La technologie 🤖

« Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. »

Arthur C. Clarke

1. Un peu de définition

L’étymologie du mot technologie remonte au grec technē "art, métier" et logos "discours, étude rationnelle". En grec, tekhnē est aussi lié au verbe tektōn, qui signifie le charpentier ou le bâtisseur (racine que l'on retrouve dans "architecte"). La technologie est par essence la science de la construction et de la fabrication d'outils ou d'ouvrages.

Dans la pensée grecque, la technē s'oppose à la tychē (le hasard) et à la physis (la nature). Elle est l'un des 5 modes par lesquels l'âme accède à la vérité, aux côtés de la science (épistémè), de la prudence (phronèsis), de la sagesse (sophia) et de l'intelligence (noûs).

Tandis que la nature possède son propre principe de mouvement et de croissance, la technologie nécessite l'intervention d'un agent extérieur (l'artisan ou l'ingénieur) pour exister. Elle désigne tout savoir-faire qui permet de transformer la matière pour atteindre une finalité.

Le terme désigne aussi l'ensemble des termes techniques propres aux sciences, aux arts et aux métiers. L'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers d'Alembert et Diderot peut être considérée comme un traité de technologie.

De nos jours, plus que la technique, la technologie se définit comme un ensemble de savoirs et de pratiques fondé sur des principes scientifiques pour résoudre des problèmes concrets.

2. Un peu d'histoire

De la préhistoire au Moyen Âge

L'histoire technologique débute au Paléolithique avec la taille de la pierre (outils lithiques) et la maîtrise généralisée du feu (il y a environ 400 000 ans par Homo Erectus), qui constituent les premières extensions des capacités de l'homme.

Au 4ᵉ millénaire AEC, l'invention de la roue (initialement pour le tour de potier) et de l'écriture en Mésopotamie marque le passage vers des sociétés urbaines organisées. Ces innovations ont permis le transport de charges lourdes et la possibilité de conserver des informations dans un but administratif.

Le Moyen Âge voit l'émergence d'innovations comme les moulins (hydrauliques et éoliens) et la boussole 🧭, qui transforment l'économie et l'exploration (via la navigation maritime). L'invention de l'imprimerie par Gutenberg vers 1450 popularise progressivement de nouveaux accès aux savoirs en Occident.

La naissance du concept

L'invention du concept même de « technologie » est attribuée à l'économiste allemand Johann Beckmann (1739-1811), dans son ouvrage Anleitung zur Technologie (Instructions sur la technologie), publié en 1777.

Ce concept s'élabore dans le caméralisme, un courant de pensée visant à optimiser la gestion de l'État et de ses ressources par une approche méthodique et mercantiliste. Il se rapproche de la signification première de l'économie (oikonomia ou « administration domestique »). Cette doctrine définit la discipline comme une « science de l'application » à des fins de puissance publique.

Il englobe tant les artefacts matériels que les systèmes immatériels, transformant radicalement notre rapport à la nature par une maîtrise technique croissante. Cette ambition fait écho à la philosophie de René Descartes, qui souhaitait que l'homme se rende « comme maître et possesseur de la nature ».

Les révolutions industrielles

La première révolution industrielle s'amorce au 18ᵉ siècle grâce au condenseur séparé de James Watt, qui permet de breveter une machine à vapeur performante en 1769. La conversion de l'énergie thermique en énergie mécanique permet de multiplier la capacité de production.

Cette mécanisation s'intensifie au 19ᵉ siècle avec l'essor de l'électricité, symbolisé par l'ampoule à incandescence de Thomas Edison en 1879. Conjuguée à l'apparition du taylorisme, la production de masse transforme l'urbanisme et les modes de vie des populations.

L'ère de l'information

L'électronique moderne naît en 1947 avec l'invention du transistor par Bardeen, Brattain et Shockley. L'apparition du réseau ARPANET en 1969 et du premier microprocesseur Intel 4004 en 1971 amorce la miniaturisation du calcul et la connexion globale.

