Le nationalisme

La nation, une notion comme les autres ?

1. Un peu de définition

Le mot « nationalisme » dérive du latin natio, lui-même issu de nasci (« naître »). Le terme natio désignait notamment un groupe humain partageant une origine ou une naissance commune. La racine s'enrichit du suffixe « -isme », marquant l'érection de cette notion en doctrine politique.

Le nationalisme peut désigner une doctrine politique et une idéologie qui fait de la nation la principale communauté de référence et affirme généralement que celle-ci doit disposer d'un État ou d'une souveraineté politique qui lui soit propre, dans le sens d'une autonomie ou d'une indépendance.

Cette appartenance peut être fondée, selon les conceptions du nationalisme, sur des éléments civiques et politiques, mais aussi sur une langue, une culture, une histoire, une religion ou une origine communes. Aucun de ces critères n'est universellement indispensable, dès lors que le sentiment d'appartenance à une même réalité politique demeure central.

2. Un peu d'histoire

Naissance d'un concept

Le nationalisme est un phénomène relativement récent si on le distingue des formes plus anciennes d'appartenance à une communauté.

Dans les sociétés européennes d'Ancien Régime, les appartenances collectives se définissent surtout autour de la religion, de la dynastie, de la province ou de la ville, plutôt qu'autour d'une nation souveraine. Les traités de Westphalie (1648) marquent néanmoins une étape importante : sans créer à eux seuls le système interétatique moderne, ils renforcent la souveraineté territoriale des États et favorisent progressivement un ordre diplomatique fondé sur des puissances politiques distinctes.

Le terme « nationalisme » apparaît pour la première fois sous la plume de l'abbé Augustin Barruel dans ses Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme (1798), qui l'emploie de manière péjorative pour désigner un « amour aveugle de la nation », opposé à l'amour universel et au cosmopolitisme. C'est surtout à partir des années 1830 et 1840, dans le contexte du romantisme et des revendications d'émancipation des peuples européens, qu'il commence à se diffuser. Cette évolution accompagne la valorisation des langues, des traditions populaires, de l'histoire et des cultures propres à chaque peuple, qui deviennent progressivement des marqueurs de l'identité nationale.

Les guerres révolutionnaires puis l'expansion de Napoléon Bonaparte accélèrent paradoxalement cette dynamique. En diffusant en Europe certains principes issus de la Révolution française — égalité juridique, abolition de privilèges et réformes administratives —, la domination française provoque également des réactions nationales contre l'occupation. Dans les territoires allemands, italiens ou espagnols, la résistance à Napoléon favorise ainsi la conscience d'appartenances collectives distinctes.

Les traditions philosophiques : Fichte et Renan

Au cours du 19ᵉ siècle, la réflexion théorique autour de la nation se structure principalement autour de deux grandes conceptions opposées, portées par le philosophe allemand Johann Gottlieb Fichte et le penseur français Ernest Renan.

Dans ses Discours à la nation allemande (1807-1808), Fichte théorise une conception culturelle et linguistique de la nation. Pour lui, la nation repose sur des éléments objectifs et préexistants, au premier rang desquels figurent la langue, la culture et l'héritage historique. La communauté nationale s'impose à l'individu par ses racines, formant un tout indissociable transmis par l'histoire.

À l'opposé de cette vision déterministe, Renan développe une conception civique et élective dans sa célèbre conférence prononcée à la Sorbonne en 1882, intitulée Qu'est-ce qu'une nation ?. Il la définit comme un principe spirituel reposant sur deux piliers : la possession en commun d'un riche legs de souvenirs historiques et le consentement présent de vivre ensemble. C'est à cette occasion qu'il formule sa célèbre métaphore, décrivant l'existence d'une nation comme « un plébiscite de tous les jours ».

Les Printemps des peuples et les unifications

Cette poussée révolutionnaire franchit une étape décisive lors du Printemps des peuples en 1848, une vague d'insurrections libérales et nationales qui déferle sur l'Europe, notamment en France, en Italie, en Allemagne et dans l'Empire d'Autriche. Les revendications sociales s'y mêlent à l'aspiration des peuples à l'autodétermination. Le patriote italien Giuseppe Mazzini, fondateur de Giovine Italia (« Jeune Italie ») en 1831, défend un nationalisme républicain et démocratique, considérant que la libération des nations doit conduire à une alliance pacifique des peuples.

