Le voile

Un simple marqueur identitaire ?
1. Un peu de définition
Le mot « voile » provient du latin velum, qui désigne un rideau, une tenture ou une pièce de tissu destinée à masquer ou à protéger.
Au sens littéral, il s'agit d'une pièce d'étoffe servant à couvrir, envelopper ou dissimuler tout ou partie du corps, et plus particulièrement le visage ou la chevelure. Par extension métaphorique, le terme qualifie tout ce qui dissimule la réalité, obscurcit la vue ou sépare le profane du sacré.
2. Un peu d'histoire
Avant l'islam
Les plus anciennes attestations du voile remontent à la Mésopotamie, avant l'apparition du monothéisme. Dès le 3ᵉ millénaire AEC, l'iconographie sumérienne représente certaines femmes de haut rang et des prêtresses portant un voile ou un couvre-chef. Dans ces premières civilisations urbaines, ce vêtement constitue avant tout un marqueur de statut social, de dignité et parfois de fonction religieuse. Si des textes associent certaines prêtresses au culte d'Inanna (Ishtar), l'idée selon laquelle elles auraient systématiquement pratiqué une « prostitution sacrée » est aujourd'hui discutée.
Plus tard, le Code d'Hammourabi (vers 1754 AEC) distingue juridiquement plusieurs catégories de prêtresses, notamment les entu et les naditu, auxquelles il accorde des droits et des protections spécifiques. Le texte ne réglemente pas directement le port du voile, mais il reflète une société hiérarchisée où les distinctions vestimentaires participent déjà à l'identification du rang et du statut des individus.
Les premières dispositions légales explicites relatives au voile apparaissent dans les Lois assyriennes moyennes, rédigées entre le 13ᵉ et le 11ᵉ siècle AEC. Elles imposent le voile aux femmes libres mariées, aux veuves et à certaines prêtresses lorsqu'elles circulent en public, tandis qu'elles en interdisent le port aux esclaves et aux prostituées. Il acquiert ainsi une fonction juridique : il ne manifeste pas seulement la pudeur, mais signale l'appartenance à une catégorie sociale bénéficiant de droits et d'une protection reconnus par la loi.
Cette conception se diffuse progressivement dans l'ensemble du Proche-Orient puis dans le monde méditerranéen. Chez les Grecs, les femmes mariées couvrent fréquemment leur chevelure lorsqu'elles quittent le foyer, tandis que les Romains développent diverses formes de voiles, notamment le flammeum porté lors des cérémonies nuptiales. Dans ces sociétés, le voile exprime principalement la respectabilité, le statut matrimonial et la modestie attendue des femmes de condition libre.
Les traditions juives puis chrétiennes héritent de ces usages culturels. Dans la Genèse, Rébecca se voile avant de rencontrer Isaac, geste interprété comme une marque de pudeur et de respect. Au 1ᵉʳ siècle EC, Paul de Tarse recommande aux femmes de se couvrir la tête durant la prière (1 Corinthiens 11), en donnant à cette pratique une justification théologique. Au 2ᵉ siècle EC, des auteurs comme Tertullien préconisent d'étendre cette obligation aux vierges chrétiennes, contribuant à faire du voile un élément durable de la discipline ecclésiastique.
Avec l'islam
Au 7ᵉ siècle, l'islam apparaît dans une région où le voile est déjà une pratique largement répandue. L'analyse des textes de cette époque montre que le terme hijab désigne alors une séparation, un rideau ou un écran, et non un vêtement spécifique.
Les prescriptions vestimentaires s'appuient sur les usages existants : l'injonction de la sourate 24 vise ainsi à couvrir le décolleté en rabattant sur la poitrine le khimâr, un grand voile déjà porté dans l'Arabie préislamique. Par ailleurs, le verset 59 de la sourate 33 mentionne le jilbâb comme une mesure de protection sociale contextuelle, propre au 7ᵉ siècle, destinée à distinguer les femmes libres afin qu'elles soient reconnues et ne soient pas importunées.
L'obligation de couvrir les cheveux relève ainsi d'interprétations juridiques ultérieures. Les modalités d'application de ces prescriptions varieront cependant selon les écoles juridiques et les traditions locales.
Ces prescriptions relatives au voile s'inscrivent dans les réformes introduites par l'islam concernant la condition féminine dans l'Arabie préislamique. Le Coran reconnaît notamment aux femmes, pour la première fois dans la région, un droit à l'héritage (Sourate 4, verset 11), bien que leur part soit généralement fixée à la moitié de celle des hommes.
