Définition de la rhétorique

Le mot « rhétorique » vient du grec et donne l'idée de « art oratoire, art de bien parler, de bien dire ». La rhétorique est donc étymologiquement la technê, le savoir-faire technique, propre à celui qui parle devant une assemblée.
La rhétorique ne se résume pas à de la parlote, mais est une compétence pratique, enseignable, destinée à agir sur un auditoire dans un cadre précisément civique — celui de l'Assemblée, du tribunal ou de la cérémonie publique.
Pour bien saisir les rouages de cet art oratoire, plusieurs notions fondamentales doivent être distinguées :
Débat : Échange encadré et contradictoire d'opinions ou d'arguments entre plusieurs interlocuteurs s'exprimant sur un sujet donné.
Dialectique : Art du dialogue rationnel et du débat contradictoire visant à dégager une vérité en confrontant des thèses opposées.
Argument : Raisonnement logique ou preuve présentée pour étayer une affirmation, réfuter une thèse ou entraîner l'adhésion d'un auditoire.
Sophistique : Pratique oratoire centrée sur l'efficacité persuasive et l'illusion d'optique verbale, où la maîtrise du discours prime sur la recherche de la vérité objective.
Éristique : Art du combat verbal et de la joute oratoire dont le seul but est d'emporter la victoire sur l'adversaire, peu importent la rigueur logique ou la vérité des arguments.
Polémique : Débat agressif ou confrontation passionnée visant à réfuter avec véhémence les idées d'un adversaire et à discréditer sa position dans l'espace public.
Éloquence : Talent naturel ou art maîtrisé d'exprimer ses pensées et d'émouvoir ou convaincre par une parole fluide, harmonieuse et percutante.
2. Un peu d'histoire
Antiquité
Au 5ᵉ siècle AEC, la rhétorique naît avec Corax et Tisias en Sicile, qui codifient les premières techniques de plaidoirie pour aider les citoyens à défendre leurs propriétés devant les tribunaux après la chute des tyrans. Ce savoir gagne rapidement l'Athènes de Périclès avec l'arrivée des sophistes, au premier rang desquels Gorgias.
La maîtrise du discours y devient aussitôt l'outil indispensable de l'engagement politique. Les sophistes font alors de la rhétorique un art capable d'agir sur l'âme de l'auditeur avec la même puissance qu'un remède sur le corps, tout en introduisant la notion de kairos — l'art de saisir le moment opportun pour adapter son propos aux circonstances.
Face aux excès de la sophistique, Isocrate transforme la rhétorique en un projet éducatif et politique global. Dans son école fondée, il associe l'art de bien parler à la recherche du bien commun, faisant de l'éloquence un instrument de culture civique et d'unité du monde grec.
Dans son traité Rhétorique, Aristote définit la discipline comme la faculté de discerner, dans chaque situation, les moyens de persuasion disponibles. Loin d'être une simple manipulation, elle constitue une technique d'argumentation adaptée à un auditoire et à un contexte précis. Il y structure l'art oratoire autour de 3 genres de discours (délibératif, judiciaire, épidictique) et de 3 modes de preuve : l'ethos (la crédibilité de l'orateur), le pathos (les émotions de l'auditoire) et le logos (l'argumentation rationnelle).
À Rome, Cicéron reprend cet héritage grec pour en faire un instrument politique majeur. Dans le De Oratore, le Brutus et l'Orator, il construit une conception de la parole persuasive où l'orateur devient sujet et auteur de son discours, la rhétorique se mettant au service de la carrière publique, de l'auctoritas et de l'homonoia (la concorde civique).
Au 1ᵉʳ siècle, Quintilien systématise cet enseignement dans son Institution oratoire, vaste traité pédagogique qui ambitionne de former non seulement un orateur accompli, mais un vir bonus dicendi peritus — un homme de bien habile à parler. L'enseignement antique fixe alors définitivement les 5 canons du travail oratoire : l'inventio (trouver les arguments), la dispositio (les ordonner), l'elocutio (les mettre en forme), la memoria (les mémoriser) et l'actio (les prononcer).