Bien que la plupart des mouvements révolutionnaires de 1848 soient finalement vaincus par les forces conservatrices, les revendications nationales ne disparaissent pas. Elles trouvent notamment leur expression dans le Risorgimento, mouvement d'unification de la péninsule italienne. Avec l'expédition des Mille en 1860, Giuseppe Garibaldi conquiert le sud de l'Italie et remet ses territoires à Victor-Emmanuel II, contribuant à la formation du royaume d'Italie en 1861. Cette unification est suivie par celle de l'Allemagne en 1871 sous l'impulsion de Bismarck, faisant du principe national un facteur majeur de la recomposition politique de l'Europe.

En parallèle, ce principe des nationalités vient ébranler l'assise des grands empires multinationaux (austro-hongrois, ottoman et russe) tout au long de la seconde moitié du 19ᵉ siècle. De la guerre d'indépendance grecque à la montée des tensions dans les Balkans, en passant par le compromis austro-hongrois de 1867, les revendications linguistiques et politiques des minorités (Tchèques, Polonais, Serbes, Bulgares) se font de plus en plus pressantes face aux inégalités de traitement au sein de ces structures. La question des nationalités devient le principal facteur d'instabilité en Europe, rongeant la cohésion des empires et préparant le terrain pour la recomposition territoriale du continent au siècle suivant.

Du nationalisme d'émancipation au nationalisme d'exclusion

À la fin du 19ᵉ siècle, le concept subit une mutation profonde. Alors qu'il servait jusque-là de vecteur d'émancipation contre l'autoritarisme ou la domination étrangère, le nationalisme se replie progressivement sur une logique défensive et identitaire. Il glisse d'une conception civique (fondée sur l'adhésion au pacte républicain) vers une conception ethnique ou biologique de la nation, où l'appartenance est définie par le sang, la culture ou l'origine. Le racisme ou le fascisme feront leurs terreaux sur ce genre d'idée.

Ce mouvement devient un phénomène véritablement mondial vers le milieu du 20ᵉ siècle, avec les décolonisations et l'émergence de nouveaux États-nations en Afrique et en Asie. C'est également durant cette période que ses versions les plus exclusives et les plus agressives se déploient, alimentant les idéologies totalitaires, les tensions impérialistes et les deux guerres mondiales.

Les partis politiques et les visages contemporains du nationalisme

Les courants d'extrême droite en ont fait leur socle doctrinal historique. Des formations politiques comme le Rassemblement National en France articulent leur programme autour de la défense de l'identité nationale, du principe de préférence nationale et du refus du multiculturalisme. Ce nationalisme d'exclusion cherche à préserver une homogénéité culturelle et démographique face aux flux migratoires et à la mondialisation.

En parallèle, le souverainisme propose une déclinaison axée sur la primauté institutionnelle de l'État-nation. Il ne repose pas nécessairement sur une vision ethnique de la société, mais revendique la pleine restitution de la souveraineté politique, économique et juridique face aux instances supranationales (comme l'Union européenne). Pour les souverainistes, seule la nation garantit l'exercice réel de la démocratie et la protection sociale des citoyens.

3. Les différents types de nationalisme

Nationalismes étatiques, civiques et régionaux

À la différence des pan-nationalismes qui cherchent à regrouper plusieurs peuples au-delà des frontières établies, ces mouvements s'articulent autour d'un État existant, d'une communauté politique délimitée ou d'une revendication d'autonomie territoriale spécifique.

Nationalisme américain (1776) : Il se forme autour de la Déclaration d'indépendance de 1776, fondée sur la souveraineté populaire et les idéaux de liberté. Au 19ᵉ siècle, il se renforce avec le mythe de la frontière et la « Manifest Destiny », expression popularisée par John L. O'Sullivan en 1845, qui justifie l'expansion territoriale américaine.

Nationalisme serbe (vers 1804) : Se forge lors du premier soulèvement contre l'Empire ottoman sous la conduite de Karađorđe. Il affirme l'identité orthodoxe et s’appuie sur les traditions populaires pour réclamer l'autonomie. Structuré au 19ᵉ siècle par Vuk Karadžić, il devient un moteur politique dans l'émancipation des Balkans.

Nationalisme espagnol (vers 1808) : Se cristallise lors du soulèvement du Dos de Mayo contre l'occupation napoléonienne. Porté par des figures libérales comme Agustín Argüelles à la Constitution de Cadix (1812), il fonde le sentiment national moderne sur la souveraineté populaire, la défense du territoire et l'attachement aux traditions.

