Le patriotisme

Peut-on aimer sa patrie sans considérer qu'elle soit supérieure aux autres ?

1. Un peu de définition

Le terme « patriotisme » dérive de « patrie », issu du latin patria, qui désigne la « terre des pères ». Il désigne l'attachement à une communauté politique considérée comme sa patrie, ainsi que la volonté de contribuer à sa défense ou à son bien commun. Le mot « patriote », attesté dès le 16ᵉ siècle, prend une forte dimension politique au 18ᵉ siècle.

La patrie ne se confond pas avec la nation au sens culturel. Elle peut désigner un territoire et une histoire, mais aussi des institutions, des lois et des valeurs. Le patriotisme n'est pas qu'une émotion identitaire : participer à la vie publique, défendre les institutions ou rechercher l'intérêt général peuvent être considérés comme patriotiques.

Le patriotisme se distingue du nationalisme, même si leurs frontières sont mouvantes. Le premier désigne l'attachement à sa patrie, tandis que le second fait de la nation un principe politique central. Un patriote peut souhaiter la prospérité de son pays sans l'opposer aux autres peuples ; le nationalisme tend davantage à faire primer les intérêts nationaux lorsqu'ils entrent en concurrence avec ceux d'autres nations.

2. Un peu d'histoire

De la cité antique à la Révolution

Dans l'Antiquité, les Grecs valorisent l'attachement à leur cité : dans son oraison funèbre de 431 AEC, rapportée par Thucydide, Périclès célèbre Athènes et le devoir des citoyens envers elle. Les Romains exaltent également le dévouement à la patria et à la res publica, notamment chez Cicéron au 1ᵉʳ siècle AEC. Il ne s'agit toutefois pas encore d'un patriotisme national : l'appartenance politique se rapporte surtout à une cité ou un empire.

Au 18ᵉ siècle, les Lumières donnent à la patrie une dimension davantage politique : elle devient une communauté de citoyens unis par des lois et des libertés, plutôt que par la seule obéissance à un souverain. Rousseau, notamment dans Du contrat social (1762), affirme que l'autorité politique légitime repose sur la souveraineté du peuple. Être patriote peut ainsi signifier défendre le bien commun, y compris contre un pouvoir jugé injuste.

La Révolution française de 1789 transforme profondément cette notion. Le terme « patriotes » désigne largement ceux qui soutiennent la Révolution et l'abolition des privilèges, face aux défenseurs de l'ordre traditionnel. À l'Assemblée, les députés favorables aux changements révolutionnaires tendent progressivement à se regrouper à gauche, notamment lors des débats sur le pouvoir royal. Le patriotisme se trouve ainsi fortement associé au camp révolutionnaire.

Avec l'entrée en guerre contre l'Autriche en 1792, puis l'affrontement avec plusieurs monarchies européennes, défendre la patrie signifie aussi défendre la Révolution et la souveraineté. La Marseillaise appelle les citoyens aux armes, tandis que la levée en masse de 1793 mobilise la population pour défendre une République menacée d'invasion. La guerre contribue ainsi à associer citoyenneté et devoir militaire.

Après la défaite de 1870–1871 et la perte de l'Alsace-Lorraine, le patriotisme devient un élément majeur de la culture politique de la Troisième République. L'école républicaine, notamment avec les lois Ferry de 1881–1882, enseigne une histoire nationale destinée à former des citoyens attachés à la République. Le patriotisme s'inscrit ainsi durablement dans l'éducation civique et la mémoire collective.

Fondée en 1882, après la défaite contre la Prusse en 1870–1871 et la perte de l'Alsace-Lorraine, la Ligue des patriotes est animée par Paul Déroulède, ancien combattant et républicain nationaliste. Favorable à la revanche contre l'Allemagne, elle évolue vers l'antiparlementarisme et soutient le général Boulanger en 1887–1889, contribuant à rapprocher patriotisme et droite nationaliste.

