Les Barbares ⚔︎

Les peuples qualifiés de barbares étaient-ils si dénués de civilisation ?

1. Un peu de définition

Le terme « barbare » est inventé par les Grecs. Il s'agissait d'une onomatopée (barbaros) qui imite les langues étrangères, perçues comme un balbutiement incompréhensible (« bar-bar »).

Au 8ᵉ siècle AEC, dans l'épopée de L'Iliade, le poète Homère utilise pour la première fois un terme dérivé en qualifiant les Cariens (un peuple d'Asie mineure allié des Troyens) de « barbarophônoi », c'est-à-dire « au langage barbare ». Le terme n'a pas encore de valeur dépréciative.

Pour les Grecs, est barbare celui qui ne parle pas leur langue et ne partage pas leur modèle de la cité-État. L'hellénité chez Hérodote est avant tout une construction culturelle, religieuse et politique face à la menace perse.

La construction de ce mythe négatif s'accentue ensuite à l'époque romaine pour justifier les conquêtes, c'est-à-dire les peuples qu’ils n’ont pas encore vaincus au-delà de leurs frontières (le limes). Ce stéréotype désigne les peuples perçus comme des hordes destructrices, uniquement guidées par la violence, venues anéantir les civilisations raffinées de l'Antiquité.

Au 19ᵉ siècle, l'essor des nationalismes européens et de l'historiographie coloniale exacerbe l'opposition entre civilisation et sauvagerie. Cette image d'Épinal est aujourd'hui nuancée par la recherche historique et anthropologique.

2. Un peu d'idées reçues

Ils n'avaient pas de culture : Les premiers peuples dits barbares (Celtes, Germains, Huns) excellaient dans l'artisanat, la métallurgie et l'orfèvrerie. Leurs motifs entrelacés et leur maîtrise du bronze et de l'or influencent durablement l'art européen.

La transmission orale : L'absence d'une culture écrite dominante n'indique pas une absence de pensée, mais un système complexe de transmission des lois, de l'histoire et des mythes par des poètes et des bardes.

Ils ont détruit l'économie et les villes : Les chefs barbares, comme Théodoric le Grand (493–526), admiraient la culture romaine et ont cherché à préserver les institutions, les lois et les infrastructures de l'Empire plutôt qu'à les anéantir.

Une absence d'organisation politique : Les peuples germaniques et scandinaves possédaient des structures sociales et juridiques élaborées basées sur le droit coutumier. Ils se réunissaient régulièrement lors du Thing, une assemblée où les décisions étaient prises collectivement. L'Althing désigne spécifiquement cette institution en Islande.

L'intégration par le pouvoir : L'exemple du roi des Francs Saliens, Clovis (466–511), montre que les chefs barbares ne cherchaient pas à détruire l'ordre établi, mais à s'y intégrer. En s'unifiant à l'aristocratie gallo-romaine et en se convertissant au catholicisme, il a utilisé l'administration romaine et le réseau de l'Église pour légitimer son autorité, et se sécuriser.

Les Grandes Invasions : Ce concept, popularisé au 19ᵉ siècle par Ernest Lavisse dans un contexte de nationalisme exacerbé par la guerre de 1870, décrivait un déferlement militaire soudain et destructeur. La recherche actuelle montre au contraire que ces mouvements de populations s'étalent sur plusieurs générations. Ils prenaient souvent la forme de migrations pacifiques et de négociations complexes pour s'installer sur le territoire romain sous le statut d'alliés militaires (fédérés).

3. Peuple par peuple

Les Celtes : Qualifiés de barbares par les Romains pour légitimer la conquête, ils souffrent de l'image de guerriers désorganisés. L'archéologie moderne révèle pourtant une civilisation urbaine complexe au raffinement technique exceptionnel, notamment dans la métallurgie et l'orfèvrerie. Leur société, encadrée par les druides, s'appuyait sur une riche tradition philosophique orale.

Les Huns : Confédération de nomades venus d'Asie centrale, leur irruption au 4ᵉ siècle pousse les peuples germaniques vers les frontières romaines, et leur roi Attila devient le symbole de la fureur destructrice. S'ils utilisaient la terreur comme arme de guerre, l'Empire hunnique disposait d'une diplomatie sophistiquée, échangeant des ambassades régulières avec Constantinople et intégrant de nombreuses élites germaniques.