Nationalisme mexicain (vers 1810) : Émerge lors de l'appel du prêtre Miguel Hidalgo contre la domination espagnole. D'abord fondé sur l'émancipation anticoloniale, il se structure au 19ᵉ siècle autour de la souveraineté républicaine, avant de valoriser l'identité métisse (mestizaje) à la suite de la Révolution de 1910.

Nationalisme italien (vers 1831) : Émerge sous l'impulsion de Giuseppe Mazzini et du mouvement Giovine Italia. Ce courant théorise un nationalisme républicain et démocratique, posant les bases idéologiques du Risorgimento. Il sera concrétisé sur le terrain militaire par Giuseppe Garibaldi et mené à l'unification politique en 1861 par Cavour.

Nationalisme catalan (seconde moitié du 19ᵉ siècle) : Il se développe d'abord à travers la Renaixença, mouvement culturel et linguistique de renouveau catalan, avant de prendre une dimension politique avec des figures comme Valentí Almirall.

Nationalisme finlandais (vers 1835) : Il se développe au cours du 19ᵉ siècle sous l'effet de la domination russe et de la volonté de préserver une identité culturelle propre. Le mouvement s'appuie notamment sur la langue finnoise, la littérature et la redécouverte des traditions populaires, notamment à travers le Kalevala compilé par Elias Lönnrot en 1835. Cette affirmation culturelle nourrit progressivement les revendications politiques qui conduisent à l'indépendance de la Finlande en 1917.

Nationalisme japonais (vers 1868) : Initié sous l'ère Meiji par des réformateurs comme Ito Hirobumi pour moderniser l'État face à l'Occident. Il évolue au début du 20ᵉ siècle vers une forme sacrale et militariste centrée sur la figure divine de l'Empereur et la préservation de l'essence nationale (Kokutai).

Nationalisme sioniste (vers 1896) : Mouvement d'autodétermination du peuple juif formalisé par Theodor Herzl avec la publication de L'État des Juifs. Profondément marqué par l'Affaire Dreyfus et les pogroms menés en Europe de l'Est, Herzl théorise la création d'un État souverain pour garantir la sécurité et les droits fondamentaux des populations juives.

Nationalisme chinois (vers 1911) : Émerge lors de la révolution Xinhai sous l'impulsion de Sun Yat-sen et ses « Trois principes du peuple ». D'abord axé sur le renversement de la dynastie Qing et l'anti-impérialisme, il s'est ensuite affirmé face à l'invasion japonaise, devenant un pilier de l'unité et de la puissance de l'État moderne.

Nationalisme hindou / Hindutva (vers 1923) : Mouvement politique théorisé par Vinayak Damodar Savarkar avec son ouvrage Hindutva: Who is a Hindu?, définissant l'identité nationale par l'appartenance à la culture et à la civilisation hindoues. Cette vision exclusive de la nation s'oppose radicalement au nationalisme civique, pluraliste et inclusif prôné par Mahatma Gandhi.

Nationalisme algérien (vers 1926) : S'affirme avec l'Étoile nord-africaine de Messali Hadj, avant d'aboutir à la création du FLN en 1954. Ce mouvement de libération nationale articule la lutte armée anticoloniale, la souveraineté territoriale et la réaffirmation de l'identité arabo-berbère et musulmane pour obtenir l'indépendance en 1962.

Nationalisme russe (fin du 20ᵉ siècle) : Après la disparition de l'URSS en 1991, différents courants nationalistes russes se développent autour de la restauration de la puissance de l'État et de l'influence de la Russie dans l'espace postsoviétique. Sous Vladimir Poutine, ce discours associe progressivement patriotisme, souveraineté, héritage historique et défense d'un « monde russe » (Russkiy mir), notamment mobilisé pour légitimer la politique menée envers l'Ukraine.

Nationalismes arabes et Printemps arabe (2010–2012) : Les soulèvements du Printemps arabe, commencés en Tunisie en 2010, ne constituent pas un mouvement nationaliste unique. Ils réactivent toutefois dans plusieurs pays une forte affirmation de la souveraineté populaire et nationale contre des régimes autoritaires. Contrairement au panarabisme du 20ᵉ siècle, qui cherchait à unir politiquement le monde arabe, ces mouvements s'organisent principalement dans des cadres nationaux — tunisien, égyptien, libyen, syrien ou yéménite — autour de revendications politiques propres à chaque État.