Dans le même temps, certains passages consacrent une organisation familiale hiérarchisée : le verset 4:34 attribue aux hommes une responsabilité (qawwamun) traditionnellement interprétée comme une forme d'autorité fondée sur leur obligation d'entretien matériel, même si la portée exacte de ce verset demeure débattue.
Au fil des siècles, le voile devient ainsi un élément à la fois religieux, culturel et social, avant d'acquérir, aux 20ᵉ et 21ᵉ siècles, une dimension politique et identitaire particulièrement marquée.
3. Un peu de différences
Le terme « voile » désigne aujourd'hui une grande diversité de couvre-chefs dont l'origine, la fonction et la signification varient selon les époques, les régions et les traditions religieuses. Si certains relèvent d'une prescription confessionnelle, d'autres répondent avant tout à des usages culturels, climatiques ou sociaux.
Le khimar est l'un des plus anciens types de voile du monde arabe. Son nom provient de l'arabe khamara, qui signifie « couvrir ». Déjà porté dans l'Arabie préislamique, il désignait un grand voile recouvrant la tête, les cheveux, le cou et les épaules. Le Coran (24:31) invite les croyantes à rabattre leur khumur (pluriel de khimar) sur leur poitrine, ce qui en fait le seul type de voile explicitement nommé dans le texte coranique. Il est généralement confectionné en coton, en mousseline, en polyester ou en soie.
Le hijab constitue aujourd'hui la forme de voile la plus répandue dans le monde musulman. Le mot arabe ḥijāb signifie « séparation, rideau, écran ». Dans le Coran, il désigne une barrière physique ou symbolique, notamment entre les épouses de Mahomet et les visiteurs. Ce n'est qu'au cours du 20e siècle que le terme en est venu à désigner le foulard couvrant les cheveux tout en laissant le visage apparent. Son essor accompagne le vaste renouveau islamique observé dans de nombreux pays musulmans à partir des années 1970.
Le tchador (chādor, « tente » en persan) trouve ses origines dans la Perse antique, où les femmes des élites se drapaient déjà dans de longs manteaux de tissu. Ce voile ample, généralement noir, couvre l'ensemble du corps tout en laissant le visage découvert. Il est devenu l'un des symboles vestimentaires de l'Iran contemporain, notamment après la révolution islamique de 1979, qui a rendu obligatoire une tenue conforme aux prescriptions de pudeur dans l'espace public.
Le niqab apparaît principalement dans la péninsule Arabique. Il couvre le visage tout en laissant les yeux visibles et s'accompagne généralement d'un voile couvrant les cheveux et le corps. Son usage résulte davantage de traditions locales et de certaines interprétations rigoristes du droit musulman que d'une prescription explicite du Coran. Il est aujourd'hui particulièrement associé aux courants salafistes et à certains pays du Golfe.
La burqa est originaire d'Afghanistan, où elle est attestée depuis plusieurs siècles, notamment parmi certaines populations pachtounes. Elle recouvre entièrement le corps ainsi que le visage, une grille en tissu brodé permettant de voir sans être vu. Bien avant l'arrivée des talibans, elle était déjà portée dans certaines régions rurales comme marque de respectabilité. Son adoption forcée sous le premier régime taliban (1996-2001), puis de nouveau à partir de 2021, en a fait un symbole international des politiques de ségrégation imposées aux femmes.
Le tudung, porté principalement en Malaisie, en Indonésie, à Brunei et dans le sud de la Thaïlande, est un foulard couvrant les cheveux, les oreilles et le cou tout en laissant le visage entièrement découvert. Son développement est relativement récent : il se diffuse massivement à partir des années 1970 et 1980, dans le contexte du renouveau islamique en Asie du Sud-Est. Généralement confectionné en coton léger, en viscose ou en polyester afin de s'adapter au climat tropical, il est aujourd'hui porté aussi bien dans la vie quotidienne que dans les administrations, les universités ou les entreprises.
Au-delà du monde musulman, le voile demeure présent dans de nombreuses traditions religieuses. Les religieuses chrétiennes portent depuis des siècles un voile symbolisant leur consécration à Dieu, tandis que certaines femmes juives orthodoxes couvrent leurs cheveux après le mariage à l'aide d'un foulard (tichel) ou d'une perruque (sheitel). Dans le sikhisme, le christianisme oriental ou encore certaines traditions hindoues, différentes formes de couvre-chefs continuent également d'exprimer la pudeur ou l'appartenance communautaire.