Un patriotisme disputé

Cette évolution s'accentue avec l'affaire Dreyfus, à partir de 1894. Des figures comme Maurice Barrès et Paul Déroulède associent patriotisme, nationalisme et antiparlementarisme, parfois accompagnés d'antisémitisme. C'est surtout entre les années 1880 et 1900 que l'extrême droite récupère durablement le vocabulaire patriotique, sans en obtenir le monopole.

Le patriotisme reste pourtant présent à gauche. Jean Jaurès cherche notamment à concilier l'attachement à la patrie avec l'internationalisme socialiste. Pendant les 2 guerres mondiales et dans la Résistance, communistes, socialistes, gaullistes et conservateurs peuvent également se réclamer du patriotisme.

Le patriotisme apparaît ainsi comme un concept politiquement mobile. Révolutionnaire et situé à gauche en 1789, républicain au 19ᵉ siècle, puis fortement investi par l'extrême droite à partir des années 1880, il n'appartient à aucun camp par nature. Il ne se réduit pas non plus à une émotion identitaire : il peut exprimer l'attachement à des institutions, des libertés et au bien commun.

3. En dehors de la France

En Chine, l'attachement au pays s'est longtemps exprimé autour de l'empire et de la civilisation chinoise. Aux 19ᵉ et 20ᵉ siècles, les interventions étrangères et l'affaiblissement des Qing favorisent l'émergence d'un patriotisme national moderne. Après la révolution de 1911, puis la fondation de la République populaire en 1949, le patriotisme devient une composante majeure du discours politique chinois.

Dans les sociétés colonisées, le patriotisme peut devenir une force d'émancipation. En Inde, la lutte contre la domination britannique rassemble différentes conceptions de la nation. Gandhi défend un patriotisme fondé sur la non-violence et qu'il juge compatible avec le respect des autres peuples, tandis que d'autres mouvements sont plus nationalistes. Cette lutte aboutit à l'indépendance en 1947.

Des dynamiques similaires apparaissent en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Aux 19ᵉ et 20ᵉ siècles, le patriotisme accompagne de nombreuses luttes contre une domination étrangère, de Simón Bolívar à Hô Chi Minh, Kwame Nkrumah ou Nelson Mandela. Il n'est donc ni exclusivement occidental ni naturellement conservateur : son contenu dépend de la patrie que l'on défend et du projet politique qu'on lui associe.

4. Un peu de réflexion

Le patriotisme n'appartient pas à la droite ou à l'extrême droite, même si elles en revendiquent fortement le vocabulaire. À gauche, la Révolution française, la Commune de 1871 ou la Résistance nourrissent aussi un imaginaire patriotique. Le drapeau tricolore, né de la Révolution, illustre cette ambiguïté : un même symbole peut être revendiqué par des camps opposés et recevoir des significations politiques différentes.

Le patriotisme peut aussi justifier des choix économiques. Le « patriotisme économique » vise à protéger les entreprises, les emplois ou les secteurs jugés stratégiques et peut ainsi rejoindre le protectionnisme. Aux États-Unis, Donald Trump l'illustre avec le mot d'ordre « America First » et l'augmentation des droits de douane. Le patriotisme devient alors un argument pour faire primer les intérêts économiques nationaux.

Cette bataille reste visible aujourd'hui. Nicolas Sarkozy met en avant l'identité nationale, tandis qu'Emmanuel Macron oppose en 2018 le patriotisme au nationalisme. Marine Le Pen oppose de son côté les « patriotes » aux « mondialistes ». Le mot recouvre ainsi des conceptions différentes de la patrie : attachement à la République, défense de la souveraineté, héritage culturel ou affirmation d'une identité nationale.

Aimer sa patrie ne signifie ni approuver toute son histoire ni considérer son pays supérieur aux autres. Sous l'Occupation, Vichy comme la Résistance prétendent agir au nom de la France, mais défendent des projets radicalement opposés. Hymnes, drapeaux et commémorations ne suffisent donc pas à définir le patriotisme : l'essentiel réside dans les valeurs et le projet politique que l'on choisit de défendre au nom de la patrie.

Références

  1. La France a-t-elle besoin de patriotes ? - France Culture
  2. Au nom de la patrie - France Culture

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