L'anarchie

1. Un peu de définition
Par étymologie, le mot anarchie vient du grec anarkhía, formé de an- (« sans ») et arkhḗ (« pouvoir, commandement »). Le terme désigne ainsi littéralement l'absence de pouvoir ou de gouvernement. Le mot « anarchisme », construit avec le suffixe -isme, désigne quant à lui les doctrines politiques qui se réclament de cet idéal.
L'anarchisme est un mouvement politique qui critique les rapports de domination et les hiérarchies coercitives, qu'ils soient politiques, économiques ou sociaux. Il s'oppose notamment à l'État et au capitalisme, mais aussi, selon les courants, à certaines formes d'autorité religieuse, militaire, patriarcale ou institutionnelle. Il défend à leur place des formes d'organisation libres, égalitaires et autogérées.
Cette critique s'applique aussi à toutes les formes de domination, qu'elles soient morales, sociales, économiques ou politiques. Exemples : oppression de classe, de race, de sexe, d'orientation sexuelle…
L’anarchie n’est point une théorie nouvelle. Le mot lui-même, pris dans l’acception d’« absence de gouvernement », de « société sans chefs », est d’origine ancienne. D'aucuns parlaient même d'acratie, plutôt que d'anarchie.
2. Un peu de libertés
On se trompe souvent lorsqu’on assimile l’anarchisme au nihilisme, en le considérant comme une philosophie négative n’ayant d’autre visée que la destruction.
La société que l'anarchisme souhaite mettre en place s'appuie sur des valeurs libertaires, sans domination, où les hommes émancipés et égaux coopèrent librement. Les libertés individuelles constitueraient la base de l'organisation sociale et des relations économiques et politiques.
La liberté offre en effet à l'homme la possibilité de se réaliser pleinement et d'atteindre tout son potentiel. Il ne peut être totalement libre que si la société est constituée d'individus libres.
L'anarchisme est aussi une philosophie qui refuse tout dogmatisme et met en avant l'autonomie de la conscience morale, au-delà des notions de bien et de mal, définies par une quelconque institution ou "pensée dominante". L'homme doit être libre de se déterminer par lui-même et de l'exprimer.
3. Un peu de personnalités
Le philosophe français Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) est souvent considéré comme le père de l'anarchisme moderne, il a développé la théorie de l'anarchisme mutualiste, qui prône une société sans État où les individus et les groupes s'organisent de manière décentralisée et coopérative. En 1840, il a publié son ouvrage le plus célèbre Qu'est-ce que la propriété ?. Il est connu pour ses idées radicales et libertaires, défendant l'idée que la propriété est un vol.
Le philosophe russe Mikhaïl Bakounine (1814–1876) est l'une des grandes figures de l'anarchisme collectiviste. Il défend l'abolition de l'État et la propriété collective des moyens de production, au sein d'une société organisée de manière décentralisée et fédérative. Partisan de la révolution sociale, il s'oppose notamment à Marx sur le rôle de l'État dans la transition révolutionnaire.
Pierre Kropotkine (1842–1921), prince russe devenu anarchiste, est l'un des principaux théoriciens de l'anarchisme communiste, favorable à une société sans État fondée sur la mise en commun des ressources. Géographe et naturaliste, il développe également dans L'Entraide (1902) l'idée que la coopération constitue, aux côtés de la compétition, un facteur important de l'évolution des espèces et des sociétés humaines.
Élysée Reclus (1830–1905), un géographe français qui été un contributeur régulier à la presse anarchiste et a participé à la création de plusieurs journaux et revues. Il défendait l'idée de la décentralisation et de fédération, où les communautés locales auraient le pouvoir de prendre des décisions et de gérer leurs propres affaires.
Louise Michel (1830–1905), une figure importante de la Commune de Paris en 1871, qui a défendu les droits des travailleurs et des femmes. Elle a également été l'une des premières à arborer le drapeau noir, symbole de l'anarchisme. Elle a passé plusieurs années en exil en Nouvelle-Calédonie.
Emma Goldman (1869-1940), une activiste anarchiste russo-américaine, qui a défendu la liberté d'expression et l'abolition de l'État. Elle est connue pour ses écrits et ses discours passionnés sur l'anarchisme et la révolution sociale. Elle fut pionnière, pour les droits des femmes, y compris le droit à l'avortement et la liberté sexuelle.
Nestor Makhno (1888–1934), un révolutionnaire ukrainien, qui a dirigé la Makhnovchtchina, un mouvement paysan anarchiste, pendant la guerre civile russe, connue sous le nom d'Armée révolutionnaire insurrectionnelle d'Ukraine. Il a combattu à la fois les bolcheviks et les forces blanches.
