La guerre de Crimée
Entre 1853 et 1856, une crise entre la Russie et l’Empire ottoman dégénère en guerre européenne. Derrière la querelle des lieux saints se joue surtout une question plus vaste : que faire d’un Empire ottoman affaibli, mais placé au cœur des routes entre l’Europe, la Méditerranée et l’Asie ?
1. Un peu de contexte 🌍
Au milieu du 19ᵉ siècle, l’Europe connaît une forte croissance démographique, l’industrialisation et l’essor du chemin de fer, de la presse et du télégraphe. Mais les grandes puissances restent rivales. Depuis le congrès de Vienne de 1815, elles tentent de maintenir un équilibre empêchant l’une d’elles de dominer le continent.
L’Empire ottoman, dirigé par Abdülmecid Iᵉʳ, contrôle encore les Balkans, l’Anatolie et une grande partie du Moyen-Orient. Il est fragilisé par les nationalismes, notamment grec, serbe, roumain et bulgare, ainsi que par ses difficultés financières. Les réformes du Tanzimat, lancées en 1839, cherchent à moderniser l’État, l’armée et le droit. Elles posent aussi une question majeure : comment adopter la modernité européenne sans rompre avec les traditions islamiques ?
Au nord, la Russie de Nicolas Iᵉʳ est immense et très peuplée, mais son économie reste largement agricole et le servage concerne encore des millions de paysans. Elle cherche à renforcer son influence dans les Balkans et se présente comme protectrice des chrétiens orthodoxes de l’Empire ottoman.
Le véritable enjeu est la question d’Orient : si l’Empire ottoman continue de s’affaiblir, quelle puissance profitera du vide ? La Russie veut consolider son influence dans les Balkans et en mer Noire. Le Royaume-Uni cherche surtout à empêcher qu’elle domine les détroits du Bosphore et des Dardanelles, ce qui bouleverserait l’équilibre méditerranéen et menacerait ses intérêts commerciaux et stratégiques vers l’Asie.
Pour Napoléon III, la crise offre aussi l’occasion de replacer la France au centre du jeu européen et de desserrer l’ordre diplomatique hérité de 1815. L’alliance avec Londres est d’autant plus remarquable que Français et Britanniques avaient été adversaires pendant les guerres napoléoniennes quelques décennies auparavant.
L’Autriche occupe une position délicate. Elle ne veut ni l’effondrement de l’Empire ottoman, qui favoriserait la Russie dans les Balkans, ni une guerre générale. Elle contraint finalement les Russes à évacuer la Moldavie et la Valachie en 1854, puis les occupe elle-même. Cette politique contribue à isoler Saint-Pétersbourg, alors même que Nicolas Iᵉʳ avait aidé les Habsbourg à écraser la révolution hongroise en 1849.
La Prusse, au contraire, reste en dehors du conflit et cherche à conserver de bonnes relations avec la Russie. L’ancienne solidarité entre Russie, Autriche et Prusse, qui avait longtemps soutenu l’ordre européen issu de 1815, commence ainsi à se fissurer.
La querelle autour des lieux saints sert surtout de prétexte à une crise politique : en se présentant comme protectrice des orthodoxes, la Russie cherche à accroître son influence dans l’Empire ottoman, surtout dans les Balkans, et à renforcer sa position en mer Noire. La note de Vienne de 1853, acceptée par Nicolas Iᵉʳ, est rejetée par Constantinople, qui craint qu’elle ne légitime un droit d’intervention russe.
2. De la crise à la guerre 💥
En 1853, après l’échec des négociations avec Constantinople, la Russie occupe la Moldavie et la Valachie, principautés chrétiennes dépendant de l’Empire ottoman. Nicolas Iᵉʳ entend ainsi faire pression sur le sultan sans nécessairement déclencher une guerre européenne.
L’Empire ottoman refuse les exigences russes et déclare la guerre en octobre 1853. Le 30 novembre, à la bataille navale de Sinop, la flotte russe détruit presque entièrement une escadre ottomane. L’efficacité dévastatrice des obus explosifs, face à des navires encore largement en bois, illustre le tournant technologique de la guerre navale. Le choc pousse aussi Londres et Paris à intervenir contre la Russie.
La France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à la Russie en mars 1854. La crise marque l’échec du « concert européen », qui permettait depuis 1815 de régler plusieurs crises par la négociation. La Russie refuse de renoncer à son influence sur les orthodoxes et les principautés danubiennes, tandis que Londres et Paris refusent son renforcement en mer Noire.
Les belligérants sont donc la Russie d’un côté ; de l’autre, l’Empire ottoman, la France, le Royaume-Uni et, à partir de 1855, le royaume de Piémont-Sardaigne. Celui-ci envoie environ 15 000 soldats : Cavour veut rapprocher son royaume de la France et du Royaume-Uni afin d’obtenir leur appui pour l’unification de l’Italie.
La guerre ne se limite pas à la Crimée. Des opérations ont lieu dans les Balkans, le Caucase, la mer Noire, la Baltique, la mer Blanche et jusque dans le Pacifique. La péninsule de Crimée devient néanmoins le principal théâtre du conflit.
3. Sébastopol au cœur de la guerre 🏰
En septembre 1854, Français, Britanniques et Ottomans débarquent en Crimée. Leur objectif est Sébastopol, grande base de la flotte russe de la mer Noire. Après leur victoire à l’Alma, ils mettent la ville en état de siège.