Le déploiement du World Wide Web dans les années 1990, la généralisation du smartphone en 2007 et l'essor du Cloud Computing rendent l'infrastructure numérique omniprésente. Alimentée par la collecte massive de données (Big Data), l'intelligence artificielle devient générative au 21ᵉ siècle, s'imposant au cœur des processus de création et de décision.

3. Un peu de philosophie

Les débuts de l'ère de l'information ont soulevé plusieurs questionnements sur le sens.

Pour Jacques Ellul, la technique est devenue un système autonome et sacré, dont l'unique moteur est la recherche de l'efficacité maximale, échappant ainsi à toute maîtrise humaine. Ce qui engendre une technocratie où la gestion des affaires publiques et de la culture n'obéit plus à des choix moraux, faisant fi des libertés individuelles.

Gilbert Simondon rejette cette vision pessimiste et plaide pour l'intégration de la technique dans la culture générale. Il propose que l'humain cesse de percevoir la machine comme une esclave pour en devenir le médiateur, pour établir une relation de compréhension et de respect mutuel avec l'objet technique, dépassant ainsi l'aliénation.

Bernard Stiegler définit l'être humain comme un être par défaut qui ne se constitue que par l'usage de ses outils ou prothèses (extériorisations nécessaires). Il qualifie la technique de pharmacologie, car elle agit simultanément comme un remède permettant le progrès pratique, mais aussi comme un poison ☠️capable d'aliéner la mémoire et l'attention.

4. Un peu d'éthique

En 1979, Hans Jonas formule le principe responsabilité, un impératif exigeant que nos actions présentes ne compromettent pas l'existence des générations futures. Cette éthique s'oppose à la loi de Gabor, qui suggère que tout ce qui est techniquement réalisable sera nécessairement réalisé, sans égard pour les conséquences morales ou sociales de l'innovation.

Les craintes sur les technologies alimentent les débats sur la régulation, visant à instaurer des garde-fous juridiques pour encadrer le développement des algorithmes et éviter la déshumanisation. Par exemple, l'AI Act au sein de l'Union européenne, qui a pour objectif de classer les systèmes d'IA selon leur niveau de risque (minimal, limité, élevé ou inacceptable).

L'ère de l'information facilite la prolifération des pseudo-sciences, où des discours sans fondement utilisent le vernis technologique pour gagner en crédibilité. Les algorithmes de recommandation privilégient souvent l'engagement (émotion, indignation) sur la véracité.

L'enjeu éthique contemporain consiste à distinguer les améliorations des illusions du progrès, construites sur des contraintes économiques). L'approche low-tech propose une alternative critique : elle privilégie des solutions sobres, durables et accessibles.

5. Un peu de risques

De nombreux mythes nous avertissent d'éventuels dangers (Prométhée, Icare, Talos…). On peut aussi penser au cornucopianisme, la croyance en des ressources illimitées et en des innovations permanentes qui permettront de toujours résoudre les problèmes rencontrés par l'humanité.

Avec l'avènement des calculatrices, puis des GPS et aujourd'hui de l'IA, l'humain délègue des fonctions cognitives à la machine. Ce processus de "désactivation" de certaines compétences au profit de nouvelles formes d'intelligence interroge.

L'obsession pour les progrès techniques fait écho aux critiques de l'idéologie californienne analysée par l'historien Fred Turner. Ce dernier montre comment la contre-culture des années 1960 a fusionné avec le libéralisme économique de la Silicon Valley pour promouvoir une utopie numérique portée par des figures comme Mark Zuckerberg ou Elon Musk. Le cyberespace se perçoit comme une nouvelle frontière où les hiérarchies sociales disparaîtraient au profit de l'échange de savoirs.

De nos jours, la numérisation systématique des services publics engendre des phénomènes d'exclusion, particulièrement au sein des populations étrangères ou précaires. Elle transforme l'outil technologique en une barrière administrative où l'illectronisme devient un obstacle majeur, supprimant de fait le droit à l'erreur pour les usagers les plus fragiles.

