Charles de Gaulle

Comment un officier de carrière relativement marginal dans l'armée française est-il devenu, en un peu plus d'une génération, l'incarnation même de la légitimité nationale française ?
1. Un peu de définition
Charles de Gaulle (22 novembre 1890 - 9 novembre 1970) est un militaire, homme d'État et écrivain français, fondateur de la France libre pendant la Seconde Guerre mondiale et principal artisan des institutions de la Cinquième République, dont il fut le premier président de 1959 à 1969.
2. Un peu d'histoire
Les débuts
Né à Lille dans une famille catholique et patriote, fils d'un professeur de lettres et d'histoire, Charles de Gaulle se dirige très tôt vers la carrière militaire, sans antécédent familial en ce sens. Reçu à Saint-Cyr en 1909, il sert dans l'infanterie pendant la Première Guerre mondiale, où il est blessé à plusieurs reprises et fait prisonnier à Verdun en 1916, passant le reste du conflit en captivité en Allemagne malgré plusieurs tentatives d'évasion.
Entre les deux guerres, de Gaulle développe, notamment dans Vers l'armée de métier en 1934, une réflexion stratégique en rupture avec le dogme défensif de l'état-major français. Face au choix statique de la ligne Maginot, il préconise la création d'un corps d'armée professionnel et l'usage offensif des blindés massés en divisions autonomes. Cette conception novatrice se heurte au traditionalisme de l'institution militaire, qui réduit le char à un simple soutien de l'infanterie.
Pendant la 2ᵉ guerre mondiale
Entre 1935 et 1939, Charles de Gaulle demeure un officier sans histoire au sein de l'armée française. Promu colonel en 1937, il poursuit son plaidoyer en faveur d'une armée professionnelle et mécanisée, mais ses analyses continuent d'être largement ignorées par un haut commandement attaché à une stratégie défensive centrée sur la ligne Maginot. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, il reçoit toutefois le commandement du 507e régiment de chars de combat, avant d'être nommé, au cours de la campagne de France en mai 1940, à la tête de la 4e division cuirassée (4e DCr). Les contre-attaques qu'il mène à Montcornet puis à Abbeville lui valent une réputation d'officier énergique, sans toutefois pouvoir infléchir l'effondrement militaire français.
La défaite de 1940 marque le tournant décisif de la carrière politique de Charles de Gaulle. Après la démission du président du Conseil Paul Reynaud le 16 juin 1940 et l'arrivée au pouvoir du maréchal Pétain, de Gaulle refuse l'armistice et rejoint Londres, d'où il lance son appel du 18 juin 1940, invitant les Français à poursuivre le combat. Si ce discours devient par la suite un symbole fondateur de la Résistance, son impact immédiat reste limité : la France libre doit encore construire sa légitimité militaire et politique. Soutenu par Winston Churchill, qui voit en lui le représentant d'une France refusant la défaite, de Gaulle se heurte en revanche à la méfiance persistante de Franklin Roosevelt, qui doute de sa représentativité et privilégie un temps d'autres interlocuteurs français comme l'amiral Darlan ou le général Giraud.
Le débarquement allié en Afrique du Nord en novembre 1942 ouvre une crise de légitimité. Les Américains choisissent de s'appuyer sur l'amiral François Darlan, ancien dirigeant du régime de Vichy récemment rallié, plutôt que sur de Gaulle. Après l'assassinat de Darlan le 24 décembre 1942, Roosevelt soutient le général Henri Giraud afin de limiter l'influence du chef de la France libre. De Gaulle ne parvient à s'imposer qu'au cours de 1943, grâce à l'unification de la Résistance intérieure et à la création du Comité français de libération nationale.
Pour contrer ces manœuvres diplomatiques et imposer sa prééminence, de Gaulle charge Jean Moulin de fédérer les forces clandestines de l'intérieur. Le 27 mai 1943, la première réunion du Conseil national de la Résistance à Paris scelle l'union des mouvements de l'ombre, des syndicats et des partis sous l'autorité de Londres, s'appuyant sur des chefs résistants tels que Henri Frenay ou Georges Bidault. Cette légitimité intérieure unifiée permet de neutraliser définitivement le général Giraud et mène à la création, le 3 juin 1943, du Comité français de libération nationale (CFLN) à Alger, unifiant les deux pouvoirs.
