Le progressisme

Le progrès de la société consiste-t-il toujours à rompre avec le passé ?
1. Un peu de définition
Le terme « progressisme » dérive de « progrès », issu du latin progressus, « marche en avant, avancement », lui-même formé sur progredi, « avancer ». Le progressisme désigne une attitude ou une orientation politique favorable à la transformation de la société, considérant que certaines réformes peuvent améliorer les conditions de vie et les droits des individus.
Progrès, nouveauté et modernité ne sont cependant pas synonymes. Une transformation peut constituer une avancée technique sans représenter une amélioration pour l'être humain. La modernité désigne davantage une époque et une rupture avec certains héritages du passé. Une société peut ainsi se moderniser sans nécessairement devenir meilleure.
Le progressisme n'est pas une idéologie parfaitement définie comparable au socialisme ou au libéralisme. Ce qui constitue un progrès dépend des valeurs et des critères retenus : liberté, égalité, prospérité, protection sociale, émancipation ou environnement. Il est souvent opposé au conservatisme, mais un progressiste peut vouloir préserver certains acquis tandis qu'un conservateur peut accepter des réformes.
2. Un peu d'histoire
L'invention du progrès
L'idée que l'histoire humaine puisse connaître une amélioration durable se développe particulièrement aux 17ᵉ et 18ᵉ siècles, avec la révolution scientifique et les Lumières. L'accumulation des connaissances semble montrer que les nouvelles générations peuvent dépasser les précédentes. Cette confiance dans le progrès des sciences est progressivement étendue aux institutions, à l'éducation et à l'organisation de la société.
Au 18ᵉ siècle, les Lumières font du progrès une véritable philosophie de l'histoire. Dans son Tableau philosophique des progrès successifs de l'esprit humain (1750), Turgot défend l'idée d'une humanité accumulant ses connaissances et se perfectionnant au fil des générations. Condorcet prolonge cette conception dans son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, publiée en 1795, en associant progrès, raison, sciences, instruction et égalité.
La Révolution française de 1789 donne une dimension politique majeure à cette conception. L'abolition des privilèges et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen montrent que l'ordre hérité peut être volontairement transformé. Le passé cesse alors d'être nécessairement un modèle à préserver : l'avenir peut devenir le lieu d'un idéal à réaliser, celui d'une société meilleure construite par l'action politique.
Le progrès devient politique
Au 19ᵉ siècle, industrialisation, sciences et transformations politiques renforcent la croyance au progrès. Auguste Comte cherche à comprendre scientifiquement les sociétés, tandis que libéraux, républicains et socialistes proposent différentes conceptions de l'émancipation. L'extension du suffrage, de l'instruction ou des droits sociaux peut alors être interprétée comme une marche vers une société meilleure.
Le progrès n'appartient pourtant pas à un seul camp. Les libéraux défendent les libertés individuelles et économiques, les républicains la démocratisation des institutions, tandis que les socialistes mettent davantage l'accent sur l'égalité et la question sociale. Le terme « progressiste » devient ainsi suffisamment large pour désigner des projets parfois opposés, réunis surtout par leur volonté de transformer l'ordre existant.
Cette foi dans le progrès rencontre cependant des critiques. Chateaubriand défend certains héritages religieux et historiques contre l'idée d'une rupture nécessaire avec le passé. Baudelaire attaque plus directement le culte du progrès : dans Mon cœur mis à nu, rédigé dans les années 1860, il le qualifie de « paganisme des imbéciles ». Être plus moderne ne signifie donc pas être moralement meilleur.
Les désillusions du progrès
La croyance au progrès peut aussi servir à légitimer des rapports de domination. Aux 19ᵉ et 20ᵉ siècles, les puissances coloniales présentent notamment leur expansion comme une mission de « civilisation ». L'industrialisation accroît parallèlement la production et transforme les conditions de vie, mais s'accompagne aussi d'exploitation ouvrière et de dégradations environnementales. Une avancée dans un domaine peut donc produire des coûts ou des régressions dans un autre.