Certaines influenceuses contribuent à associer le voile à l'univers de la mode, du luxe et du lifestyle, donnant naissance au mouvement des « Hijabistas ». Pour certains, cette évolution montre qu'il est possible de concilier pudeur religieuse et élégance vestimentaire ; pour leurs détracteurs, elle transforme un symbole spirituel en accessoire de consommation. Le phénomène illustre ainsi l'intégration du voile au marché mondial de la Modest Fashion.
Ainsi, derrière un même mot se cachent des réalités diverses. Selon les sociétés, le voile peut être un vêtement religieux, un héritage culturel, un signe de distinction sociale, une obligation légale, un choix personnel ou encore un symbole politique. Réduire l'ensemble de ces pratiques à une seule signification conduit souvent à méconnaître la complexité de leur histoire.
4. Un peu d'anecdotes
En 1958, le président égyptien Gamal Abdel Nasser prononce un discours mémorable qui illustre les tensions culturelles autour du vêtement dans le monde arabe du 20ᵉ siècle. Devant une immense foule hilare, il relate sa rencontre avec le guide suprême des Frères musulmans, qui venait de lui soumettre une liste de revendications pour le pays. Parmi les demandes figurait l'imposition obligatoire du port du voile pour toutes les femmes en Égypte.
Nasser raconte alors qu'il a répondu à son interlocuteur que la propre fille de ce dernier étudiait la médecine à l'université sans porter de voile, concluant avec ironie : « Si vous n'arrivez pas à faire porter le voile à une seule fille, qui plus est la vôtre, comment voulez-vous que je le fasse porter à dix millions de femmes égyptiennes ? ». Les éclats de rire du public de l'époque témoignent du décalage qui existait alors entre le projet politique des islamistes et la réalité de la société urbaine égyptienne du milieu du siècle.
5. Un peu de droit
L'encadrement juridique du voile varie considérablement d'un État à l'autre, oscillant entre interdiction stricte, obligation légale et protection des libertés individuelles. En Occident, les débats se focalisent principalement sur la laïcité et la neutralité de l'État.
La Tunisie promulgue le Code du statut personnel en 1956 sous l'impulsion de Habib Bourguiba, abolissant la polygamie et la répudiation unilatérale, une dynamique d'émancipation qui s'accompagne d'un discours étatique très critique envers le port du voile obligatoire.
L'Iran impose légalement des codes vestimentaires stricts basés sur l'obligation de se couvrir depuis la révolution de 1979, érigeant le non-port du voile en délit passible de sanctions pénales et d'une répression violente, ce qui suscite d'importants mouvements de contestation où des femmes brûlent leur voile en public au péril de leur vie.
Au sein de nombreuses démocraties libérales, à l'instar du Royaume-Uni ou des États-Unis, le port du voile est appréhendé sous l'angle de la liberté de conscience et de la liberté d'expression. Ces pays protègent la présence des signes religieux dans la plupart des secteurs de la vie publique et professionnelle au nom du pluralisme culturel, une approche qui s'enracine notamment dans la tradition juridique américaine de la liberté religieuse réaffirmée par le Religious Freedom Restoration Act de 1993.
En France, deux étapes législatives clés ont été franchies sous les présidences de Jacques Chirac puis de Nicolas Sarkozy : la loi du 15 mars 2004 a d'abord interdit le port de signes religieux ostensibles dans les écoles, collèges et lycées publics, puis la loi du 11 octobre 2010 a interdit la dissimulation du visage dans l'espace public, ciblant directement le voile intégral comme le niqab ou la burqa.
À l'échelle internationale, cette perspective libérale se heurte toutefois régulièrement aux restrictions imposées par d'autres États, comme le montre la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme qui a validé l'interdiction française du voile intégral en 2014. Les débats se cristallisent ainsi autour de deux conceptions de l'espace public : l'une anglo-saxonne favorisant l'expression des identités, l'autre axée sur une neutralité stricte garantie par le droit.
L'Afghanistan impose de nouveau massivement le port de la burqa obligatoire depuis 2021 sous le régime des talibans. Ces trajectoires contradictoires illustrent combien l'obligation ou la restriction du voile dépend moins d'une doctrine religieuse figée que de choix politiques globaux propres à chaque contexte.