Moyen Âge
La rhétorique médiévale s'intègre au Trivium aux côtés de la grammaire et de la dialectique. Subordonnée à la théologie, elle s'éloigne du débat politique pour devenir un outil d'exégèse et de défense de la foi, s'appuyant sur Augustin d'Hippone (De Doctrina Christiana) qui légitime l'usage de l'éloquence antique au service des Écritures.
Cette rhétorique médiévale se spécialise en compétences pratiques indispensables à la société chrétienne. Elle s'épanouit dans l'ars praedicandi (l'art du sermon) pour instruire les fidèles, et dans l'ars dictaminis (l'art de la rédaction épistolaire et administrative) au service de la diplomatie et des chancelleries.
La Renaissance
Aux 15ᵉ et 16ᵉ siècles, l'humanisme opère une redécouverte majeure de la rhétorique antique. Des figures comme Pétrarque, Érasme ou Lorenzo Valla rejettent le latin scolastique, jugé figé, pour retourner directement aux textes originaux de Cicéron et de Quintilien. En plaçant la maîtrise des studia humanitatis (les études d'humanités) au centre de la pédagogie, les humanistes font de l'éloquence le pilier de l'éducation philosophique, littéraire et politique, façonnant l'idéal de l'honnête homme.
Parallèlement, à Florence, Jérôme Savonarole (1452–1498) enflamme les foules par une rhétorique véhémente, usant d'un pathos religieux redoutable pour imposer une réforme morale rigoriste. À l'opposé de cette éloquence sacrée, Nicolas Machiavel théorise dans Le Prince (1532) un usage pragmatique et désabusé de la parole politique, où la persuasion devient un pur instrument au service de la conquête et du maintien du pouvoir.
La diffusion de l'imprimerie transforme radicalement la portée du discours en permettant la circulation rapide des manuels d'éloquence et des traités politiques. La rhétorique ne s'exerce plus seulement dans l'instantanéité de la parole prononcée, mais devient une technique écrite et imprimée, étendant son influence à l'ensemble des élites européennes, tout en consolidant sa place centrale dans la culture humaniste.
À la fin du 18ᵉ siècle, la Révolution française redonne à la tribune la ferveur politique de l'agora antique. Des orateurs comme Mirabeau, Danton, Robespierre ou Saint-Just font du discours le moteur du pouvoir. Nourrie de références à la République romaine, l'éloquence parlementaire redevient un instrument décisif pour façonner les lois et mobiliser la nation.
Cependant, cette parole publique bascule rapidement dans une dramatisation radicale. Dans un contexte de guerre civique et d'urgence, la rhétorique devient une arme de combat où haranguer et dénoncer servent à légitimer l'action politique, illustrant la puissance de la parole persuasive capable aussi bien de fonder des droits nouveaux que d'accompagner la Terreur.
19ᵉ siècle
Arthur Schopenhauer propose une vision désenchantée du discours dans L'Art d'avoir toujours raison (1830). Il y théorise la dialectique éristique non comme une recherche de la vérité, mais comme une joute stratégique où la maîtrise des biais et la domination psychologique priment sur la logique.
Friedrich Nietzsche va plus loin en 1872 en affirmant que tout langage est par essence rhétorique. Pour lui, la vérité n'est qu'un assemblage de métaphores et de tropes : la rhétorique n'est plus seulement un art d'orateur, mais le moteur même de la pensée et de la volonté de puissance.
20ᵉ siècle
Dans la première moitié du 20ᵉ siècle, la rhétorique dévie vers la propagande de masse sous les régimes de Benito Mussolini et d'Adolf Hitler. Le discours politique y délaisse l'argumentation rationnelle au profit d'une manipulation émotionnelle, visuelle et sonore. Exploitant la radio et le cinéma, cette rhétorique totalitaire pousse le pathos à son paroxysme : théâtralisation, répétitions incantatoires et mythes simplificateurs s'unissent pour hypnotiser les foules et paralyser le sens critique.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca opèrent une renaissance majeure de la discipline avec leur Traité de l'argumentation : La Nouvelle Rhétorique (1958). Face aux dérives de la propagande et au dogmatisme des idéologies, ils cherchent à fonder une logique du raisonnable qui échappe au pur calcul mathématique sans tomber dans l'irrationalité.