Les Wisigoths : Ce peuple germanique fonde un royaume puissant s'étendant de la Gaule à la péninsule Ibérique après le sac de Rome en 410. Loin de l'image de pillards incultes, ils se caractérisent par une forte romanisation, adoptant le latin comme langue administrative et codifiant l'un des premiers corpus juridiques écrits d'Europe occidentale médiévale, le code d'Euric.

Les Vandales : Ayant traversé la Gaule et l'Espagne pour fonder un royaume en Afrique du Nord au 5ᵉ siècle, ils ont laissé leur nom au mot « vandalisme » en raison du sac de Rome en 455. Dans les faits, l'État conserve les structures économiques romaines et maintient la production agricole de Carthage, bien que les tensions religieuses avec les catholiques locaux aient alimenté leur mauvaise réputation.

Les Vikings : Du 8ᵉ au 11ᵉ siècle, ces navigateurs scandinaves mènent des raids mémorables, s'ancrant dans l'imaginaire collectif comme des pillards sanguinaires. Leur expansion reposait sur une civilisation marchande d'une grande technicité maritime, capable d'établir des comptoirs de la Russie à l'Amérique du Nord. Leurs sociétés étaient régies par un droit coutumier strict et des assemblées démocratiques (les Things).

Les Mongols : Au 13ᵉ siècle, les conquêtes de Gengis Khan créent le plus grand empire territorial continu de l'histoire. Qualifiés de barbares par les chroniques européennes et persanes horrifiées par l'ampleur des massacres, ils ont pourtant instauré la Pax Mongolica. Cette domination a garanti une stabilité politique exceptionnelle, favorisant le commerce transcontinental, imposant la tolérance religieuse institutionnelle et développant un réseau postal impérial d'une efficacité absolue.

Les Barbaresques : Du 16ᵉ siècle au 19ᵉ siècle, ces corsaires d'Afrique du Nord sont assimilés par l'Occident chrétien à des pirates féroces réduisant les captifs en esclavage. Si la guerre de course et la traite caractérisent leur économie, ces marins dépendent en réalité des régences ottomanes (Alger, Tunis, Tripoli), des États fortement centralisés dotés d'une diplomatie active et de règles maritimes strictes. Le qualificatif de « barbare » sert ici à légitimer l'affrontement religieux et, plus tard, la colonisation.

4. Un peu de pop culture

Créé par Robert E. Howard, Conan le Barbare inverse le stéréotype en opposant la vigueur du héros à la décadence des nations sédentaires. Dans l'âge hyborien, ce guerrier cimmérien se distingue par sa force, son instinct et son intégrité face à la corruption des cités dites civilisées. La barbarie y devient le symbole d'une pureté originelle et d'une liberté indomptable, tandis que la civilisation est présentée comme un état transitoire et corrompu.

Dans la série de jeux vidéo Civilization (1991), les barbares sont présentés comme des entités non jouables (de couleur rouge), sans capacité diplomatique, ni évolution technologique, dont l'unique fonction est de piller les civilisations sédentaires. Ce fonctionnement ludique perpétue la vision binaire héritée des Grecs.

Game of Thrones : les « Sauvageons » (ou le Peuple Libre) incarnent la figure classique du barbare vivant au-delà du Mur, un gigantesque rempart qui rappelle le limes romain ou le mur d'Hadrien. Perçus par les sédentaires de Westeros comme des brutes anarchiques et sanguinaires, ils possèdent pourtant une culture riche, des règles d'honneur strictes et une organisation politique fondée sur l'adhésion volontaire plutôt que sur la soumission héréditaire.

Le Seigneur des Anneaux : J.R.R. Tolkien décline le stéréotype sous 2 angles opposés. Les peuples du Sud et de l'Est incarnent le cliché classique de la horde ennemie au service des ténèbres. À l'inverse, les Rohirrim représentent le « bon barbare » d'inspiration germanique : bien que jugés rudes par les sédentaires du Gondor, ils possèdent une culture noble et un sens de l'honneur salvateur.

