Doxa et épistémè

Peut-il exister un meilleur système que la démocratie ?
1. Un peu de doxa
La doxa désigne l'ensemble des croyances, rumeurs, préjugés, stéréotypes, idées reçues, poncifs. Elle se définit par opposition aux connaissances les plus certaines.
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Platon, dans l'allégorie de la caverne, va dans l'idée que la doxa correspond aux ombres projetées sur la paroi : les prisonniers prennent ces reflets pour la réalité, illustrant ainsi l'eikasia (l'illusion) des opinions non questionnées.
Il oppose au philodoxe, l'amant des opinions et des apparences, le philosophe capable d'accéder au monde des idées. Dans sa Cité idéale, la légitimité politique ne repose pas sur le nombre, mais sur la saisie de ces vérités intelligibles et immuables.
Son disciple Aristote a une position plus nuancée, il parle de pistis, mais surtout d'endoxa, c'est-à-dire aux opinions partagées par le plus grand nombre "ou" par les sages, comme base de départ pour permettre l'accès aux connaissances quand elle est analysée, y voyant une utilité pour rechercher la vérité.
2. Un peu de critique
Pour le sociologue Pierre Bourdieu, la doxa impose l'ordre social, protégeant ainsi les intérêts des dominants (détenteurs de savoirs). En intériorisant ces croyances, les dominés acceptent les règles qui les infériorisent, dans un inconscient collectif.
Pour le philosophe Louis Althusser, une rupture épistémologique radicale est nécessaire pour séparer la science de l'idéologie, cette dernière reste une représentation imaginaire du réel, bien qu'elle puisse être utile pour s'insérer socialement.
Pour le philosophe Edmund Husserl, il y a l'épochè, pour suspendre la doxa : une mise entre parenthèses de nos préjugés et de nos certitudes naïves pour atteindre l'essence des choses et saisir l'intentionnalité.
3. Un peu d'épistémè
En face de la doxa se dresse l'épistémè. Chez Platon, elle incarne la connaissance scientifique, stable et intelligible, accessible uniquement par la contemplation rationnelle.
Au 20ᵉ siècle, le philosophe Michel Foucault va redéfinir l'épistémè non plus comme une vérité absolue, mais comme le socle inconscient, le système de règles propres à une époque donnée qui détermine ce qu'il est possible de penser, de savoir où de dire. L'épistémè n'est donc pas une simple accumulation de faits, mais la structure même qui sépare le discours rationnel du bruit des opinions.
De nos jours, il parait légitime pour décrire les ignorances populaires de parler de doxocratie : elle désigne un système politique où les opinions publiques, sont amplifiées par les médias populaires et les réseaux sociaux, devenant le moteur principal de l'action gouvernementale.
Chez Polybe, dans une idée proche, sans y voir nécessairement une erreur, l'ochlocratie est la forme dégénérée de la démocratie : ce n'est plus le peuple éclairé qui gouverne (demos), mais la foule aveugle et passionnée, qui peut même faire mourir une démocratie.
Contrairement à la doxocratie, le pouvoir des connaissances scientifiques se construit sur l'épistémè. D'aucuns parlent d'épistémocratie pour considérer un système politique utopique reposant sur les personnes qui seraient les plus légitimes : ceux qui savent.
Les savoirs quand ils sont construits dans la rationalité, fonctionnent avec la méthode scientifique, la neutralité axiologique, la prise de temps, les références et les arguments. Chose difficilement concevable dans les opinions à chaud. 🥵
4. Un peu de réflexion
On dit souvent que la démocratie est le moins mauvais des systèmes politiques qu'on connaisse, mais parfois de la démocratie à la dictature, il n'y a qu'un pas. D'aucuns parleront même de démocrature. La problématique relève du fait qu'elle compose trop fréquemment avec l'ignorance à l'intérieur d'un système démocratique.
Depuis les années 1980, le recours systématique aux enquêtes d'opinion a transformé le citoyen en un consommateur politique. Par la suite, les réseaux sociaux ont fait véhiculer des opinions reconstruites sur de nouvelles formes d'ignorances ciblant le politique comme le bouc-émissaire idéal.
Les croyances se retrouvant le plus souvent dans le proverbe chacun cherche midi à sa porte : tout est point de vue. D'aucuns arguent sans réflexion que même les sciences seraient des croyances.
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Même un réseau social comme Quora qui devrait pourtant prioritairement servir à échanger le savoir, est impacté par le phénomène des opinions de masse. Mais alors comment faire dans un monde, ou tout le monde n'est pas nécessairement un expert en sciences ou dispose du temps, de l'énergie, ou de la méthode pour s'informer efficacement ?
Si nous sommes dans un système démocratique qui incite le peuple à voter pour ses dirigeants, sont-ils suffisamment éclairés pour élire des personnes qui correspondent réellement à la volonté de ce même peuple, étant donné les disparités culturelles de la population ?
À notre époque, si les opinions sont véhiculées par les idéologies, les contre-cultures, les inconscients collectifs et les refus de savoir, existe-t-il d'autres idéologies préférant la doxa à l'épistémè, à l'instar de l'islamisme, l'obscurantisme athée, la mouvance antivax ?
Reste à savoir comment "sélectionner culturellement" ceux qui savent, en favorisant l'accession aux responsabilités de ceux qui détiennent un savoir vérifié ? La méritocratie ? Doxa ou épistémè, qui vaincra ? Ou bien devrait-on penser à un système hybride ? 🙃
« L'opinion pense mal, elle ne pense pas ».
Gaston Bachelard
Références
- Yvon Lafrance. La théorie platonicienne de la doxa, Les Belles lettres - Fabre Jean, Persée
- Histoires de la fumée sans feu : rumeur et doxa - France Culture
- Définition : Doxa - Toupie
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