L'extrême gauche

Entre révolution et réformisme, où commence réellement l'extrême gauche ?
1. Un peu de définition
L'extrême gauche désigne un ensemble de courants qui contestent radicalement le capitalisme et cherchent une transformation profonde de l'ordre économique et social. Historiquement, elle se distingue de la gauche réformiste par son objectif de rupture avec le système capitaliste, souvent associé à une perspective révolutionnaire plutôt qu'à sa transformation progressive.
Elle rassemble des traditions diverses — trotskistes, maoïstes, communistes révolutionnaires ou anarchistes — qui divergent sur le rôle de l'État, du parti et des élections, mais partagent généralement des idéaux égalitaristes et internationalistes. La frontière avec la gauche radicale reste néanmoins discutée : celle-ci privilégie généralement la voie électorale, tandis que l'extrême gauche est historiquement davantage associée à une stratégie révolutionnaire.
Certaines caractéristiques qui lui sont attribuées doivent être nuancées. Le slogan ACAB, par exemple, existe dans certains milieux autonomes ou anarchistes sans représenter toute l'extrême gauche. Celle-ci ne se définit pas davantage par une hostilité aux libertés individuelles : les critiques portent plutôt sur les dérives autoritaires de certaines expériences révolutionnaires et sur la remise en cause de la propriété privée des moyens de production.
2. Un peu d'histoire
Pendant la Révolution française, les catégories contemporaines de gauche et d'extrême gauche n'existent pas encore. Robespierre et les Montagnards incarnent l'aile radicale de la Convention, tandis que les Enragés et les hébertistes portent des revendications plus radicales encore. En 1796, la Conjuration des Égaux, menée par Gracchus Babeuf, tente de renverser le Directoire et devient une référence du communisme révolutionnaire.
Au 19ᵉ siècle, la révolution industrielle favorise l'essor de doctrines contestant le capitalisme. Pierre-Joseph Proudhon, figure majeure de l'anarchisme, développe une pensée socialiste libertaire hostile au capitalisme et à l'État, tandis que Marx et Engels donnent au communisme révolutionnaire une nouvelle base théorique. La Commune de Paris de 1871, qui rassemble plusieurs courants, devient ensuite une référence majeure pour les anarchistes et marxistes révolutionnaires.
Au 20ᵉ siècle, la révolution russe de 1917 bouleverse la gauche européenne. En France, le congrès de Tours de 1920 conduit à la création du Parti communiste français. À mesure que celui-ci s'institutionnalise et participe au jeu électoral, notamment avec le Front populaire de 1936 puis après 1945, des mouvements trotskistes et révolutionnaires se développent sur sa gauche en dénonçant notamment le stalinisme et la stratégie réformiste des grands partis ouvriers.
Mai 1968 donne une visibilité nouvelle aux mouvements trotskistes, maoïstes, anarchistes et autonomes. La Ligue communiste, puis la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), et Lutte ouvrière (LO) deviennent deux organisations importantes de cette famille politique. Après le recul du communisme et la disparition de l'URSS en 1991, l'extrême gauche se recompose autour de l'anticapitalisme, de l'altermondialisme et de nouveaux mouvements sociaux. En 2009, une partie de la LCR fonde le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA).
3. En France : le cas LFI
D'un point de vue historique, La France insoumise (LFI), créée en 2016, ne correspond pas pleinement à l'extrême gauche révolutionnaire traditionnelle : elle privilégie la conquête du pouvoir par les élections. Jean-Luc Mélenchon est cependant issu du trotskisme, avant de rejoindre le Parti socialiste en 1976, puis de le quitter en 2008. La construction de LFI prolonge cette rupture avec le PS et, lors de la présidentielle de 2017, la gauche se divise notamment entre les candidatures de Mélenchon et Benoît Hamon, malgré des discussions qui n'aboutissent pas à une candidature commune.
Cependant, le classement de LFI à l'extrême gauche fait aujourd'hui l'objet d'une bataille politique. Ses adversaires mettent notamment en avant sa stratégie de conflictualité, la forte centralisation du mouvement autour de Jean-Luc Mélenchon, ses rapports tendus avec certaines institutions et la police, ainsi que plusieurs controverses relatives à l'antisémitisme ou aux prises de position de certains de ses élus. Ces éléments alimentent l'accusation de radicalisation, sans suffire à établir une continuité doctrinale avec l'extrême gauche révolutionnaire.
Le cas de LFI illustre ainsi la difficulté de définir l'extrême gauche contemporaine. Le mouvement partage avec elle une critique forte du capitalisme et des inégalités, mais s'en distingue par sa stratégie électorale et son objectif de conquête institutionnelle du pouvoir. Il est donc fréquemment situé dans la gauche radicale ou de rupture, tandis que sa qualification d'extrême gauche demeure discutée.
4. Dans les autres pays
En Europe, l'extrême gauche prend des formes différentes selon les pays. En Allemagne, des organisations communistes et autonomes coexistent avec Die Linke, généralement classée dans la gauche radicale. En Espagne, Podemos s'est également développé comme une gauche radicale électorale, distincte des organisations révolutionnaires traditionnelles.
En Italie, le puissant Parti communiste italien a longtemps coexisté avec une extrême gauche révolutionnaire et autonome. Durant les années 1970, certains groupes basculent dans la lutte armée, notamment les Brigades rouges. Cet épisode illustre la radicalisation violente d'une fraction de l'extrême gauche européenne, sans pouvoir être généralisé à l'ensemble de ses courants.
En Amérique latine, la révolution cubaine de 1959 et Che Guevara inspirent de nombreux mouvements marxistes et guérillas, notamment en Colombie, au Nicaragua et au Salvador. Depuis la fin du 20ᵉ siècle, une partie de la gauche radicale privilégie toutefois la voie électorale. Comme en Europe, la frontière entre gauche radicale et extrême gauche dépend donc largement du rapport au capitalisme, aux institutions et à la révolution.
Références
Historiens spécialisés sur l'extrême gauche : Aurélien Dubuisson, Hugo Melchior, Paolo Stuppia, Michel Dreyfus, Rémi Lefebvre
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