Pan-nationalismes (mouvements supranationaux)

Les pan-nationalismes dépassent les cadres institutionnels existants pour viser l'union politique ou culturelle de peuples dispersés, rassemblés autour d'une langue, d'une religion ou d'une identité transnationale.

Pangermanisme (vers 1812) : Courant politique et culturel formalisé par des penseurs comme Ernst Moritz Arndt à la suite des guerres napoléoniennes. Il vise à rassembler toutes les populations de langue et de culture germaniques. Si Otto von Bismarck s'en appuie partiellement pour réaliser l'unification en 1871, cette idéologie est ultérieurement radicalisée par le régime nazi pour justifier son expansionnisme territorial (Lebensraum), devenant un facteur clé du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Panhellénisme (vers 1821) : Mouvement de solidarité culturelle et politique visant le rassemblement des populations grecques sous domination ottomane. Porté lors de la guerre d'indépendance par des figures comme Rigas Feraios puis formalisé au 19ᵉ siècle par la « Grande Idée » (Megali Idea), il ambitionnait de réunir tous les Hellènes au sein d'un même État.

Panslavisme (vers 1830) : Idéologie formalisée notamment par l'écrivain slovène Matija Majar puis théorisée au congrès de Prague en 1848. Visant l'union culturelle et politique de l'ensemble des peuples slaves, ce mouvement est progressivement instrumentalisé par l'Empire russe sous la plume d'auteurs comme Nikoleï Danilevski pour asseoir son influence géopolitique dans les Balkans, devenant plus tard l'un des facteurs d'engrenage de la Première Guerre mondiale.

Panislamisme (vers 1870) : Mouvement d'union politique et religieuse de la communauté musulmane (Ummah) théorisé par Jamal al-Din al-Afghani face à l'expansionnisme colonial occidental. Étroitement lié à la crise moderniste musulmane, il cherche à réformer la pensée islamique pour concilier science, modernité et indépendance politique afin de résister aux puissances étrangères.

Panafricanisme (vers 1900) : Mouvement politique et culturel formalisé par des figures comme W. E. B. Du Bois et Henry Sylvester Williams lors du congrès de Londres en 1900. Visant à l'unité des peuples d'Afrique et de la diaspora contre le colonialisme, il a nourri les fondements intellectuels de l'afrocentrisme en réévaluant l'histoire et les civilisations africaines.

Panarabisme (vers 1911) : Idéologie portée à ses débuts par des intellectuels comme Negib Azoury à la fin de l'Empire ottoman. Prônant l'unification politique et culturelle du monde arabe, ce mouvement s'intensifie au 20ᵉ siècle face aux colonisations, jouant un rôle pivot dans la structuration et la politisation de l'identité palestinienne face aux enjeux territoriaux du Proche-Orient.

Panturquisme (vers 1912) : Mouvement visant à l'union culturelle et politique de tous les peuples turciques, formalisé au début du 20ᵉ siècle par des intellectuels comme Ziya Gökalp et Ismail Gasprinski. Bien qu'il ait influencé les Jeunes-Turcs, ce projet supranational est ensuite écarté par Mustafa Kemal Atatürk, qui lui préfère un nationalisme républicain et strictement territorial centré sur la Turquie.

4. Un peu de causalité

L'intégration matérielle : chemins de fer, conscription et mutations démographiques

On imagine souvent le sentiment national comme un réflexe naturel, mais il s'agit avant tout d'une construction politique, sociale et technique moderne. Avant la seconde moitié du 19ᵉ siècle, l'immense majorité des populations vit dans un horizon local ou régional, marqué par l'isolement géographique et le morcellement linguistique.

L'essor des chemins de fer à partir des années 1840 brise radicalement cet enclavement. En désenclavant les provinces, le rail ne se contente pas d'impulser la révolution industrielle : il fluidifie les brassages de populations, unifie le marché intérieur et matérialise physiquement l'espace national. Pour la première fois, le territoire s'arpente et se mesure à l'échelle de la nation.

Cette intégration spatiale s'accompagne d'un brassage humain sans précédent sous l'effet des mutations démographiques. L'exode rural massif concentre dans les villes des populations aux origines diverses. Pour transformer cette masse hétérogène en une communauté cohérente, l'État s'appuie sur la conscription et le service militaire obligatoire. La caserne devient, aux côtés de l'école, le premier creuset de la nationalisation des masses : des jeunes hommes issus de provinces éloignées s'y retrouvent, contraints de parler la même langue, de partager le même mode de vie et de s'identifier à un même drapeau.

