Le socialisme

Le socialisme veut-il abolir le capitalisme ou simplement le corriger ?

1. Un peu de définition

Le terme « socialisme » dérive du latin socialis, « qui concerne les compagnons, les associés, la société », lui-même formé sur socius, « compagnon, allié ». Il désigne un ensemble de doctrines cherchant à organiser la société autour d'une plus grande égalité économique et sociale.

Le socialisme se développe en réaction aux transformations provoquées par la révolution industrielle : croissance des villes, essor des manufactures, enrichissement d'une bourgeoisie industrielle mais aussi faibles salaires, longues journées de travail et grande précarité ouvrière. Les socialistes considèrent généralement que la propriété et le marché ne doivent pas permettre une concentration excessive des richesses et du pouvoir économique.

Il n'existe cependant pas un socialisme unique. Certains courants souhaitent collectiviser largement les moyens de production ; d'autres acceptent la propriété privée et l'économie de marché tout en défendant les services publics, la redistribution, les droits sociaux et l'intervention de l'État. Le socialisme peut ainsi être révolutionnaire ou réformiste, centralisateur ou décentralisateur, étatiste, autogestionnaire ou social-démocrate.

2. Un peu d'histoire

Le socialisme naît au 19ᵉ siècle, mais certaines de ses préoccupations sont plus anciennes. Pendant la Révolution française, Robespierre défend l'égalité politique et critique les fortes concentrations de richesse, sans être socialiste au sens moderne. Plus radical encore, Gracchus Babeuf réclame une égalité économique poussée et organise en 1796 la Conjuration des Égaux, souvent considérée comme l'un des précurseurs du communisme et du socialisme révolutionnaire.

Avec la révolution industrielle, les critiques sociales prennent une nouvelle dimension. Henri de Saint-Simon (1760–1825) imagine une société organisée autour des producteurs — ouvriers, savants, ingénieurs et industriels — plutôt que de l'aristocratie. Ses disciples développent ensuite le saint-simonisme, qui influence les premiers socialistes français.

Le mot « socialisme » se diffuse surtout durant les années 1830–1840 en France et au Royaume-Uni. Robert Owen expérimente des formes de coopération ouvrière, tandis que Charles Fourier imagine des communautés appelées phalanstères. Ces courants très divers seront plus tard regroupés par Marx et Engels sous l'expression de « socialisme utopique ».

À partir des années 1840, ils développent une critique du capitalisme fondée sur la lutte des classes et la propriété des moyens de production. Dans la seconde moitié du 19ᵉ siècle, le mouvement ouvrier s'organise en syndicats, coopératives et partis, tandis que ses différentes tendances s'affrontent notamment au sein de la Première Internationale, fondée en 1864.

Le socialisme devient parallèlement un important objet de réflexion intellectuelle. Dans ses cours consacrés au Socialisme en 1895–1896, Émile Durkheim l'interprète comme une réponse aux transformations de la société industrielle et à la nécessité de mieux organiser les rapports entre économie et société. À la même époque, Eduard Bernstein défend une évolution progressive vers le socialisme par les élections, les syndicats et les réformes, plutôt que par la révolution.

En France, Jean Jaurès contribue à rapprocher les différentes tendances socialistes au sein de la SFIO, fondée en 1905, tout en défendant la République, les réformes sociales et le mouvement ouvrier. Après la révolution russe de 1917, la fracture avec le communisme s'accentue : au congrès de Tours de 1920, la majorité de la SFIO rejoint l'Internationale communiste, tandis que Léon Blum maintient une organisation socialiste indépendante.

Sous le Front populaire, arrivé au pouvoir en 1936, Blum dirige un gouvernement qui accompagne les accords de Matignon, les congés payés et la semaine de quarante heures. Après 1945, socialistes et sociaux-démocrates participent largement à l'essor de l'État-providence en Europe occidentale. À partir des années 1980, une partie d'entre eux accepte davantage l'économie de marché, tandis que d'autres continuent de défendre une transformation plus profonde du capitalisme.

3. Les partis « socialistes »

Le terme connaît une diffusion mondiale et apparaît directement dans le nom de nombreux partis, même si leurs doctrines et leurs trajectoires peuvent être très différentes :

en France, le Parti socialiste (PS), constitué en 1969 et réorganisé autour de François Mitterrand au congrès d'Épinay de 1971 ; le PSU (1960–1990) de Michel Rocard défend quant à lui un socialisme plus décentralisateur et autogestionnaire ;

en Espagne, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), fondé en 1879 ;

au Portugal, le Parti socialiste, fondé en 1973 ;

au Chili, le Parti socialiste, fondé en 1933 et notamment associé à Salvador Allende ;

en Inde, le Samajwadi Party, fondé en 1992, dont le nom signifie « Parti socialiste » ;

au Sénégal, le Parti socialiste, longtemps associé à Léopold Sédar Senghor.

Le mot n'est cependant pas indispensable pour appartenir à cette famille politique. Au Royaume-Uni, le Labour Party est historiquement lié au socialisme et au mouvement ouvrier ; en Allemagne et en Suède, les principales formations de cette tradition se définissent plutôt comme sociales-démocrates. Aux États-Unis, des partis socialistes ont existé, mais aucun n'a durablement concurrencé les démocrates et les républicains à l'échelle nationale.