Mad Max : Dans le cinéma post-apocalyptique, la figure du barbare est projetée dans un futur en ruines. Après l'effondrement technologique, les survivants retournent à un état tribal et violent. Les bandes de pillards motorisés y sont dépeintes exactement comme les sédentaires antiques décrivaient les Huns ou les Mongols : des hordes nomades, sans lois, guidées par la seule loi du plus fort. Cette œuvre inspirera le manga Hokuto No Ken.

5. Un peu de réflexion

L'actualité montre que le mécanisme d'exclusion du « barbare » reste actif, non seulement dans les discours politiques, mais aussi dans notre culture populaire.

Paradoxalement, alors que les sociétés antiques rejetaient les barbares au nom de leur propre supériorité, ce sont ces mêmes peuples périphériques qui ont permis le renouvellement et la survie d'une partie du patrimoine européen en s'y assimilant.

Comme le soulignait Claude Lévi-Strauss dans une formule célèbre : « Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie. », l'obscurantisme contemporain se manifeste ainsi lorsque l'on refuse de reconnaître l'humanité et la cohérence interne des cultures que l'on ne comprend pas, reproduisant ainsi l'exact travers des Grecs, au détriment de l'altérité.

L'historien Walter Goffart a également bouleversé l'analyse des « invasions barbares » en montrant que les mouvements de populations du 5ᵉ siècle étaient souvent des processus complexes d'intégration, d'acculturation et de négociation avec l'Empire romain déclinant, plutôt que des déferlements de violence pure. D'où l'intérêt de parler davantage de migrations, que d'invasions.

L'usage contemporain de termes associés à la barbarie montre que ce mécanisme d'exclusion symbolique demeure présent dans les sociétés modernes. Des expressions comme « sauvageons », employée par Jean-Pierre Chevènement en 1999, ou plus récemment « ensauvagement » et « barbarie » dans certains discours politiques et médiatiques, témoignent de la permanence d'un vocabulaire opposant implicitement un ordre social considéré comme civilisé à des comportements perçus comme menaçants ou extérieurs aux normes collectives. Si ces termes peuvent parfois servir à décrire des phénomènes réels de violence ou de désordre, ils peuvent également contribuer à simplifier des réalités sociales complexes en transformant des individus ou des groupes en figures symboliques de l'altérité. Le mécanisme rejoint ainsi, dans une certaine mesure, la logique ancienne du « barbare » : définir une frontière entre un « nous » présenté comme rationnel et organisé, et un « eux » associé au désordre ou à l'irrationalité.

Cette rhétorique sécuritaire trouve un écho direct dans le monde du sport, notamment lors des débordements violents autour du football, comme l'a longtemps illustré l'histoire du hooliganisme lié au PSG, où le qualificatif de « barbare » a couramment été employé par les médias. Les supporters radicaux se retrouvent ainsi rejetés en dehors du corps social et des règles de la cité civilisée. Ce glissement sémantique assimile le vandalisme moderne à la destruction aveugle attribuée à tort aux anciens peuples germaniques.

La persistance de ces expressions montre que le mécanisme d'altérisation étudié par les historiens de l'Antiquité, notamment à travers la figure du « barbare » chez les Grecs, demeure un phénomène récurrent dans les sociétés humaines. En associant certains comportements contemporains aux images historiques des Vandales ou des Huns, certains discours peuvent contribuer à essentialiser des phénomènes sociaux complexes en réduisant des groupes ou des individus à des figures symboliques du désordre. Cette logique ne signifie pas que toute critique de la violence ou de la délinquance relève d'une stigmatisation, mais elle rappelle que la frontière entre analyse d'un problème social et construction d'un « ennemi intérieur » peut parfois devenir poreuse. L'étude du concept de barbarie invite ainsi à interroger la manière dont les sociétés définissent leurs propres normes de civilisation en opposition à ceux qu'elles placent à leurs marges.

Références

  1. Lors du déclin de l'Empire romain, il n'y a pas eu de grandes invasions barbares - France Culture
  2. Retrouver les Barbares : Le Moyen Âge en mouvement - France Culture
  3. Le "barbare" : une fiction de l'ethnocentrisme - France Culture
  4. Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie - Radio France
  5. Naissance du concept de barbare - Edmond Lévy, Persée
  6. Qui sont les barbares ? - Bernard Jolibert, HAL

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