Après la Libération de Paris aux côtés de la division blindée du général Leclerc, de Gaulle prend la tête du Gouvernement provisoire afin de restaurer la souveraineté nationale et d'empêcher l'instauration d'une administration alliée (AMGOT) en France. Soucieux de garantir la continuité de l'État, il rétablit l'autorité républicaine sur l'ensemble du territoire. En désaccord avec le retour à un régime parlementaire dominé par les partis, il démissionne le 20 janvier 1946, ouvrant la voie à la Quatrième République.
La traversée du désert
Après sa rupture avec le tripartisme, de Gaulle tente de reconquérir le pouvoir par la voie électorale en fondant le Rassemblement du peuple français (RPF) en 1947. Malgré un succès initial fulgurant aux élections municipales, le mouvement s'essouffle face au verrouillage des partis traditionnels, poussant le Général à mettre le RPF en sommeil en 1953 et à entamer une longue « traversée du désert ».
Retiré à Colombey-les-Deux-Églises, il se consacre à l'écriture de ses Mémoires de guerre, orchestrant sa propre légende et entretenant la posture de l'homme providentiel en réserve de la République. Cette marginalisation volontaire prend fin lors de la crise du 13 mai 1958 à Alger, où l'incapacité de la Quatrième République à résoudre l'insurrection militaire favorise son rappel au pouvoir comme l'ultime recours pour éviter la guerre civile.
Le retour au pouvoir
Il revient au pouvoir en 1958 dans le contexte de la crise algérienne et fait adopter une nouvelle Constitution qui jette les bases de la Cinquième République, dont il devient le premier président en 1959. Bien que les institutions initiales renforcent déjà l'exécutif, c'est la réforme de 1962, adoptée par référendum, qui instaure l'élection du président au suffrage universel direct et consacre la personnalisation du régime. Sa présidence est profondément marquée par la décolonisation, aboutissant à l'indépendance algérienne en 1962, ainsi que par une politique étrangère d'indépendance nationale qui culmine avec le retrait du commandement intégré de l'OTAN en 1966 et le développement de la force de dissuasion nucléaire.
La crise de mai 1968 fragilise profondément l'autorité de Charles de Gaulle. Après plusieurs semaines de contestation étudiante et de grèves massives, il se rend secrètement à Baden-Baden le 29 mai 1968 pour rencontrer le général Massu avant d'annoncer, le lendemain, la dissolution de l'Assemblée nationale. Si les élections législatives de juin 1968 donnent une large victoire aux gaullistes, son autorité personnelle demeure affaiblie. Battu lors du référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat le 27 avril 1969, il démissionne dès le lendemain.
3. Un peu de politique étrangère
L'action diplomatique de Charles de Gaulle repose sur le refus du système bipolaire de la guerre froide et sur la contestation de l'hégémonie des superpuissances. Formalisée sous la Cinquième République, cette doctrine d'autonomie stratégique vise à positionner la France comme une puissance d'équilibre, capable de dialoguer au-delà du rideau de fer tout en promouvant la souveraineté des nations.
Cette ambition trouve un écho favorable en République fédérale d'Allemagne (RFA), où le chancelier Konrad Adenauer perçoit le Général comme le partenaire clé de la reconstruction européenne. Lors de sa tournée officielle de septembre 1962, de Gaulle scelle l'axe franco-allemand en s'adressant directement à la jeunesse outre-Rhin lors du discours de Ludwigsburg le 9 septembre 1962, suscitant un élan populaire inédit.
Ce rapprochement historique mène à la signature du traité de l'Élysée le 22 janvier 1963, qui officialise la réconciliation des deux anciens ennemis par un cadre de consultations régulières. Pour de Gaulle, ce couple solide constitue le pilier d'une Europe indépendante de Washington, bien que le Bundestag allemand en tempère la portée en y ajoutant un préambule atlantiste.
Cette volonté d'autonomie s'illustre notamment par la reconnaissance officielle de la République populaire de Chine le 27 janvier 1964, faisant de la France la première grande puissance occidentale à établir des relations diplomatiques avec Pékin. En rompant avec la politique suivie par la plupart de ses alliés occidentaux, de Gaulle affirme l'indépendance de la diplomatie française et reconnaît la Chine comme une puissance appelée à jouer un rôle majeur dans l'équilibre mondial.