Le 20ᵉ siècle ébranle profondément la croyance en un progrès nécessaire. Les 2 guerres mondiales, les totalitarismes et les génocides montrent que des sociétés scientifiquement et industriellement avancées peuvent produire une violence d'une ampleur nouvelle. Dans ses Thèses sur le concept d'histoire (1940), Walter Benjamin refuse ainsi de considérer l'histoire comme une marche automatique et continue vers un monde meilleur.
Cette ambiguïté apparaît avec une force particulière dans le nucléaire. La maîtrise de la fission constitue une avancée scientifique considérable, mais elle débouche aussi sur Hiroshima et Nagasaki en 1945 et sur la course aux armements. Le nucléaire civil fournit ensuite une électricité peu carbonée, tout en soulevant la question des déchets et des accidents, notamment à Tchernobyl en 1986 et Fukushima en 2011.
Au 20ᵉ siècle, de nombreuses conquêtes sociales sont progressivement associées au progressisme : protection sociale, droits syndicaux, égalité entre les femmes et les hommes, recul des discriminations ou libéralisation des mœurs. En France, la légalisation de la contraception en 1967, de l'avortement en 1975, puis le mariage entre personnes de même sexe en 2013 illustrent des transformations fréquemment qualifiées de progressistes.
À partir des années 1960–1970, féminisme, antiracisme, écologie et défense des minorités élargissent encore son contenu. Le progressisme ne porte plus seulement sur les institutions politiques ou la redistribution des richesses, mais également sur les rapports sociaux, les modes de vie et les identités. Certaines revendications progressistes peuvent ainsi susciter des résistances au nom de la tradition ou du conservatisme.
3. En dehors de la France
Aux États-Unis, le Progressive Movement des années 1890–1920 cherche à corriger les effets de l'industrialisation : puissance des monopoles, corruption et mauvaises conditions de travail. Theodore Roosevelt incarne notamment cette volonté de réguler les grandes entreprises et de combattre certains trusts. Aujourd'hui, « progressive » désigne plutôt l'aile gauche du Parti démocrate, notamment sur les questions sociales, économiques et environnementales.
Dans de nombreux pays, le progressisme accompagne des projets de modernisation politique et sociale. Au Japon, la restauration de Meiji en 1868 entraîne de profondes réformes : abolition de l'ordre féodal, développement de l'instruction, industrialisation et adoption d'institutions inspirées de l'Occident. Mais cette modernisation accompagne aussi la montée de l'impérialisme japonais, montrant qu'une société plus moderne n'est pas nécessairement plus pacifique ou émancipatrice.
4. Un peu de réflexion
Le mot « progressiste » contient un jugement de valeur : qualifier une réforme de progrès suppose de la considérer comme préférable. Mais selon quels critères ? Davantage de liberté, d'égalité, de richesse, de sécurité ou de protection de l'environnement ? Ces objectifs pouvant entrer en conflit, une transformation peut constituer un progrès dans un domaine tout en produisant des effets négatifs dans un autre.
L'intelligence artificielle illustre aujourd'hui cette difficulté. Elle peut faciliter la recherche scientifique, la médecine, l'éducation ou certaines tâches professionnelles et constitue une avancée technique majeure. Mais ses effets sur l'emploi, la surveillance ou les biais algorithmiques montrent qu'une innovation ne constitue pas automatiquement un progrès social ou humain.
Tout progrès doit ainsi être pensé avec ses contreparties. L'automobile accroît la mobilité mais favorise pollution et accidents ; Internet démocratise l'information mais facilite aussi surveillance et désinformation ; le nucléaire produit une énergie peu carbonée mais laisse des déchets durables ; l'IA augmente certaines capacités tout en bouleversant le travail. Le progrès suppose donc d'évaluer les bénéfices obtenus, les coûts créés et leur répartition dans la société.
Le progressisme est souvent associé à la gauche, mais il peut aussi être revendiqué par le centre ou certains libéraux. Selon les courants, le « progrès » peut désigner davantage d'égalité sociale, mais aussi l'extension des libertés individuelles, l'innovation ou l'intégration européenne. Emmanuel Macron revendique ainsi en 2018 l'opposition entre « progressistes » et « nationalistes ». Plusieurs projets politiques peuvent donc se dire progressistes tout en défendant des objectifs différents.
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