Les Sophistes

1. Un peu de définition
Le mot grec sophiste désigne originellement « celui qui sait », détenant une sagesse d'ordre pratique ou technique. Il s'oppose donc au mot philosophe qui signifie « celui qui aspire au savoir » sans la posséder, une distinction largement construite par Platon pour disqualifier leur prétention à détenir une science universelle.
En opposition aux philosophes grecs les plus connus de l'Antiquité : Socrate, Platon, Aristote… on trouve ceux qu'on appelle les Sophistes. Ceux-ci s'inscrivent dans une tradition grecque plus ancienne de la sophia, illustrée notamment par les Sept Sages, sans pour autant se confondre avec eux.
Les principaux Sophistes : Protagoras d'Abdère, Gorgias de Leontium, Prodicos de Ceos, Thrasymaque, Antiphon d'Athènes, Hippias d'Elis… Les Sophistes furent ainsi parmi les premiers intellectuels itinérants.
La sagesse du sophiste, c'est d'avoir réponse à tout : Il a le pouvoir d'argumenter sur toute question. La rhétorique est ainsi l'art d'apporter à l'âme des sentiments positifs par les mots. Il est acquis pour eux que le langage humain est beaucoup plus qu'un instrument de communication : il s'agit d'une puissance psychagogique capable de modeler l'esprit de l'auditeur.
2. Un peu de diabolisation
Bien qu'ils ne forment pas une école unifiée, les Sophistes furent considérés longtemps comme les parias de la pensée antique. Séducteurs des foules, on les accuse d'être des paradeurs de l'esprit qui ne s'intéressent pas à la vérité, ou d'avoir des raisonnements captieux. D'aucuns y voient même les ancêtres des avocats.
On les accuse de faire des "sophismes" : raisonnement qui n’est logique ou vrai qu’en apparence, mais qui serait délibérément conçu pour tromper… l'étymologie voit pourtant la chose autrement : sóphisma ("habileté, invention ingénieuse"). Un peu comme oxymore "alliance de mots surprenante", a l'exemple de l'obscurantisme athée, concept qui semble surprenant de prime abord, bien moins quand on y réfléchit.
Cette maîtrise se manifeste notamment dans l'art des Logoi dissoi (les discours doubles), consistant à soutenir avec une égale force persuasive le pour et le contre d'une même thèse. Ceux comme Protagoras ou Gorgias étaient souvent des xenoi, des étrangers itinérants vendant leur savoir, ce qui alimentait la suspicion de Platon à leur égard, les voyant comme des éléments déstabilisateurs pour l’ordre de la cité.
3. Un peu de contexte politique
C'est vers le milieu du 5ᵉ siècle AEC, sous le gouvernement de Périclès, que les premiers Sophistes s'imposent à Athènes. Après les guerres médiques (479 AEC), le monde grec connaît un profond renouveau politique et intellectuel. Si les rivalités entre cités demeurent vives, l'idée d'une appartenance commune à une même civilisation hellénique commence à s'affirmer.
Dans ce contexte d'émergence d'un idéal panhellénique, les Sophistes, souvent étrangers (xenoi) et voyageurs, incarnent un certain cosmopolitisme. Leur réputation dépasse fréquemment le cadre de leur cité d'origine, ce qui leur vaut d'être sollicités pour des missions diplomatiques, politiques ou religieuses auprès de différentes cités grecques.
Les Sophistes sont liés à la démocratie : ils proposent, contre rémunération, une compétence qui permettra à celui qui a une ambition politique d'obtenir plus aisément l'adhésion des citoyens au sein des assemblées comme l'Ékklesia ou l'Héliée.
4. Protagoras d'Abdère
Né vers 480 AEC, Protagoras apparaît aux athéniens comme le praticien d'une nouvelle profession : il enseigne aux jeunes gens de bonne famille qui veulent s’assurer une belle carrière, l’art de l'éloquence : la rhétorique, qui leur permettra de briller dans les assemblées où se prennent les décisions concernant la cité.
