Le Coran ☪︎

Entre l'obscurantisme athée et le fondamentalisme musulman, difficile de s'y retrouver sur les textes fondateurs comme le Coran. Fort heureusement, il existe une 3ᵉ voie : la science.

1. Un peu de définition

L'étymologie du mot "coran" est rattachée à la racine arabe qara’a, signifiant "lire, réciter". Le terme qur’ān désignait une récitation liturgique, correspondant à l'action de transmettre oralement une parole divine.

Le Coran est le texte fondateur de l'islam. C'est un corpus de textes rédigé en arabe classique s'inscrivant dans la continuité des traditions monothéistes antérieures pour unifier des tribus. Il s'étudie comme un document historique et littéraire reflétant les enjeux politiques et religieux de la péninsule Arabique. L'analyse académique y voit une construction identitaire et législative.

Les versets sont traditionnellement classés en 2 catégories selon la période de révélation : les mekkois (révélés avant l'hégire, majoritaires en nombre de sourates) et les médinois (révélés après l'hégire, souvent plus longs et portant sur les aspects législatifs).

Malgré sa popularité, la barrière de l'arabe classique réduit souvent la lecture du Coran à une récitation rituelle. Cette complexité, conjuguée à la multiplicité des traductions, alimente des divergences entre interprétations littéralistes et analyses savantes.

En chiffres

114 chapitres (sourates) - non classées chronologiquement

604 pages

plus de 6200 versets (ayat)

plus de 77000 mots

plus de 320000 caractères

2. Un peu d'histoire

Abou Bakr (573–634) initia la 1ʳᵉ collecte des fragments après la bataille de Yamama (632) pour pallier la disparition des mémorisateurs. Plus tard, Ibn Massoud (mort en 652), détenteur d'un codex divergent à Koufa, s'opposa fermement à la version officielle du calife Othman ibn Affan (574–656), 3ᵉ calife des Rachidun.

Ce dernier poursuivit l'expansion territoriale de l'empire, notamment vers Chypre, le Maghreb et le Caucase. Son règne (644–656), bien que marqué par la prospérité, se distingue surtout par la fixation définitive du texte coranique. Pour harmoniser les récitations divergentes, Othman chargea un comité de 4 scribes, dirigés par Zayd ibn Thâbit de transcrire le texte dans le dialecte de la tribu de Qoraïsh.

Une fois le manuscrit de référence achevé, des copies furent envoyées dans les grandes métropoles de l'empire, accompagnées d'un récitateur officiel chargé d'enseigner la prononciation exacte. Afin de garantir la cohésion religieuse et sociale, Othman ordonna la destruction de toutes les autres versions manuscrites. Cette décision radicale fut l'un des principaux griefs invoqués par ses opposants lors des révoltes qui menèrent à son assassinat en 656.

3. Sunnites et chiites

L'interprétation du corpus diverge également selon les branches de l'islam : alors que les sunnites se rallient à la recension d'Othman, les chiites ont historiquement soutenu que "certains passages" furent omis, notamment ceux concernant l'imamat d'Ali.

Au-delà du texte lui-même, la rupture réside dans l'autorité exégétique, les chiites accordant aux imams le monopole de l'interprétation ésotérique, là où le sunnisme s'appuie sur le consensus des savants.

Certaines franges du chiisme primitif ont soutenu que le codex officiel avait été falsifié par l'omission de versets mentionnant explicitement Ali et sa descendance, bien que cette position soit aujourd'hui minoritaire dans le clergé chiite duodeciman.

4. Un peu de concordisme

Maurice Bucaille, médecin personnel du roi Fayçal d'Arabie saoudite, a popularisé dans les années 1970 une méthode d'exégèse cherchant à démontrer une parfaite adéquation entre le texte coranique et les découvertes scientifiques modernes. Son ouvrage, La Bible, le Coran et la Science (1976), soutient que le Coran ne contient aucune erreur scientifique, contrairement aux textes bibliques, et qu'il aurait anticipé des concepts de l'embryologie ou de l'astronomie.

Cette approche, qualifiée de « bucaillisme », a été largement ridiculisée par la communauté scientifique pour ses biais méthodologiques. Les chercheurs y voient une forme de concordisme qui repose sur des traductions orientées et des interprétations anachroniques du lexique arabe médiéval afin de faire correspondre des termes vagues à des réalités scientifiques précises et récentes.

