qui, sous couvert d'institutions démocratiques, exercent un pouvoir autoritaire. La Russie, l'Algérie et la Turquie sont souvent citées comme exemples de démocratures.
En 2007, Nicolas Sarkozy choisit la voie parlementaire pour faire adopter le traité de Lisbonne, après le rejet par référendum de la Constitution européenne en 2005. Lisbonne en reprenant plusieurs dispositions, ses détracteurs y voient un contournement du vote populaire, bien que la procédure soit constitutionnelle.
4. Les États-Unis 🇺🇸
Les 13 colonies britanniques d'Amérique entrent en rébellion contre la Couronne, notamment en raison de la fiscalité imposée sans représentation au Parlement. La Déclaration d'indépendance de 1776 affirme que « tous les hommes sont créés égaux ». Après plusieurs années sous une confédération dotée d'un pouvoir central faible, la Constitution de 1787 établit un gouvernement fédéral plus solide ; George Washington devient le premier président en 1789.
La démocratie américaine se construit également autour de la protection des libertés individuelles. Le Bill of Rights (1791), constitué des dix premiers amendements à la Constitution, protège notamment les libertés d'expression, de religion et de la presse. Après la guerre de Sécession, le 13ᵉ amendement (1865) abolit l'esclavage, tandis que le 14ᵉ amendement (1868) établit notamment la citoyenneté des anciens esclaves et l'égale protection des lois.
Plus récemment, les présidences de Donald Trump ont ravivé les débats sur la solidité des institutions démocratiques américaines. Ses tentatives d'étendre le pouvoir présidentiel, ses affrontements avec la justice et surtout sa contestation des résultats de l'élection de 2020, culminant avec l'assaut du Capitole du 6 janvier 2021, ont constitué d'importantes épreuves institutionnelles. Elles ont également montré l'existence de contre-pouvoirs capables, à plusieurs reprises, de limiter l'action présidentielle.
Entre 2024 et 2025, l'emprise de Trump sur le Parti républicain s'est encore renforcée, après plusieurs années de transformation du parti. Une grande partie de ses opposants internes — comme Liz Cheney ou plusieurs figures de l'ancienne famille Bush — a été marginalisée, tandis que le trumpisme est devenu son courant dominant. Cette personnalisation du pouvoir rappelle certaines inquiétudes formulées dès le 19ᵉ siècle par Tocqueville, notamment sur la fragilité des institutions lorsque les passions politiques et la logique majoritaire affaiblissent les contre-pouvoirs.
5. Un peu du meilleur et du pire
La Norvège : Le pays le plus démocratique du monde serait actuellement la Norvège, selon l'Indice de démocratie 2025 de l'Economist Intelligence Unit. Elle obtient un score de 9,81 sur 10, ce qui reflète son excellence en matière de processus électoral, de fonctionnement du gouvernement, de participation politique, de culture politique et de libertés civiles.
Les Kurdes : Le confédéralisme démocratique est un concept politique développé par Abdullah Öcalan, leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Il s'agit d'un système de gouvernement qui vise à promouvoir la démocratie directe, l'autonomie et la coopération entre les différentes communautés kurdes au Moyen-Orient.
La Corée du Nord : Quoi de mieux pour définir une démocratie que d'observer son inverse. La Corée du Nord se présente officiellement comme une république socialiste, mais son régime est généralement qualifié de dictatorial et totalitaire. Il se caractérise notamment par l'absence d'élections libres, la répression des opposants, le contrôle de l'information et de graves violations des droits humains.
La Hongrie et la Turquie : Ces pays peuvent se voir comme des démocraties illibérales, un concept introduit par le politologue Fareed Zakaria pour décrire des régimes où les élections existent et sont suffisamment libres et justes pour être considérées comme démocratiques, mais où l'État de droit et les libertés civiles (les piliers du libéralisme) sont systématiquement violés ou affaiblis. Les contre-pouvoirs (juges, médias, universités) sont vue comme des potentiels ennemis du peuple car non-élus.
Et d'autres dangers
L'établissement d'une démocratie peut être violent dans ses débuts : La Terreur (1793–1794) a marqué un tournant autoritaire, avec l'exécution de milliers de personnes et la suppression des libertés individuelles.
La corruption est a toujours un problème majeur pour la démocratie. Elle érode la confiance des citoyens dans les institutions et les dirigeant, favorisant les inégalités et injustices.
Des penseurs comme James Madison (1751–1836), l'un des Pères Fondateurs américains) craignaient que la démocratie directe ne dégénère en une règle de la "populace" (la foule) qui serait facilement manipulée par les démagogues (le populisme).
6. Un peu d'autres cultures
La république de Licchhavi, au 6ᵉ siècle AEC dans l'Inde ancienne, était une forme de république oligarchique, où le pouvoir appartenait à une assemblée de chefs issus de l'élite. Associée à Vaishali, elle fut également un important centre politique et religieux, lié notamment à Mahavira et Siddhartha Gautama.
