L'absolutisme

Un roi absolu possède-t-il vraiment tous les pouvoirs ?
1. Un peu de définition
Le terme absolutisme désigne une conception de la monarchie dans laquelle le souverain détient l'autorité politique suprême et n'est pas soumis à un autre pouvoir terrestre. Le mot dérive du latin absolutus, participe passé de absolvere, qui signifie notamment « délier, affranchir » : est « absolu » celui qui est considéré comme délié d'une autorité supérieure.
Les souverains qualifiés d'« absolus » ne gouvernent pourtant pas sans limites : ils doivent composer avec les coutumes, les privilèges, les corps intermédiaires, les cours de justice et les contraintes financières. L'absolutisme désigne donc moins un pouvoir illimité qu'une souveraineté concentrée dans la personne du monarque.
Cette conception a souvent été associée au « droit divin », selon lequel l'autorité du souverain procède de Dieu et ne dépend donc pas du consentement de ses sujets. En France, l'évêque Jacques-Bénigne Bossuet systématise notamment cette idée dans sa Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte, publiée à titre posthume en 1709, tout en affirmant que le roi reste soumis à Dieu, à la justice et aux devoirs attachés à sa fonction.
Le mot « absolutisme » lui-même est cependant plus tardif que les monarchies auxquelles il est appliqué. Il se diffuse surtout au début du 19ᵉ siècle, après la Révolution française, pour désigner rétrospectivement ou polémiquement les systèmes politiques fondés sur une autorité monarchique considérée comme absolue.
2. Un peu d'histoire
La construction de l'autorité monarchique
En Europe, le renforcement des monarchies commence bien avant l'apparition du mot « absolutisme ». À partir de la fin du Moyen Âge et surtout aux 16ᵉ et 17ᵉ siècles, plusieurs souverains cherchent à renforcer leur administration, leur fiscalité et leurs armées face aux pouvoirs féodaux, aux villes et aux institutions représentatives. En France, cette évolution accompagne progressivement la construction d'un État centralisé.
La réflexion politique accompagne cette évolution. Dans Les Six Livres de la République (1576), Jean Bodin définit la souveraineté comme une puissance « absolue et perpétuelle », tout en lui reconnaissant des limites divines et naturelles. Dans Le Léviathan (1651), Thomas Hobbes défend également un souverain très puissant pour préserver la paix, sans faire de la monarchie de droit divin le seul régime possible.
Louis XIV et le modèle français
En France, Louis XIV (1643–1715) devient la figure emblématique de la monarchie absolue. Après la mort de Mazarin en 1661, il décide de gouverner sans principal ministre et renforce le contrôle de la monarchie sur l'administration. Versailles devient à la fois le centre politique de la Cour et un instrument permettant au souverain d'intégrer une partie de la haute noblesse au fonctionnement de la monarchie.
Son pouvoir n'est pourtant pas sans limites. Le royaume conserve des privilèges locaux, des coutumes, des parlements chargés d'enregistrer les actes royaux et de nombreux corps intermédiaires. Le roi doit également composer avec d'importantes contraintes financières. L'image d'un Louis XIV disposant arbitrairement de tout le royaume simplifie donc le fonctionnement réel de la monarchie.
Des formes de concentration monarchique du pouvoir existent également ailleurs en Europe. En Russie, Pierre le Grand (1682–1725) renforce considérablement l'État et place notamment l'Église orthodoxe sous une surveillance accrue du pouvoir impérial. En Prusse, Frédéric II (1740–1786) incarne ensuite ce que l'on appellera le despotisme éclairé, combinant une forte autorité monarchique avec certaines réformes inspirées des Lumières.
Révolution et naissance de l'« absolutisme »
Au 18ᵉ siècle, les critiques contre la concentration du pouvoir monarchique se multiplient. Montesquieu, dans De l'esprit des lois (1748), réfléchit à la répartition des pouvoirs, tandis que certains philosophes des Lumières critiquent conjointement l'autorité politique et religieuse. Le matérialiste et athée Holbach, notamment, dénonce l'alliance entre le despotisme monarchique et le pouvoir du clergé. La question de la souveraineté se déplace progressivement du monarque vers la nation et le peuple.
La Révolution française de 1789 constitue une rupture majeure. L'Assemblée nationale abolit les privilèges dans la nuit du 4 août 1789, tandis que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen affirme que « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation ». La monarchie devient constitutionnelle en 1791, avant d'être renversée et remplacée par la République le 21 septembre 1792.
C'est dans ce contexte révolutionnaire et contre-révolutionnaire que le vocabulaire de l'absolutisme prend forme. L'abbé Augustin Barruel (1741–1820), ecclésiastique et polémiste contre-révolutionnaire, emploie le terme « absolutisme » dans ses Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme (1797–1798). Chez lui, le mot ne désigne pas simplement la monarchie française d'Ancien Régime : il sert notamment à qualifier une doctrine faisant de la volonté du souverain une autorité sans véritable limite.
Le terme se diffuse ensuite au 19ᵉ siècle, notamment dans les affrontements entre libéraux, constitutionnalistes et défenseurs des monarchies traditionnelles. Il finit par devenir une catégorie historique appliquée aux grandes monarchies européennes des 17ᵉ et 18ᵉ siècles, alors même que leurs souverains ne se définissaient généralement pas eux-mêmes comme « absolutistes ».
3. Un peu de réflexion
L'absolutisme est en partie une catégorie construite après l'époque qu'elle désigne. Parler de « monarchie absolue » sous Louis XIV permet de caractériser une souveraineté fortement concentrée autour du roi, mais devient trompeur si l'on imagine un souverain gouvernant sans contraintes juridiques, sociales ou financières.
L'association entre absolutisme et droit divin doit également être nuancée. Celui-ci légitime l'indépendance du souverain à l'égard de ses sujets, sans nécessairement autoriser l'arbitraire : chez Bossuet, le roi dispose d'une autorité sacrée et puissante, mais demeure soumis à Dieu et à la justice. Par extension, l'expression « absolutisme pontifical » peut désigner une forte concentration de l'autorité entre les mains du pape, sans se confondre avec l'absolutisme monarchique.
L'absolutisme prend par ailleurs des formes différentes selon les États. La Russie, la Prusse, l'Autriche ou le Danemark connaissent diverses formes de concentration monarchique, tandis que l'Angleterre suit une autre évolution : après la Glorieuse Révolution de 1688 et le Bill of Rights de 1689, le pouvoir de la Couronne est davantage encadré par le Parlement.
L'absolutisme désigne donc moins le simple « pouvoir sans limites d'un roi » qu'une conception de la souveraineté liée à la construction de l'État moderne. Sa remise en cause par les révolutions et le constitutionnalisme pose une question toujours centrale : qui détient la souveraineté et quelles limites doit-on imposer à son exercice ?
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