La civilisation

D'où vient le mot « civilisation », et que recouvre-t-il vraiment ?

1. Un peu de définition

Le mot « civilisation » est étonnamment récent au regard de la réalité qu'il prétend désigner. Il n'apparaît dans un texte imprimé qu'au milieu du 18ᵉ siècle, dans une phrase du marquis de Mirabeau, écrite alors qu'il rédigeait son essai L'Ami des Hommes ou Traité de la Population, où il présentait la religion comme le premier ressort de la civilisation.

Le terme est formé sur le latin civis (« citoyen »), qui a donné civilis (« poli, de mœurs raffinées »), avant de devenir, via le verbe « civiliser », le substantif que l'on connaît. Dans un premier temps, il ne désignait qu'un sens juridique précis, celui de la transformation d'un procès criminel en procès civil ; ce n'est que plus tard, sous l'influence des Lumières, qu'il en vient à s'opposer à la « barbarie » et à désigner l'état de sortie de la rudesse de la vie sauvage.

Aujourd'hui, le mot recouvre au moins 2 usages qu'il convient de distinguer.

Au singulier, la civilisation désignerait un idéal universel : l'ensemble des acquis matériels et intellectuels — l'écriture, le calcul, la domestication des plantes — que l'humanité entière partage et ne « désapprend » plus. C'est l'ensemble des formes qui structurent et régissent la vie humaine d'une société définie à l'intérieur de l'espace et du temps, dont les composantes sont transmises de génération en génération par l'éducation.

Au pluriel, les civilisations désignent au contraire des ensembles culturels particuliers, situés dans le temps et l'espace, dotés chacun de leurs propres institutions, croyances, arts et techniques : la civilisation égyptienne, chinoise ou méditerranéenne, par exemple. Cette bascule du singulier vers le pluriel n'est pas allée de soi : les sciences sociales ne se sont véritablement approprié la notion, au pluriel, que dans la première moitié du 20ᵉ siècle, notamment à la suite d'un débat organisé en 1929 par le Centre international de synthèse, où s'affrontèrent les analyses de Lucien Febvre et de Marcel Mauss.

2. Un peu d'histoire

Le terme, à peine forgé, sert d'abord un projet politique : celui des Lumières, qui en font l'horizon vers lequel tous les peuples devraient tendre, souvent au prix d'une hiérarchisation entre peuples « civilisés » et peuples jugés « sauvages » — une opposition qui légitimera par la suite une partie du discours colonial.

Il faut attendre le 20ᵉ siècle pour qu'un sociologue en propose une théorie systématique : le sociologue allemand Norbert Elias, dont l'œuvre a connu une redécouverte dans les années 1970 puis une véritable canonisation dans la décennie suivante — non sans susciter par la suite d'importantes controverses, comme l'a analysé Dominique Linhardt — décrit dans son Procès de civilisation la manière dont l'Occident moderne se serait distingué par une double dynamique : la concentration progressive de la violence légitime entre les mains de l'État, parallèle à l'intériorisation, par les individus, d'un autocontrôle croissant de leurs pulsions et de leurs affects.

Cette thèse a suscité de vives critiques, notamment celles de l'anthropologue allemand Hans Peter Duerr, pour qui elle dissimulerait, sous une apparence scientifique, un mythe politique justifiant le sentiment de supériorité des « Occidentaux » sur les cultures jugées non occidentales.

Comme le rappelle l'analyse critique de l'altérité, la qualité d'une civilisation se mesure concrètement à la manière dont elle traite les minorités, les femmes, les personnes vulnérables, la différence et le vivant, la stase restant son opposé absolu.

3. Un peu de religion

Si le lien entre civilisation et religion paraît évident dans l'architecture, les arts ou les rites, la question de savoir si une civilisation peut exister sans fondement religieux demeure largement débattue. De nombreux historiens, sociologues et philosophes ont néanmoins soutenu que le fait religieux ne constitue pas un simple élément culturel parmi d'autres, mais l'une des matrices essentielles de l'organisation des sociétés.

Plusieurs penseurs majeurs ont ainsi défendu cette perspective :

Fustel de Coulanges : Dans La Cité antique (1864), cet historien français montre que les institutions de la Grèce et de la Rome antique ne reposent ni sur la force pure ni sur un contrat abstrait, mais sur la religion domestique et le culte des ancêtres. Pour lui, c'est la croyance religieuse qui a créé la famille, puis la cité et ses lois.

Arnold Toynbee : Dans sa monumentale étude comparative A Study of History (1934-1961), l'historien britannique avance que les grandes religions universelles constituent l'âme et la matrice génératrice des civilisations. Selon sa grille d'analyse, lorsqu'une civilisation entre en déclin, c'est au sein de son « prolétariat interne » que naît une nouvelle religion universelle, laquelle sert ensuite de chrysalide à la civilisation suivante.