L'Althing, un parlement, considéré comme l'un des plus anciens du monde, fut fondé en Islande en 930. Bien qu'il s'agissait plutôt d'une assemblée d'hommes libres (les Goðar, chefs/propriétaires terriens) qui exerçait des fonctions législatives et judiciaires.
En Afrique de l'Ouest, à partir du 8ᵉ siècle, l'Empire du Ghana reposait sur une monarchie entourée de conseils et de dignitaires, plutôt que sur un système démocratique au sens moderne. Le terme « Ghana » désignait à l'origine le titre du souverain de l'empire, avant d'être repris au 20ᵉ siècle comme nom par l'actuel Ghana.
Certaines tribus amérindiennes, comme les Iroquois, avaient des systèmes de gouvernement démocratique. Ils étaient une confédération de 5 tribus (les Mohawks, les Oneidas, les Onondagas, les Cayugas et les Sénécas) qui partageaient un système de gouvernement commun. Le grand conseil était composé de 50 chefs (les sachems) élus par les femmes de chaque tribu. Le système de gouvernement iroquois a inspiré les fondateurs des États-Unis.
7. Un peu d'anecdotes
A Athènes, les citoyens se réunissaient sur la place de l'Agora pour discuter et voter sur les lois (quorum). Les citoyens qui ne voulaient pas participer à la discussion étaient frappés avec une corde trempée dans du jus de betterave rouge, pour les inciter à participer ! 😅
Les magistrats étaient souvent choisis par tirage au sort (klèros), plutôt que par élection. Cela permettait de garantir que les postes étaient attribués de manière aléatoire et non en fonction de la richesse ou de la naissance.
Le café ☕ a joué un rôle important dans l'histoire de la démocratie. Plus adeptés que les tavernes, les cafés étaient des lieux de rencontre pour les intellectuels et les politiciens, où ils pouvaient discuter et débattre des idées politiques. Les cafés de Londres, de Paris et de Vienne étaient particulièrement célèbres pour leurs débats politiques.
8. Un peu de réflexion
Plus qu'un simple mode de gouvernement, la démocratie repose sur un ensemble de principes progressivement construits depuis les expériences politiques de la Grèce antique, puis renouvelés par les Lumières et les révolutions modernes. Elle demeure cependant une construction historique fragile, régulièrement contestée ou remise en cause.
La démocratie est parfois présentée comme le « moins mauvais des régimes », formule surtout popularisée par Churchill en 1947. Dans son sens moderne, elle désigne un régime où le peuple détient la souveraineté, directement ou par ses représentants, dans le cadre d'élections libres et régulières.
Une démocratie ne se réduit toutefois pas au vote majoritaire. Elle suppose également un État de droit, des institutions stables, la séparation et l'équilibre des pouvoirs, le respect de l'opposition et des minorités, ainsi qu'une certaine liberté et pluralité des médias. Une majorité élue ne dispose donc pas, en principe, d'un pouvoir sans limites.
La participation électorale soulève elle-même plusieurs débats. La reconnaissance du vote blanc permet notamment de mesurer le rejet de l'offre politique sans le confondre avec l'abstention. À l'inverse, certains pays comme la Belgique ont rendu le vote obligatoire afin de favoriser une forte participation citoyenne, même si les sanctions pour abstention y sont aujourd'hui rarement appliquées.
La démocratie peut également être confrontée à l'idée d'épistémocratie, c'est-à-dire d'un gouvernement accordant davantage de pouvoir à ceux qui possèdent certaines connaissances. On peut en trouver un lointain précurseur dans la Cité idéale de Platon, gouvernée par des philosophes-rois supposés posséder le savoir nécessaire au bien commun. Cette conception pose toutefois une question fondamentale : qui décide de ceux qui sont suffisamment compétents pour gouverner ?
Enfin, le politologue américain Robert Dahl développe au 20ᵉ siècle le concept de polyarchie pour décrire les démocraties réellement existantes. Plutôt qu'un pouvoir directement exercé en permanence par l'ensemble du peuple, celles-ci reposent sur la compétition entre plusieurs forces politiques, des élections libres, la participation des citoyens et la pluralité des sources d'information. Le pouvoir y est ainsi dispersé entre plusieurs acteurs, contrairement à une autocratie qui tend à le concentrer.
Pierre Rosanvallon
Références
- Winston Churchill : “La démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes” - Jean Guiffan, France Culture
- État et démocratie dans la politique constitutionnelle de Jeremy Bentham - Guillaume Tusseau, Cairn
- Que nous enseigne Tocqueville du monde d'aujourd'hui ? - Françoise Mélonio, France Culture
- La Démocratie : "Chacun de nous peut avoir une action politique" - Pierre Osanvallon
- Déclin et stabilité des régimes dans la Politique d'Aristote - Edmond Levy, HAL
2 vues · 0 vote positif
Réactions
Connectez-vous pour réagir.
Commentaires
0 message