6. Un peu de psychologie
Les motivations individuelles liées au port du voile révèlent des dynamiques complexes, souvent éloignées des idées reçues.
Dans de nombreux contextes, l'analyse du voile ne peut faire l'économie d'une réflexion sur les rapports de pouvoir entre les sexes. Lorsqu'il est imposé par la famille, le groupe social ou l'État, il peut constituer un instrument de contrôle du corps féminin et de régulation de sa visibilité dans l'espace public. Certaines chercheuses en sciences sociales y voient alors l'expression de normes patriarcales encadrant la sexualité, la respectabilité ou la place des femmes dans la société.
Cette analyse est toutefois nuancée par certaines féministes islamiques, qui distinguent le texte religieux des interprétations patriarcales de la jurisprudence. Elles considèrent le voile comme un choix susceptible de favoriser l'émancipation et la réappropriation de l'espace public, à l'opposé des courants fondamentalistes qui en défendent l'imposition.
Pour certaines femmes, il constitue une expression de leur foi, un marqueur identitaire ou une manière d'affirmer leur appartenance religieuse. D'autres y voient un acte d'émancipation face à l'hypersexualisation du corps féminin ou encore une forme de réappropriation d'une tradition familiale ou culturelle. Chez une partie de la jeunesse, il peut également traduire une quête de sens, une volonté de rupture avec les valeurs perçues comme trop sécularisées ou une recherche d'appartenance à une communauté religieuse.
Cette diversité de motivations s'observe également dans les usages quotidiens du voile. Loin d'exclure le souci de l'apparence, celui-ci peut s'intégrer aux pratiques contemporaines de la mode, de l'esthétique ou des réseaux sociaux, comme l'illustre le développement des Hijabistas. Dans certains milieux religieux conservateurs, il peut aussi fonctionner comme un signal d'adhésion à des normes morales particulières ou comme un critère valorisé dans le choix d'un conjoint.
7. Un peu de chiffres
Les données statistiques mondiales mettent en évidence le poids démographique et économique de cette pratique ainsi que les réalités concrètes des législations :
Le marché mondial de la mode pudique (Modest Fashion) représente des dépenses annuelles estimées à plus de 250 milliards de dollars à l'échelle internationale.
En France, le bilan établi 10 ans après l'application de la loi de 2010 sur le voile intégral recensait environ 3 500 verbalisations effectuées par les forces de l'ordre pour dissimulation du visage sur l'ensemble de la décennie.
Les études sociologiques menées dans les pays d'Asie du Sud-Est révèlent que dans des pays comme la Malaisie ou l'Indonésie, le taux d'adoption du tudung chez les femmes musulmanes en milieu urbain est passé de moins de 20% dans les années 1970 à plus de 70% au cours des années 2010.
8. Un peu de réflexion
Comment un simple morceau de tissu a-t-il pu traverser les millénaires pour devenir l'un des symboles les plus polarisants de nos débats contemporains sur la liberté individuelle et l'espace public ? Cette polarisation rappelle que les codes vestimentaires ne sont jamais neutres ni figés, mais restent ancrés dans des structures de contrôle social et des dynamiques de pouvoir qui peuvent revenir par les fondamentalismes.
Ce qui apparaît aujourd'hui comme un symbole exclusivement féminin a souvent été, selon les époques, un marqueur de prestige, de pouvoir ou de statut porté également par les hommes. Comprendre le voile contemporain suppose donc de le replacer dans cette longue histoire des normes sociales, culturelles et religieuses plutôt que de lui attribuer une signification unique ou intemporelle.
Références
- Oissila Saaïdia, Les voiles « islamiques » dans les sociétés musulmanes et européennes. Histoire d'un débat - Cairn, 2023
- Asma Lamrabet, Les musulmanes doivent porter le voile ? - Cairn, 2021
- Agnès de Féo, Voile intégral, quel bilan 10 ans après ? - France Culture, 2020
- Jocelyne Dakhlia, Chapitre 6. Prises de voile - Cairn, 2014
- Emmanuel Jovelin, Sociologie de la femme voilée. Du voile hérité au voile révélé - Cairn, 2009
- Fadwa El Guindi, Veil: Modesty, Privacy and Resistance - Research Gate, 1999
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