Le souverainisme

Qui doit avoir le dernier mot : la nation ou les institutions supranationales ?
1. Un peu de définition
Le terme « souverainisme » dérive de « souveraineté », issu du latin médiéval superanus, « supérieur ». Il désigne une doctrine ou une sensibilité politique selon laquelle les décisions fondamentales doivent relever d'une communauté politique souveraine, le plus souvent l'État-nation, plutôt que d'autorités supranationales ou extérieures.
La souveraineté désigne le pouvoir politique suprême : celui de déterminer les règles applicables sur un territoire et de décider en dernier ressort. Dans une démocratie, elle est généralement rattachée au peuple ou à la nation. Le souverainisme insiste ainsi sur la maîtrise des lois, institutions, frontières, politiques économiques et relations internationales.
Défendre la souveraineté ne signifie pas nécessairement rechercher l'isolement. Un État peut conclure des traités, participer à des alliances ou déléguer certaines compétences tout en conservant la maîtrise de ses choix fondamentaux. Le souverainisme n'est d'ailleurs pas homogène : il existe à droite comme à gauche, autour de thèmes comme l'indépendance nationale, le contrôle des frontières, la protection économique ou la souveraineté populaire.
Il se distingue enfin du nationalisme, même si les deux peuvent se recouper. Le nationalisme place principalement la nation au centre de l'identité et du projet politique, tandis que le souverainisme porte d'abord sur l'exercice du pouvoir et le lieu de décision. On peut donc défendre la souveraineté nationale sans nécessairement adhérer à une conception nationaliste de la société.
2. Un peu d'histoire
La notion moderne de souveraineté se construit bien avant l'apparition du terme « souverainisme ». Jean Bodin en donne une formulation majeure dans Les Six Livres de la République en 1576, en faisant de la souveraineté une puissance suprême exercée dans l'État. Au 18ᵉ siècle, les révolutions américaine et française contribuent ensuite à déplacer sa légitimité du monarque vers le peuple ou la nation.
Aux 19ᵉ et 20ᵉ siècles, l'affirmation des États-nations fait de la souveraineté nationale un principe politique majeur. Le souverainisme au sens contemporain apparaît cependant plus tard, notamment en réaction aux transferts de compétences vers des institutions supranationales et à l'approfondissement de la construction européenne après 1945.
En France, l'une de ses principales références est Charles de Gaulle. Sans employer couramment le terme « souverainisme », il défend une « Europe des États » et l'indépendance diplomatique et militaire française. Président de 1959 à 1969, il développe la force nucléaire nationale et retire la France du commandement militaire intégré de l'OTAN en 1966.
L'Acte unique européen de 1986, puis surtout le traité de Maastricht de 1992, approfondissent l'intégration européenne et relancent le débat sur la souveraineté. Philippe Séguin prononce le 5 mai 1992 un célèbre discours contre Maastricht, tandis que Charles Pasqua et Philippe de Villiers font également campagne pour le « non ». Le traité est finalement approuvé avec seulement 51 % des suffrages.
Dans les années 1990, ce courant se structure davantage. Philippe de Villiers fonde le Mouvement pour la France en 1994 et conduit avec Charles Pasqua une liste souverainiste qui obtient environ 13 % aux européennes de 1999. Marie-France Garaud incarne également une tradition gaulliste critique de l'évolution supranationale de l'Europe.
Le souverainisme existe aussi à gauche. Ancien ministre socialiste, Jean-Pierre Chevènement s'oppose à Maastricht et défend un souverainisme républicain attaché à la souveraineté populaire et au rôle de l'État. Plus récemment, Jean-Luc Mélenchon prône la désobéissance à certaines règles européennes lorsqu'elles s'opposent à son programme, sans appartenir pour autant au souverainisme gaulliste traditionnel.
Le Front national de Jean-Marie Le Pen, puis le Rassemblement national de Marine Le Pen, font de la souveraineté, des frontières et de la critique de l'intégration européenne des thèmes majeurs. Le rejet du traité constitutionnel européen par 54,7 % des électeurs le 29 mai 2005, puis la ratification du traité de Lisbonne en 2008, alimentent durablement la critique souverainiste.
Depuis les années 2010, les crises de la zone euro, les migrations, le Brexit de 2016, la pandémie de Covid-19 ou les questions énergétiques et industrielles renouvellent le débat. L'apparition de l'expression « souveraineté européenne » déplace même la question : il ne s'agit plus seulement de savoir s'il faut être souverain, mais à quelle échelle — nationale ou européenne — cette souveraineté doit s'exercer.
3. Dans les autres pays
Le souverainisme ne constitue pas une spécificité française. Au Royaume-Uni, il s'est notamment développé autour de la critique de l'intégration européenne. Margaret Thatcher, pourtant favorable au marché commun, s'oppose à une évolution fédérale de l'Europe dans son discours de Bruges en 1988. Plus tard, Nigel Farage fait de la récupération de la souveraineté britannique l'un des principaux arguments du Brexit, approuvé par référendum à 51,9 % en 2016.
Aux États-Unis, la souveraineté nationale est fortement affirmée, même si le terme « souverainisme » y est moins employé. À partir de 2016, Donald Trump en défend une version explicite avec America First : contrôle des frontières, protectionnisme commercial et méfiance envers certaines organisations internationales, au nom de la priorité donnée aux intérêts nationaux américains.
En Europe centrale, plusieurs gouvernements ont également revendiqué le droit des États à conserver une large autonomie face aux institutions européennes. En Hongrie, Viktor Orbán défend depuis les années 2010 la souveraineté nationale, notamment sur l'immigration et les questions institutionnelles. En Pologne, le parti Droit et Justice a développé une position comparable, provoquant plusieurs conflits avec l'Union européenne sur la primauté du droit européen et l'organisation de la justice.
Le souverainisme prend enfin des formes très différentes selon les régions du monde. En Russie, Vladimir Poutine invoque régulièrement la souveraineté et l'indépendance stratégique face à l'Occident, tout en étant accusé de violer celle d'autres États, notamment avec l'invasion de l'Ukraine en 2022.
Ailleurs, des puissances comme la Chine ou l'Inde insistent également sur leur autonomie stratégique et leur refus des ingérences extérieures. Le souverainisme apparaît ainsi moins comme une doctrine exclusivement européenne que comme une question universelle : jusqu'où un État peut-il coopérer avec d'autres sans abandonner sa capacité à décider par lui-même ?
3 vues · 0 vote positif
Réactions
Connectez-vous pour réagir.
Commentaires
0 message