Alors que l'IA générative pourrait provoquer une forme de déshumanisation des échanges sociaux, l'enseignement de la technologie dès la 6ᵉ en France vise à former des citoyens capables de comprendre ces systèmes comme des objets dont il faut maîtriser l'impact environnemental, une nécessité devenue critique face à la consommation croissante d'énergie et de matières premières qu'exige leur infrastructure.

6. Un peu de futurologie

Malgré ces fractures sociales, les futurologues tentent de réfléchir à des lois de croissance.

La futurologie s'appuie souvent sur la loi de Moore, qui prédisait le doublement de la complexité des puces tous les 2 ans. Elle a ouvert la voie à la convergence des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives).

Ces domaines laissent entrevoir des avancées dans les technologies médicales où des dispositifs nanométriques pourraient traiter des pathologies comme la maladie de Parkinson en agissant directement à l'échelle cellulaire.

Le cyberpunk dépeint un futur où la haute technologie coexiste avec la dégradation sociale, où les avancées en informatique ou en biotechnologie ne profitent qu'à une élite. Dans ces univers urbains saturés, l'individu se réduit à une extension de la machine au sein d'une société fragmentée, qui engendre des marginaux face au pouvoir des méga-corporations.

7. Un peu de transhumanisme

Le transhumanisme, théorisé notamment par le philosophe suédois Nick Bostrom, prône l’usage des biotechnologies pour transcender les limites naturelles. Cette idéologie ambitionne de passer d’une médecine réparatrice à une logique d’augmentation systématique des performances physiques et cognitives de l’individu.

Des projets comme Neuralink illustrent cette volonté d'abolir la frontière entre le cerveau et la machine pour éradiquer le handicap. En transformant le corps en un objet technique perfectible, cette quête cherche à pallier les défaillances sensorielles ou motrices par des interfaces neurologiques avancées.

Cette fuite en avant technologique vise ultimement à repousser la mort, considérée comme un simple problème technique à résoudre, oubliant au passage le mythe de Sisyphe. L'idéologie cherche à faire sortir l'humain de la condition cyclique et tragique (le rocher qui retombe toujours) par une linéarité ascendante infinie.

8. Un peu de réflexion

L’aphorisme de l'écrivain Arthur C. Clarke montre que la technologie est une force transformatrice de la perception humaine. Cette convergence entre recherche fondamentale et outils techniques donne naissance aux technosciences, où la distinction entre la connaissance théorique et l'intervention sur la matière devient de plus en plus poreuse.

L’évolution technique suscite des réactions contrastées, oscillant entre la technophobie et la technolatrie, où peut se loger la néophilie, cette curiosité pour l'inédit qui nous pousse à embrasser des innovations "magiques" avant même d'en avoir saisi les conséquences éthiques ou sociales.

Aujourd'hui, cette tension s'exprime particulièrement à travers la réalité virtuelle, qui permet de s'extraire de l'espace physique pour explorer des mondes simulés, redéfinissant l’entièreté de notre perception sensorielle.

Références

  1. La notion de technè en Grèce ancienne - Isabelle Warin, Cairn, 2021
  2. Qu’est-ce que la technologie ? Jalons pour l’histoire longue d’un concept oublié - Guillaume Carnino, Presses universitaires de Rennes, 2017
  3. Johann Beckmann et la place du discours technologique dans la pensée économique - Jochen Hoock, Presses universitaires de Rennes, 2014
  4. Article “Technologie” de l’Encyclopaedia Universalis - Jacques Guillerme, e-Phaïstos, 2014
  5. Mais d’où vient la technologie ? - Anne-Françoise Garçon, e-Phaïstos, 2013

2 vues · 0 vote positif

Réactions

Connectez-vous pour réagir.

Commenter ce contenu…

Commentaires

0 message