La Chine présente un autre cas : le pays est dirigé par le Parti communiste chinois (PCC), fondé en 1921, tandis que la République populaire proclamée en 1949 se définit officiellement comme un État socialiste. Les mots « socialiste », « social-démocrate », « travailliste » ou « communiste » recouvrent donc des réalités différentes selon l'histoire politique de chaque pays.

4. Un peu de religion

Le rapport du socialisme à la religion est complexe. Au 19ᵉ siècle, une partie du mouvement socialiste critique les Églises, souvent associées aux pouvoirs et aux classes possédantes. Karl Marx décrit en 1844 la religion comme « l'opium du peuple », tout en y voyant l'expression d'une souffrance sociale. Cette critique nourrit des courants anticléricaux ou athées, sans que l'athéisme soit pour autant une condition du socialisme.

Il existe en effet des traditions de socialisme chrétien, notamment au Royaume-Uni, cherchant à concilier foi et justice sociale. Au 20ᵉ siècle, certains régimes communistes, particulièrement l'URSS, mènent au contraire des politiques antireligieuses, tandis que la théologie de la libération en Amérique latine rapproche christianisme, défense des pauvres et critique du capitalisme. Socialisme et religion peuvent donc être adversaires comme alliés selon les courants et les époques.

4. Un peu de colonialisme

Le rapport du socialisme au colonialisme est historiquement contradictoire. L'internationalisme et l'égalité entre les peuples fournissent des arguments contre la domination coloniale : Jean Jaurès, notamment, dénonce plusieurs violences de la colonisation française. Mais certains socialistes du 19ᵉ et du début du 20ᵉ siècle défendent encore l'idée d'une colonisation réformée, susceptible selon eux d'apporter instruction ou progrès social.

Cette contradiction éclate particulièrement pendant la guerre d'Algérie (1954–1962). Devenu président du Conseil en 1956, le socialiste Guy Mollet obtient les pouvoirs spéciaux et intensifie l'effort militaire français. Cette politique, marquée notamment par le recours à la torture par l'armée, provoque de profondes divisions au sein de la gauche française.

Parallèlement, le socialisme devient une référence pour de nombreux mouvements issus de la décolonisation. Après 1945, Jawaharlal Nehru en Inde, Léopold Sédar Senghor au Sénégal ou Julius Nyerere en Tanzanie cherchent, selon des modèles différents, à associer indépendance, développement économique et justice sociale, donnant naissance à diverses formes de socialismes africains et asiatiques.

5. Un peu de distinction

Socialisme et communisme ont longtemps appartenu à un même univers politique et les deux termes furent parfois employés de manière interchangeable au 19ᵉ siècle. Après 1917, leur sens politique diverge davantage : en URSS, le « socialisme » désigne officiellement la phase de transition durant laquelle l'État et la propriété collective doivent préparer l'avènement futur d'une société communiste, théoriquement sans classes. En Europe, au contraire, le mot "socialiste" désigne progressivement surtout des mouvements acceptant le pluralisme politique, les élections et les réformes.

En France, cette distinction devient particulièrement visible avec la séparation du congrès de Tours en 1920 : la majorité de la SFIO rejoint l'Internationale communiste et donne naissance au futur Parti communiste français, tandis que la minorité conserve la SFIO, ancêtre du Parti socialiste actuel. Les deux familles restent attachées au mouvement ouvrier, mais divergent profondément sur la révolution, le modèle soviétique et les institutions démocratiques.

À partir des années 1980, une partie du socialisme européen se rapproche de l'économie de marché. En France, le tournant de la rigueur de 1983 sous François Mitterrand marque cette évolution, poursuivie notamment par Lionel Jospin, puis Dominique Strauss-Kahn et François Hollande, souvent associés au social-libéralisme. Celui-ci accepte le marché tout en maintenant redistribution et protection sociale, au risque, selon ses critiques, de diluer l'ambition anticapitaliste du socialisme.

Ces divisions ont produit leur propre vocabulaire polémique. Le terme « social-traître » est historiquement utilisé par certains révolutionnaires, notamment communistes, pour accuser les socialistes réformistes de trahir les intérêts de la classe ouvrière en collaborant avec les institutions capitalistes. L'expression illustre ainsi l'une des querelles fondamentales de l'histoire du socialisme : faut-il renverser le capitalisme, le transformer progressivement ou simplement le réguler ?

6. Un peu de réflexion

Le socialisme occupe finalement une position intermédiaire difficile à enfermer dans une définition unique. Historiquement né d'une critique du capitalisme industriel, il a engendré aussi bien des projets révolutionnaires que des expériences parlementaires et réformistes. Le communisme, la social-démocratie, le socialisme démocratique, le socialisme libertaire ou encore certaines formes d'écosocialisme partagent ainsi une partie de cet héritage tout en divergeant profondément sur les moyens à employer.

Cette diversité explique également la longévité du terme. Au 21ᵉ siècle, « socialiste » peut désigner selon les pays un partisan d'une transformation profonde du capitalisme, d'une économie mixte ou simplement d'un État social développé. Plus qu'un programme économique parfaitement défini, le socialisme constitue donc une vaste famille de doctrines réunies historiquement par la recherche d'une société jugée plus égalitaire et solidaire.

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