Il fonde fermement la valeur du discours de persuasion en théorisant la disqualification du discours de vérité. Si les philosophes ont été incapables de produire un discours unique sur la Nature, c'est parce que cela est impossible puisque « l’homme est la mesure de ce qui est et de ce qui n’est pas » ; ce qu’il justifie par le constat qu’en effet « un homme diffère infiniment d'un autre précisément en ce que les choses sont et paraissent autres à celui-ci, et autres à celui-là. »
5. Gorgias de Leontium
Né vers 480 AEC également, il est le sophiste qui véhiculera l'éristique (art de la controverse) : Le langage ne révèle pas l'être, il est l'être par quoi les choses deviennent humaines, c'est-à-dire politiques et contradictoires, d'où l'intérêt des polémiques.
Le présupposé du sophiste est sensualiste : toute connaissance est fondée sur les sensations. Or les sensations varient d’un individu à l’autre, et même d'un moment à l'autre (point de vue, humeur, luminosité…)
Chacun a donc nécessairement une connaissance différente d’une même chose. Si bien que la bonne formule de la connaissance est : « À chacun sa vérité changeante ! ». Le chacun cherche midi à sa porte, ou tout est point de vue… aboutissant à la doxocratie, plutôt qu'à l'épistémocratie.
6. Un peu de réhabilitation
Hegel (1770–1831) est le premier philosophe moderne à avoir accordé aux Sophistes une place centrale, et non-négative, dans la dialectique de l'histoire de la pensée grecque, en les considérant comme les instituteurs de la Grèce.
Arthur Schopenhauer (1788-1860) dans L'art d'avoir toujours raison rendra un honneur semblable aux Sophistes en formalisant les techniques pragmatiques et les stratagèmes de la controverse.
C'est l'historien anglais George Grote (1794–1871) qui réhabilitera scientifiquement les Sophistes. Dans son History of Greece (1846–1856), il rompt avec la tradition héritée de Platon et d'Aristote en les présentant comme des éducateurs, des penseurs et des acteurs essentiels du développement intellectuel et démocratique de la Grèce classique.
7. De nos jours
De nos jours, si on donne trop de sens aux mots sur les réseaux sociaux, on vous accusera d'être un troll, de jouer sur les mots… d'être un sophiste. Ce qui peut très bien se voir comme un compliment quand on y pense.
Les Sophistes de l'Antquité ont surtout eu mauvaise réputation à cause du portrait satirique donné par Platon, des gens qui veulent s'enrichir en vendant des savoirs. Socrate aurait vécu de manière simple et modeste, grâce à l'héritage de son père, Sophronisque, qui était un sculpteur. Il n'exigeait pas de paiement pour ses enseignements et vivait de la générosité de ses amis et disciples.
Platon était issu d'une famille aristocratique et avait des moyens financiers importants. Il a hérité d'une fortune considérable de son père, Ariston, qui était un noble athénien. Il a également reçu des dons et des subventions de la part de ses privilèges et mécènes, notamment de Dion de Syracuse. Platon a utilisé sa fortune pour fonder l'Académie, une école de philosophie à Athènes, où il a enseigné et mené des recherches. Le mépris platonicien pour le salaire des Sophistes relève ainsi d'un biais de classe aristocratique face à des roturiers étrangers transformant la culture en outil de promotion sociale.
Ah les sophistes si souvent accusés de jouer sur les mots, d'être immoraux, des trolls… mais si il y'a jeu, c'est que dans le sens des mots, il y'a un véritable enjeu en soi, on ne peut plus sérieux !🎮
Références
- Couverture : Lié au 0.8 — Philosophie
- Débat sur l’agora, les malheurs des sophistes - Arnaud Marcé, France Culture, 2025
- La philosophie, un amour de sophie : la figure du sophiste - Barbara Cassin, France Culture, 2013
2 vues · 0 vote positif
Réactions
Connectez-vous pour réagir.
Commentaires
0 message