Buenaventura Durruti (1896–1936), un leader anarchiste espagnol, qui a joué un rôle clé dans la révolution sociale espagnole de 1936, en particulier à Barcelone et dans la région de Catalogne. Il a défendu la collectivisation des terres et des usines par les travailleurs.
4. Echecs et réussites de l'anarchisme
La Commune de Paris de 1871, sans être anarchiste au sens strict, constitue une référence pour de nombreux libertaires. Durant deux mois, elle développe des formes de démocratie directe, d'autonomie municipale et de gestion ouvrière, avant d'être écrasée lors de la Semaine sanglante.
Pendant la guerre civile russe, Nestor Makhno et son mouvement insurrectionnel contrôlent entre 1918 et 1921 une partie du sud-est de l'Ukraine. Des paysans y organisent des communes libres et des assemblées locales. Après avoir coopéré avec les bolcheviks contre les Blancs, les makhnovistes sont finalement vaincus par l'Armée rouge.
L'expérience anarchiste la plus importante se déroule probablement pendant la Révolution espagnole de 1936. En Catalogne, en Aragon et ailleurs, des centaines de milliers de travailleurs participent à la collectivisation des terres, usines et services, notamment sous l'influence de la CNT et de la FAI. Ces expériences disparaissent avec la victoire franquiste en 1939.
Plus durablement, les idées libertaires ont influencé diverses formes de coopération et d'autogestion. Syndicats, coopératives et mouvements sociaux ont repris des principes comme la gestion collective, l'action directe, le fédéralisme et l'autonomie locale.
Ces expériences révèlent une difficulté récurrente : l'autogestion sans État central a pu fonctionner localement, mais son maintien à grande échelle s'est heurté à la guerre, à la répression, aux conflits internes et aux difficultés de coordination. Certaines pratiques anarchistes ont néanmoins durablement influencé le syndicalisme et les mouvements autogestionnaires.
5. Un peu de réflexion
Les anarchistes ont joué un rôle important dans les mouvements ouvriers et les révolutions de l'époque, tels que la Commune de Paris (1871) et la Révolution russe (1917).
La pensée anarchiste a parfois dialogué avec les idées de Charles Darwin et de Friedrich Nietzsche, mais de manières très différentes. Kropotkine s'appuie sur l'évolution pour défendre l'importance de l'entraide et de la coopération, tandis que Nietzsche influence certains anarchistes individualistes par sa critique de la morale et des valeurs établies, bien qu'il ait lui-même été très hostile aux mouvements anarchistes.
On pourrait croire que l'anarchisme est corrélé systématiquement avec la gauche, mais parler d'anarchisme de droite n'est pas antinomique en soi.
L'expression « anarchisme de droite » recouvre des courants très différents et ne se confond pas avec l'anarchisme historique, généralement anticapitaliste. Certains courants libertariens, notamment l'anarcho-capitalisme, souhaitent néanmoins supprimer ou réduire radicalement l'État au profit de la propriété privée et des échanges volontaires. La philosophe américaine Ayn Rand (1905–1982) a influencé une partie du libertarianisme, bien qu'elle ait elle-même rejeté l'anarchisme.
Le jeu vidéo BioShock met en scène Rapture, une société fondée sur un individualisme et un capitalisme radicalisés, inspirés notamment de l'objectivisme d'Ayn Rand. Cyberpunk 2077 présente plutôt une dystopie où l'affaiblissement de l'État s'accompagne d'un pouvoir considérable des mégacorporations.
L'anarchisme historique se situe principalement dans la tradition socialiste et anticapitaliste. Il considère que la liberté individuelle doit s'accompagner de l'égalité sociale et du refus des rapports de domination. Selon ses différents courants, il défend notamment la propriété collective, l'autogestion, le mutualisme ou la libre association.
L'anarchisme anticapitaliste critique la recherche du profit et l'accumulation du capital lorsqu'elles produisent exploitation et rapports de domination. Beaucoup d'anarchistes considèrent que la coopération, l'entraide et l'organisation volontaire peuvent constituer des alternatives à la concurrence économique, sans pour autant supposer que l'être humain serait naturellement désintéressé.
La société développée dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes peut illustrer certaines pratiques libertaires contemporaines : autogestion, coopération volontaire, assemblées et recherche de décisions collectives sans autorité centrale. Elle ne constituait toutefois pas une société « sans règle », mais plutôt une expérimentation de formes alternatives d'organisation et de pouvoir.
Références
- Histoire des Anarchies - France Culture
- Le mouvement anarchiste (1912-1913)
- Définition : Anarchie - Toupie
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