Cette « Nouvelle Rhétorique » déplace le centre de gravité du discours : la valeur d'un argument ne dépend plus d'une vérité absolue, mais de son adhésion par un « auditoire universel ». La persuasion redevenait ainsi le fondement démocratique de la décision libre, offrant une alternative rationnelle à la violence et au fanatisme.
3. Un peu des autres cultures
En Inde, l'école du Nyāya formalise dès le 3ᵉ siècle AEC une logique rigoureuse de la délibération. Elle distingue 3 formes de débat selon leur finalité : le Vāda, dialogue constructif fondé sur des règles communes et orienté vers la recherche de la vérité ; le Jalpa, joute oratoire où l'objectif principal est de l'emporter sur son adversaire, y compris par des procédés dialectiques ; et le Vitaṇḍā, qui consiste à réfuter la thèse adverse sans défendre soi-même de position.
En Chine, l'École des Noms (Mingjia) explore la relation entre le langage et la réalité à travers la dialectique des paradoxes, notamment ceux de Gongsun Long, célèbre pour l'énoncé « un cheval blanc n'est pas un cheval », qui interroge les rapports entre les mots, les catégories et les choses. Dans le même temps, les conseillers politiques de l'école Zonghengjia théorisent l'art d'évaluer psychologiquement un souverain afin d'orienter ses décisions sans confrontation directe, en adaptant leur discours aux intérêts.
Ces traditions d'Orient ou les pratiques orales d'Afrique — comme l'art de la palabre, qui privilégie la recherche du consensus, et la fonction régulatrice du griot, dépositaire de la mémoire collective et médiateur des conflits — rappellent que la persuasion ne prend pas toujours la forme d'un affrontement d'idées ou d'un plaidoyer de tribunal.
4. Un peu de réflexion
Depuis l'Antiquité, de la dénonciation platonicienne dans le Gorgias à la légitimation rationnelle d'Aristote, la tension originelle de la rhétorique demeure. L'art oratoire oscille constamment entre son idéal civique — convaincre par la raison pour fonder un consensus — et ses dérives polémiques ou éristiques, où la parole devient un instrument de domination visant à terrasser l'adversaire.
Plus près de nous, Roland Barthes rappelait combien cette discipline millénaire, bien qu'écartée des enseignements traditionnels, continuait d'irriguer la parole publique. Dans son sillage, le médiologue Régis Debray a montré que l'efficacité persuasive dépend étroitement de ses supports de transmission, la rhétorique se réinventant au rythme des mutations techniques, de l'imprimé aux réseaux numériques.
À l'ère numérique contemporaine, ces canaux d'information saturés favorisent une simplification spectaculaire du discours. En s'appuyant sur un lexique restreint, des phrases courtes et des répétitions martelées — style dont la parole politique de Donald Trump est devenue l'archétype —, l'orateur moderne délaisse les subtilités du logos pour une efficacité émotionnelle immédiate et une illusion de vérité brute.
Sur le plan anthropologique, aucune société ne peut se passer de rhétorique. Qu'il s'agisse des assemblées grecques, des sermons médiévaux, des plaidoiries ou des débats numériques, toute communauté humaine s'appuie sur des formes codifiées de persuasion pour produire l'adhésion, réguler les conflits et légitimer le pouvoir.
Références
- Séduire les foules, une histoire de rhétorique - Arnaud Macé, France Culture, 2025
- Vrai, faux, persuasion et vraisemblance. Dialectique et rhétorique chez Aristote - Justine Garzaniti, Revue Philosophique de Louvain, 2007
- Cicéron, sophiste romain - Florence Dupont, Langages, 1982
- L'ancienne rhétorique - Roland Barthes, Communications, 1970
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