Son succès s'explique par son rôle de "sécurité identitaire" face à la domination technologique occidentale. Ces idées seront massivement reprises par le gourou turque Adnan Oktar (condamné à de très lourdes peines de prison en Turquie pour des crimes de droit commun). Bien que ce soit totalement faux, ce courant offre un puissant outil apologétique.

5. Un peu d'idées reçues

La falsification : Le Coran n'est pas vu comme un plagiat, mais comme un produit de l'Antiquité tardive au 7ᵉ siècle pratiquant l'intertextualité, le texte réutilisant des thèmes bibliques et des motifs mésopotamiens préexistants pour les adapter à un nouveau cadre théologique monothéiste. Le texte n'a pas été falsifié ou altéré, mais modifié durant sa phase de fixation, passant de versions orales et écrites divergentes à une version officielle standardisée. L'étude des palimpsestes montre que certains termes furent ajustés pour garantir un standard dans la cohésion de l'empire arabe naissant, sélectionnant et transformant ces récits connus pour fonder sa propre doctrine.

Les menaces de mort : Le Coran ne prescrit pas l'exécution systématique des non-musulmans, affirmant au contraire que « nulle contrainte n'est admise en religion » (2:256). Les versets de combat, souvent décontextualisés, visaient des groupes polythéistes ayant rompu des pactes de paix ou initié des hostilités. En droit classique, les juifs et chrétiens bénéficiaient d'un statut de protection légale (dhimmi), garantissant leur sécurité et leur liberté de culte, bien qu'infériorisant juridiquement.

L'inimitabilité : Le caractère inimitable de la langue arabe coranique est contesté par l'analyse, qui montre que son lexique et sa syntaxe s'inscrivent dans l'évolution des parlers arabes et syro-araméens du 7ᵉ siècle. L'argument est tautologique : le texte définit ses propres critères d'excellence, rendant toute comparaison impossible par postulat religieux plutôt que par analyse neutre. L'affirmation d'une supériorité linguistique absolue n'ayant pas de sens d'un point de vue scientifique.

La poésie préislamique : Le texte s'inscrit dans un environnement culturel dominé par la poésie orale, dont il réutilise le lexique et certaines structures rythmiques. L'analyse philologique montre que celui-ci partage des métaphores et des codes oratoires avec les poètes du 6ᵉ siècle, ce qui n'en fait pas uniquement un message théologique. Cette proximité stylistique servait de cadre de référence pour toucher un auditoire dont la poésie était le principal vecteur de prestige et de mémoire collective.

L'antijudaïsme coranique : Le Coran présente une vision complexe des Juifs qui interdit toute lecture linéaire. Le texte contient à la fois des versets de confrontation liés aux contextes de l'époque ; et des versets plus élogieux accordant aux « enfants d'Israël » une place d'élection, soulignant que Dieu les a distingués en leur confiant la Torah et une succession de prophètes. Pour l'islamologue Meir M. Bar-Asher, cette coexistence de reproches et de reconnaissance de leur héritage spirituel crée une ambivalence structurelle au sein du livre.

Les 72 vierges : Une lecture littéraliste affirme qu'un musulman qui meurt aura le droit à 72 vierges au paradis dans l'idée d'une récompense charnelle. Si le texte évoque des compagnes célestes, les « houris », il ne précise pas leur nombre. Le chiffre de 72 est issu de certains hadiths à l'authenticité discutée, faisant abstraction de l'analyse exégétique.

Le voile : L'analyse du texte montre que le terme "hijab" désigne une séparation et non un vêtement, tandis que l'injonction de la sourate 24 vise à couvrir le décolleté avec le khimâr déjà porté. Le verset 59 de la sourate 33 mentionne le jilbâb comme une mesure de protection sociale contextuelle propre au 7ᵉ siècle pour distinguer les femmes libres. L'obligation de couvrir les cheveux relève ainsi d'interprétations juridiques ultérieures.

Références

  1. La canonisation du Coran - Anne-Sylvie Boisliveau, France Culture, 2025
  2. Lire et relire le Coran - Mohammad Ali Amir-Moezzi, France Culture, 2020
  3. Histoire de la collecte du Coran - Ghaleb Bencheikh, France Culture, 2019
  4. Histoire du Coran, naissance d’un livre - Youssef Seddik, France Culture, 2015
  5. Histoire du Coran. Texte et transmission - François Déroche, Collège de France, 2014

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