À l'inverse, l'affirmation de cette diplomatie souverainiste provoque une crise majeure lors du voyage officiel au Québec en juillet 1967. Sa formule mémorable depuis le balcon de l'Hôtel de Ville de Montréal déclenche l'indignation du gouvernement fédéral canadien. Le Premier ministre Lester Pearson réagit avec fermeté en dénonçant publiquement une ingérence inacceptable, ce qui contraint le Général à abréger son séjour et à annuler son passage prévu à Ottawa.
Ce coup d'éclat illustre la manière dont la parole gaullienne s'affranchissait des usages traditionnels au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Comme le soulignent les manuels de Jallifier et Vast, cette politique étrangère spectaculaire transformait chaque déplacement en une tribune idéologique, clivant durablement l'opinion internationale entre admiration et rejet.
4. Un peu d'anecdotes
Relations avec l'URSS : En novembre 1942, en adressant ses vœux à Joseph Staline pour le 25ᵉ anniversaire de la révolution soviétique, de Gaulle commet une approximation en saluant un quart de siècle d'existence de l'URSS, qui n'est née en réalité qu'à la fin de l'année 1922. Cette inexactitude factuelle illustre la dimension essentiellement symbolique, et parfois improvisée, de sa diplomatie de guerre visant à traiter d'égal à égal avec les grandes puissances.
Son mariage : Son union avec Yvonne Vendroux, célébrée en 1921, reste marquée par une réplique familiale devenue célèbre. Interrogée plus tard sur les raisons qui l'avaient poussée à choisir cet officier alors totalement inconnu et sans fortune, elle répondait invariablement : « Ce serait lui ou personne. »
L'épisode de Montréal : Lors de son voyage officiel au Québec en 1967, quelques minutes après avoir lancé son célèbre « Vive le Québec libre ! » depuis le balcon de l'Hôtel de Ville de Montréal, de Gaulle glisse en privé au Premier ministre québécois Daniel Johnson qu'il craint de l'avoir mis dans l'embarras. Johnson lui répond avec esprit qu'il vient simplement de reprendre le slogan du Rassemblement pour l'indépendance nationale, avant d'ajouter qu'il assumerait les conséquences politiques. Le lendemain, face aux critiques de la presse, le Général balaie l'agitation médiatique par une formule méprisante, associant les verbes « grouiller, grenouiller, scribouiller » pour disqualifier ses détracteurs.
La conférence de presse de 1967 : Le 27 novembre 1967, lors d'une conférence de presse officielle, de Gaulle qualifie le peuple juif d'« élite, sûr de lui-même et dominateur ». Cette déclaration, survenue quelques mois après la guerre des Six Jours, déclenche une vive polémique nationale et internationale, suscitant des accusations d'antisémitisme. Bien que le Général ait tenté de désamorcer la crise en affirmant qu'il s'agissait dans son esprit d'un compliment historique, cette formule demeure l'une des sorties les plus controversées de sa carrière politique.
La boutade sur la bêtise : Selon une anecdote largement diffusée, lors d'un déplacement officiel, un partisan lance dans la foule : « Mort aux cons ! » Charles de Gaulle lui aurait alors répondu : « Vaste programme ! » Bien que l'authenticité de cette scène soit difficile à établir avec certitude, cette réplique est restée associée à son sens de l'ironie et à son goût des formules concises.
L'Europe : Contrairement à une idée reçue, Charles de Gaulle n'est pas hostile à la construction européenne, mais à une Europe supranationale susceptible de limiter la souveraineté des États. Partisan d'une « Europe des nations », il s'oppose à l'entrée du Royaume-Uni dans la Communauté économique européenne (CEE), qu'il considère comme trop étroitement lié aux États-Unis, en opposant son veto en 1963 puis en 1967. Cette conception culmine lors de la « politique de la chaise vide » en 1965, qui débouche sur le compromis de Luxembourg (1966), renforçant le droit de veto des États membres sur les questions jugées essentielles.
Une stature impressionnante : Avec ses 1,96 m, Charles de Gaulle domine physiquement la plupart de ses contemporains, ce qui renforce son aura lors des rencontres diplomatiques. Cette silhouette élancée, associée à son maintien militaire et à sa voix grave, contribue à forger l'image d'un chef d'État imposant. Plusieurs témoins rapportent que cette présence physique accentuait encore l'impression d'autorité qu'il dégageait face aux dirigeants étrangers comme lors de ses déplacements officiels.