Christopher Dawson : Historiologue et penseur britannique, il affirme dans Religion and Culture (1948) que la religion est le moteur dynamique de toute culture. Pour Dawson, une civilisation qui perd sa foi religieuse perd inévitablement sa force créatrice et sa cohérence sociale, finissant par se pétrifier ou s'effondrer.

Mircea Eliade : L'historien des religions montre dans Le Sacré et le Profane (1957) que l'être humain des sociétés traditionnelles ne peut organiser l'espace, le temps et la société qu'en se référant à un ordre sacré. La fondation d'une ville ou d'un empire reproduit symboliquement la création du monde (cosmogonie), faisant du sacré le principe organisateur indispensable de toute civilisation.

Samuel Huntington : Dans Le Choc des civilisations (1996), le politologue américain redéfinit les civilisations contemporaines principalement par leurs héritages religieux respectifs (chrétien, islamique, hindou, sinique...). Il soutient que la religion demeure le critère le plus profond pour tracer les contours des grands ensembles civilisationnels et prédire leurs zones de friction.

4. Un peu de jeu vidéo

Le mot a également connu une seconde vie inattendue dans le jeu vidéo, à travers la série Sid Meier's Civilization. Lancé en 1991 par le studio MicroProse, imaginé par Sid Meier et Bruce Shelley à partir d'influences aussi diverses que le jeu de plateau Risk ou le wargame Empire, le premier épisode invite le joueur à fonder un peuple aux alentours de 4000 AEC et à le conduire, tour après tour, jusqu'à l'ère spatiale.

Le jeu popularise un principe resté la marque de fabrique du genre 4X (eXplore, eXpand, eXploit, eXterminate) : gérer simultanément l'expansion territoriale, la diplomatie, la culture et un arbre technologique retraçant, de manière stylisée, les grandes étapes du progrès humain.

Il est d'ailleurs révélateur de constater la façon dont le modèle théorique du jeu a évolué : si les premiers opus traitaient le progrès sous un angle essentiellement technologique, matériel et politique, il aura fallu attendre Civilization V (paru en 2010, via son extension Gods and Kings en 2012) pour que le concept de religion soit enfin réintégré comme une mécanique centrale de gameplay. Cette addition tardive montre à quel point concevoir la religion non pas comme une simple technologie à débloquer, mais comme un moteur capable d'influencer la culture, la diplomatie et le bonheur des peuples, a demandé du temps au jeu vidéo.

La franchise s'est depuis déclinée en une douzaine d'opus principaux, jusqu'à Civilization VII, et s'est écoulée à plusieurs dizaines de millions d'exemplaires, tout en installant durablement, dans l'imaginaire populaire, l'idée qu'une civilisation se construit comme un système de choix cumulatifs plutôt que comme un donné figé.

5. Un peu de réflexion

Le mot « civilisation » porte ainsi en lui une tension qu'il n'a jamais vraiment résolue : parler de « la » civilisation, c'est supposer un idéal universel et un progrès cumulatif commun à toute l'humanité ; parler « des » civilisations, c'est au contraire affirmer leur pluralité, leur singularité, parfois leur incommensurabilité.

À cette tension s'ajoute une hantise symétrique, tout aussi ancienne : la crainte que cet idéal ne soit qu'une illusion ou que le progrès ne s'inverse. Dès 1919, au lendemain de la Première Guerre mondiale, Paul Valéry rappelait que « nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Cette prise de conscience que les acquis ne sont jamais garantis a nourri le concept de « décivilisation ».

Qu'il désigne chez les sociologues le relâchement de l'autocontrôle des pulsions et le recul des normes de coexistence pacifique, ou qu'il soit mobilisé dans le débat politique et la collapsologie, ce terme agit comme le miroir en négatif de l'idée de progrès : il rappelle qu'un édifice civilisationnel demeure vulnérable et que le sentiment de sécurité n'est jamais qu'un équilibre temporaire.

Peut-on dès lors maintenir l'ambition d'un progrès partagé sans succomber à l'aveuglement — penser un idéal commun qui préserve la diversité des cultures tout en se prémunissant contre les dynamiques de régression ? Et le succès populaire d'un jeu vidéo qui rejoue sans cesse la marche de l'humanité, tour par tour, ne traduit-il pas notre besoin fondamental de croire encore à la possibilité d'une maîtrise du temps et du progrès ?

"Une civilisation sans la Science, ce serait aussi absurde qu'un poisson sans bicyclette."

Pierre Desproges

Références

  1. Civilisations - Antoine Dhulster, France Culture, 2026
  2. Le droit est-il civil ? La civilisation comme mot et comme récit - Dario Mantovani, 2020
  3. Civilisation(s) : pertinence ou résilience d'un terme ou d'un concept en géographie ? - Michel Bruneau, Annales de géographie, 2010
  4. Le procès fait au Procès de civilisation. À propos d'une récente controverse allemande autour de la théorie du processus de civilisation de Norbert Elias - Dominique Linhardt, Politix, 2001
  5. Propos sur la civilisation - Persée, 1990

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