L'uniformisation linguistique et le récit national

Cette homogénéisation matérielle exige une unification culturelle. Au milieu du 19ᵉ siècle, une large part de la population européenne s'exprime encore dans des langues régionales, des dialectes ou des patois. L'instauration de l'école primaire obligatoire et la diffusion de la presse à grand tirage permettent aux États d'imposer une langue officielle unique, reléguant ces idiomes locaux au rang d'archaïsmes.

Parallèlement, les gouvernements tracent des cartes précises, fixant dans les esprits la matérialité de la frontière. Pour légitimer ces tracés, la recherche historique est parfois détournée de sa rigueur scientifique au profit du récit national. Transformée en pédagogie patriotique, elle s'appuie sur ce que l'historien Eric Hobsbawm a nommé « l'invention de la tradition » : un ensemble de pratiques, de symboles et de rituels créés de toutes pièces mais présentés comme immémoriaux pour susciter un sentiment de continuité historique.

En associant la maîtrise d'une langue commune, la lecture d'une même presse et le partage de ces mythes fondateurs, l'État transforme ainsi la nation en une « communauté imaginée », selon le concept théorisé par le politologue Benedict Anderson. L'individu apprend à se sentir connecté à des millions d'inconnus qu'il ne croisera jamais, mais avec lesquels il s'imagine partager une mémoire, un destin et une entité éternelle à défendre.

Symboles, devises et monnaies : la matérialisation de l'appartenance

Au-delà des institutions politiques et scolaires, l'affirmation du sentiment national repose sur l'incarnation visuelle et quotidienne de l'État. Au cours des 19ᵉ siècle et 20ᵉ siècle, les États-nations ont progressivement codifié leur identité à travers des devises républicaines ou patriotiques (« Liberté, Égalité, Fraternité », « E Pluribus Unum »), des hymnes chantés collectivement et des drapeaux unifiés.

Cette présence symbolique s'est insérée au cœur des échanges économiques grâce à l'instauration de monnaies nationales souveraines (le franc, le mark, le dollar). En frappant les pièces et en imprimant les billets aux effigies des figures mythiques ou des allégories nationales (Marianne, Germania), l'État a transformé l'outil financier en un vecteur permanent de l'imaginaire collectif, matérialisant l'appartenance à la communauté nationale lors de chaque transaction du quotidien.

Du protectionnisme économique au piège de l'engrenage

L'économie a poussé dans le même sens. Si l'industrialisation avait besoin de grands marchés fluides, les crises économiques successives — notamment la Grande Dépression à partir de 1873 — modifient la nature du sentiment national. Pour protéger l'industrie et l'agriculture locales, les États dressent des barrières douanières. Le nationalisme devient alors le bras armé du protectionnisme : la frontière territoriale se double d'un rempart économique, et le voisin commercial devient un rival désigné.

En arrière-plan, la peur de l'autre et les rivalités géopolitiques enflamment les esprits. L'attachement légitime au pays bascule vers le repli agressif, le chauvinisme et l'impérialisme. Cette institutionnalisation du sentiment national s'observe jusqu'à l'époque contemporaine, comme lors de la création en 2007 du ministère de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Développement solidaire sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

Si les pionniers du 19ᵉ siècle concevaient le sentiment national comme un vecteur d'émancipation démocratique et de fraternité entre les peuples, sa dérive exclusive en a radicalement changé la nature, devenant la matrice des grands affrontements européens du 20ᵉ siècle.

Cette trajectoire tragique résume le constat dressé par François Mitterrand devant le Parlement européen en 1995 : « Le nationalisme, c'est la guerre. » Pour autant, réduire le nationalisme à cette seule dérive agressive revient à oublier son rôle historique central dans les luttes anticoloniales, les mouvements d'autodétermination et les processus de libération nationale tout au long du 20ᵉ siècle.

Références

  1. Nationalismes d'Europe : loin en arrière - Jean-Noël Jeanneney, France Culture, 2018
  2. Qu'est-ce que le nationalisme ? - Alain Dieckhoff, 2017
  3. Les origines idéologiques du nationalisme - Christophe Jaffrelot, 2016

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