Son bain quotidien : Malgré un emploi du temps particulièrement chargé, Charles de Gaulle tenait à prendre un bain presque chaque jour, un rituel auquel il accordait une grande importance. Il profitait souvent de ce moment de solitude pour réfléchir aux dossiers en cours ou préparer mentalement ses interventions. Cette habitude, connue de son entourage, illustre son besoin de préserver un temps de recul et de concentration au milieu des responsabilités politiques.
Le fromage : Charles de Gaulle est souvent crédité de la célèbre formule : « Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 258 variétés de fromage ? » Rapportée par Alain Peyrefitte dans C'était de Gaulle, cette phrase est devenue emblématique de son regard à la fois lucide, ironique et affectueux sur la France. Son authenticité exacte demeure toutefois discutée.
La chaise cassée : Lors d'une réception officielle à l'Élysée, une chaise cède sous le poids et la taille imposante de Charles de Gaulle. Sans se départir de son flegme, le Général se relève calmement et lance avec humour : « Elle a dû croire que j'étais plus lourd que la France. » Si plusieurs versions de la réplique circulent et que son authenticité exacte reste difficile à établir, l'épisode est demeuré célèbre pour illustrer son sang-froid et son goût des réparties pleines d'esprit face aux incidents les plus inattendus.
L'humour avec les journalistes : Bien qu'il tienne les journalistes en piètre estime, allant jusqu'à les qualifier avec mépris de « stylographes », de Gaulle savait, lors de ses conférences de presse, faire preuve d'un sens de la repartie qui déclenchait l'hilarité de la salle. Ainsi, en février 1965, alors qu'un journaliste l'interroge sur sa santé quelques mois après son opération de la prostate, il répond avec malice : « Je ne vais pas mal, mais rassurez-vous, un jour je ne manquerai pas de mourir... », provoquant l'éclat de rire immédiat de l'assistance.
5. Un peu d'héritage
Le terme « gaullisme » désigne la pensée politique héritée de Charles de Gaulle, fondée sur la primauté de l'État, la souveraineté nationale et l'indépendance diplomatique. Plus qu'un simple programme politique, il repose sur une certaine conception de la France comme puissance historique appelée à défendre ses intérêts propres.
Après la disparition du Général, le gaullisme évolue sous ses successeurs, de Georges Pompidou à Jacques Chirac, en s'adaptant aux transformations de la société française et de la construction européenne. Certains principes demeurent centraux, notamment l'attachement à un exécutif fort et au rôle international de la France, tandis que d'autres sont réinterprétés selon les époques.
Le gaullisme repose enfin sur une vision particulière du lien entre un dirigeant et la nation : dans les moments de crise, un homme peut incarner la continuité de l'État. Cette conception explique autant la place exceptionnelle de de Gaulle dans la mémoire française que les critiques sur la personnalisation du pouvoir qu'elle a parfois suscitée.
6. Un peu de réflexion
La figure de De Gaulle pose une question qui dépasse le seul cadre biographique : dans quelle mesure un homme peut-il, de son vivant, s'identifier si étroitement à une nation qu'il en devienne l'incarnation légitime, au point que ses adversaires politiques eux-mêmes se sentent contraints de composer avec cette légitimité plutôt que de la contester frontalement ?
Et cette identification, indispensable dans les moments de rupture comme 1940 ou 1958, ne devient-elle pas elle-même un obstacle lorsque les institutions doivent, à terme, fonctionner sans la personne qui les a fondées ?
Références
- De Gaulle ou Giraud ? - Alexandre Jevakhoff, Cairn, 2022
- Les réactions au Québec et au Canada au discours du général de Gaulle de 1967 - Stéphane Paquin, OpenEdition, 2017
- Yvonne de Gaulle, Geneviève de Gaulle, deux gaullistes de l'intimité - Frédérique Neau-Dufour, Cairn, 2012
- Les archives du général de Gaulle - Agnès Callu, Cairn, 2006
- Portrait souvenir d'Alain Peyrefitte - Jean-Claude Michaud, Cairn, 2003
- Peyrefitte Alain, C'était de Gaulle - Odile Rudelle, Persée, 1995
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