Les combats de Balaklava et d’Inkerman, à l’automne 1854, montrent la violence mais aussi les faiblesses des armées de l’époque. À Balaklava, une mauvaise transmission des ordres provoque notamment la célèbre et meurtrière charge de la brigade légère britannique.
L’hiver 1854-1855 est terrible. Froid, choléra, dysenterie, ravitaillement défaillant et hôpitaux insalubres font des ravages. L’infirmière britannique Florence Nightingale devient célèbre pour son travail dans les hôpitaux militaires et participe ensuite à la réforme des soins infirmiers.
Nicolas Iᵉʳ meurt en mars 1855 et son fils Alexandre II lui succède. Le 8 septembre 1855, les Français s’emparent de la position fortifiée de Malakoff, point essentiel du dispositif russe. Sébastopol devient intenable et les Russes abandonnent la partie sud de la ville.
Malakoff devient aussitôt un symbole de la victoire française. Le nom connaît une étonnante postérité : des rues, quartiers, monuments et « tours Malakoff » apparaissent dans plusieurs pays. La guerre entre ainsi dans la culture populaire du 19ᵉ siècle, bien au-delà des champs de bataille.
4. Une guerre entre deux époques 📷
La Crimée ressemble encore aux guerres napoléoniennes par ses uniformes et ses charges de cavalerie, mais annonce déjà la guerre industrielle : fusils rayés, obus explosifs, navires à vapeur, chemin de fer et télégraphe. Dans Le Fil de l’épée (1932), Charles de Gaulle reviendra d’ailleurs sur Sébastopol pour souligner l’efficacité nouvelle du feu d’infanterie et la capacité d’adaptation des chefs français.
La guerre est aussi suivie par la presse, qui décrit les combats et les souffrances des soldats, mais sert également la propagande des belligérants. En France et surtout au Royaume-Uni, la peur de l’autocratie russe, perçue comme une menace pour les libertés européennes, de son expansion et le choc de Sinop alimentent une image hostile de la Russie, parfois qualifiée de russophobie.
La photographie 📷 renforce cette impression de proximité. En 1855, le Britannique Roger Fenton réalise plusieurs centaines de clichés en Crimée. Ils montrent surtout les soldats, les camps et les paysages : les techniques photographiques de l’époque limitent encore fortement les images prises au cœur des combats.
La guerre marque aussi durablement la culture populaire. Sébastopol, Balaklava et Malakoff deviennent célèbres dans toute l’Europe et inspirent livres, gravures et monuments. À Paris, leur souvenir reste visible dans la rue de Crimée, le boulevard de Sébastopol ou encore dans le nom de la ville voisine de Malakoff.
5. La paix de Paris 🕊️
Épuisée et diplomatiquement isolée, la Russie accepte de négocier. Le traité de Paris du 30 mars 1856 met fin à la guerre. L’intégrité de l’Empire ottoman est garantie et la mer Noire est neutralisée : Russes et Ottomans ne peuvent plus y maintenir de grandes forces navales.
La Russie sort affaiblie du conflit. La défaite révèle les limites de son administration, de ses communications et de son organisation militaire. Alexandre II lance bientôt plusieurs réformes, dont l’abolition du servage en 1861.
Le Piémont-Sardaigne, représenté par Cavour, obtient surtout un bénéfice diplomatique : sa participation lui permet de siéger au congrès de Paris et de porter la question italienne devant les grandes puissances. Cette stratégie contribue au processus d’unification de l’Italie.
La guerre brise surtout l’ancienne entente entre Russie et Autriche. Nicolas Iᵉʳ avait aidé les Habsbourg à écraser la révolution hongroise de 1849, mais l’Autriche fait pression sur la Russie en 1854 pour qu’elle évacue les principautés danubiennes. Cette rupture contribue à l’isolement autrichien face à la Prusse en 1866. Lors de la guerre franco-prussienne de 1870, la Russie reste neutre et profite de la défaite française pour remettre en cause la neutralisation de la mer Noire.
Le bilan humain est très lourd : la guerre fait plus de 500 000 morts, peut-être autour de 600 000. La Russie aurait perdu environ 400 000 hommes, la France 100 000, l’Empire ottoman 100 000 et le Royaume-Uni 22 000. Les estimations varient, mais une grande partie des soldats meurent surtout du choléra, de la dysenterie, du typhus et du froid.
6. Un peu de réflexion 🤔
Contrairement à certaines idées reçues, ce n’est pas une guerre religieuse : l’enjeu profond est surtout la question d’Orient. L’affaiblissement ottoman ouvre une compétition pour les Balkans, les détroits et l’équilibre européen.
En 1853, Nicolas Iᵉʳ cherche surtout à obtenir un droit de protection sur les chrétiens orthodoxes de l’Empire ottoman, à renforcer l’influence russe dans les Balkans et les principautés danubiennes, et à sécuriser la mer Noire et les détroits du Bosphore et des Dardanelles, essentiels à l’exportation des céréales russes vers l’Europe. Il veut profiter de l’affaiblissement ottoman pour accroître la puissance politique, militaire et commerciale de la Russie, sans chercher nécessairement à annexer Constantinople.
La paix de 1856 ne règle pas la question d’Orient. Les rivalités dans les Balkans persistent et une nouvelle guerre russo-ottomane éclate en 1877-1878.
La guerre de Crimée est finalement autant une guerre diplomatique qu’une guerre territoriale. Russie, France, Royaume-Uni, Autriche, Empire ottoman et Piémont-Sardaigne jouent chacun leur propre partie. En faisant éclater certaines ententes héritées de 1815, elle contribue aux recompositions européennes qui accompagnent ensuite les unités italienne et allemande.
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