La Légende noire du Moyen Âge

L’expression « Légende noire » désigne la vision déformée du Moyen Âge, perçu comme une parenthèse de ténèbres, de violence et d’ignorance entre l’Antiquité glorieuse et la Renaissance lumineuse. Cette image est pourtant largement contredite par les historiens contemporains.

C'est la diplomate espagnole Emilia Pardo Bazán qui utilise la formule « leyenda negra » en 1899 lors de conférences à Paris pour décrire la perception négative de l'histoire de son pays à l'étranger.

C'est ensuite l'historien Julián Juderías qui utilise cette expression dans La leyenda negra y la verdad histórica (La Légende noire et la vérité historique) en 1914, pour dénoncer la propagande et les récits biaisés diffusés par les autres puissances européennes (notamment l'Angleterre et la France) pour diaboliser l'histoire de l'Espagne, son Inquisition et sa conquête des Amériques.

Le Moyen Âge

L'idée d'un âge de ténèbres (Saecula tenebrarum) pour désigner le Moyen Âge a été formulée dès le 14ᵉ siècle par Pétrarque — pour déplorer le déclin culturel suivant l'Antiquité. Ce dernier diabolisait son époque pour imposer la rupture de l'humanisme, dans une perspective patriotique.

Le terme Moyen Âge est inventé par les humanistes du 15ᵉ siècle, notamment Flavio Biondo, pour désigner un « âge moyen » (un entre-deux) sans valeur propre.

Cette division tripartite de l'histoire (Antiquité, Moyen Âge, Temps Modernes) sera définitivement popularisée par le philologue allemand Cellarius à la fin du 17ᵉ siècle.

La Légende noire de cette période, s'est ensuite construite au 18ᵉ siècle avec les philosophes des Lumières et au 19ᵉ siècle avec des historiens comme Jules Michelet. L'ouvrage fondateur de cette vision sombre est La Sorcière (1862), qui dépeint un Moyen Âge de terreur, de famine et de superstitions ecclésiastiques.

Jacques Le Goff, figure majeure de l'école des Annales, a consacré sa carrière à déconstruire ce mythe, notamment dans son ouvrage « Pour un autre Moyen Âge ». Il y explique que cette période est celle de la naissance de l'Europe et d'une « civilisation urbaine » dynamique.

2. Un peu d'idées reçues

De nombreux poncifs furent véhiculés sur cette période.

La Terre était plate : Dès l'Antiquité la sphéricité de la Terre est enseignée, et plus tard dans les universités (par exemple dans le Traité de la Sphère de Johannes de Sacrobosco). Voltaire et Michelet véhiculeront ce poncif par la suite.

L'hygiène était inexistante : Les villes médiévales possédaient de nombreuses étuves (bains publics). Le savon se généralise dès le 12ᵉ siècle. L'idée d'une population crasseuse date surtout des grandes épidémies de la Renaissance, où l'on a commencé à craindre l'eau.

Le Droit de cuissage : Il découle d'une mauvaise interprétation de la taxe sur le mariage des serfs (formariage). Ce sont des juristes et des écrivains des siècles suivants, notamment Voltaire, qui ont propagé ce mythe pour discréditer la féodalité et l'Ancien Régime.

Le féodalisme et l'esclavage : Le servage n'est pas l'esclavage. Le serf possédait une personnalité juridique, un patrimoine, et pouvait se marier ou léguer ses biens. Le système féodal reposait sur un contrat de réciprocité : le paysan offrait son travail en échange de la protection et de la justice du seigneur.

Les épidémies continuelles : L'image d'un Moyen Âge perpétuellement ravagé par la maladie est fausse. La Peste noire n'arrive qu'à la fin de la période, en 1347. Du 8ᵉ au 14ᵉ siècle, l'Europe ne connaît aucune grande crise sanitaire, ce qui a permis un boom démographique et urbain majeur.

L'espérance de vie était très courte : Le chiffre de 30 ans est une moyenne statistique faussée par une mortalité infantile élevée. En réalité, un individu qui atteignait l'âge adulte avait de grandes chances de vivre jusqu'à 60 ou 70 ans.

La chasse aux sorcières : Contrairement aux idées reçues, les grands bûchers de sorcières ne sont pas un phénomène médiéval, mais une réalité des 16ᵉ et 17ᵉ siècles, une époque de guerres "dites" de religion et de crises d'angoisse collectives.

Les ceintures de chasteté : Aucun document ni objet archéologique médiéval n'atteste leur existence. C'est une invention des cabinets de curiosités du 19ᵉ siècle et de récits satiriques postérieurs pour exagérer la jalousie des chevaliers.

3. Un peu d'inventions

Au contraire d'une période de stagnation technique, le Moyen Âge est une période de révolutions technologiques majeures.

Les moulins industriels : La généralisation des moulins à eau et à vent dès le 11ᵉ siècle permet d'automatiser des tâches complexes comme le foulage des textiles, le tannage des peaux ou le sciage du bois.

L'Université : La création de l'Université de Bologne en 1088 ou celle de Paris en 1200 témoigne d'une intense activité intellectuelle.

La charrue à roue et à versoir : Associée au collier d'épaule pour le bœuf (ou le cheval) dès le 11ᵉ siècle, elle révolutionne l'agriculture en retournant les sols lourds du nord de l'Europe, augmentant ainsi drastiquement les rendements.

La boussole et le gouvernail d'étambot : Apparus ou perfectionnés au 12ᵉ et 13ᵉ siècles, ils ont transformé la navigation maritime, permettant de s'éloigner des côtes et ouvrant la voie aux grandes explorations de la Renaissance.

L'invention des lunettes de vue (bésicles) : Apparues en Italie vers 1285, elles permettent de prolonger la durée du travail intellectuel des copistes, des savants et des magistrats presbytes.

L'horloge mécanique : Elle révolutionne le rapport au temps dès le 14ᵉ siècle en remplaçant le temps naturel par un temps mesuré et commercial.

L'imprimerie (ou les prémices du papier) : Bien que Gutenberg perfectionne la typographie mobile vers 1450 (à la toute fin du Moyen Âge), l'introduction du papier en Europe dès le 13ᵉ siècle en remplacement du parchemin a révolutionné la diffusion des textes.

4. Un peu de réflexion

L'actualité rappelle que l'obscurantisme n'est jamais loin, si on pense par exemple aux mouvements qui rejettent les faits scientifiques (climatoscepticisme, théories de la Terre plate, idéologie antivax, obscurantisme athée, fondamentalismes, idéologie néolibérale…).

Paradoxalement, alors que nous jugeons le Moyen Âge obscur, cette période a posé les bases de la méthode scientifique avec des personnages comme Robert Grosseteste ou Roger Bacon au 13ᵉ siècle.

Comme le soulignait Jacques Le Goff, le Moyen Âge n'est pas une nuit de mille ans, mais le moment où l'intellectuel devient un métier et où la raison commence à se structurer au sein des universités, en s'émancipant de la simple croyance.

L'obscurantisme contemporain, caractérisé par le refus du débat et de la preuve, semble parfois plus radical que celui qu'on prête à tort… aux hommes médiévaux.

Références

  1. Catherine Vincent, Introduction à l'histoire chrétienne du Moyen Âge occidental - Le livre de poche, 1995
  2. Des paysans sales et affamés à l'obscurantisme : six clichés sur le Moyen Âge - France Culture, 2018
  3. La place du concept de " moyen âge " dans l'historiographie - Jean-Michel Dufeys, Revue belge de Philologie et d'Histoire, 1987

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