Le néolibéralisme

Le marché peut-il organiser la société mieux que l'État ?

1. Un peu de définition

Le néolibéralisme désigne un ensemble de doctrines cherchant à rénover le libéralisme économique en donnant une place centrale au marché, à la concurrence et à la liberté d'entreprendre. Il valorise notamment la propriété privée et le libre-échange, et se traduit souvent par des politiques de privatisation, libéralisation et déréglementation.

Il ne signifie pas nécessairement la disparition de l'État ou le retour au laisser-faire intégral. Plusieurs courants considèrent qu'un marché concurrentiel nécessite des institutions et des lois garantissant propriété, contrats et concurrence. L'État peut ainsi moins intervenir comme producteur ou planificateur, tout en restant régulateur et organisateur des marchés.

Le néolibéralisme n'est pas une doctrine homogène : l'école autrichienne, l'ordolibéralisme allemand et l'école de Chicago proposent notamment des conceptions différentes du rôle de l'État. Le terme est aussi devenu polémique, peu de responsables politiques s'en revendiquant ouvertement. Il est donc souvent plus juste de parler des néolibéralismes au pluriel.

2. Un peu d'histoire

Les racines

Au 17ᵉ siècle, John Locke place les droits individuels et la propriété au cœur du libéralisme politique. Au 18ᵉ siècle, Quesnay, Turgot puis Adam Smith, avec La Richesse des nations (1776), défendent la liberté des échanges et analysent les mécanismes du marché. Au 19ᵉ siècle, David Ricardo, Jean-Baptiste Say et Frédéric Bastiat prolongent cette tradition libérale, qui constitue l'un des principaux héritages du futur néolibéralisme.

Celui-ci apparaît véritablement avec la crise du libéralisme de l'entre-deux-guerres. La révolution russe de 1917, la crise de 1929 et l'essor du communisme, du fascisme et du planisme favorisent les économies dirigées. Face à cette évolution et au New Deal, Ludwig von Mises et surtout Friedrich Hayek défendent les mécanismes de marché et critiquent la planification.

Le colloque Walter Lippmann, organisé à Paris en août 1938 par Louis Rougier autour de Walter Lippmann et de son ouvrage La Cité libre, constitue un moment fondateur. Il rassemble notamment Hayek, Mises, Jacques Rueff et Raymond Aron autour d'une volonté commune : repenser le libéralisme pour l'adapter aux sociétés contemporaines. Le terme « néolibéralisme » émerge alors parmi les expressions proposées pour désigner cette rénovation.

Mais ce premier néolibéralisme reste très hétérogène. Lippmann accepte certaines interventions publiques, tandis qu'Alexander Rüstow souhaite un État assez puissant pour préserver la concurrence ; cette conception participe notamment à l'émergence de l'ordolibéralisme allemand. Le néolibéralisme des années 1930 ne se réduit donc pas au « moins d'État » : il cherche différentes voies entre laisser-faire, planisme et collectivisme.

De la théorie à la politique

Après la Seconde Guerre mondiale, Friedrich Hayek contribue à structurer les réseaux libéraux. Après La Route de la servitude (1944), il participe en 1947 à la fondation de la Société du Mont-Pèlerin, qui rassemble notamment Ludwig von Mises, Milton Friedman, Karl Popper et George Stigler. Dans un contexte dominé par le keynésianisme et l'essor de l'État-providence, ce réseau entretient et diffuse différentes traditions libérales.

Aux États-Unis, l'école de Chicago donne à ces idées une nouvelle orientation. Milton Friedman, dans Capitalism and Freedom (1962) puis Free to Choose (1980), défend le monétarisme, la liberté économique et une limitation des interventions publiques. George Stigler étudie la réglementation, tandis que Gary Becker applique le raisonnement économique à des domaines comme l'éducation, la famille ou la criminalité.

Dans les années 1970, les chocs pétroliers, la stagflation et les difficultés des politiques keynésiennes favorisent un regain des idées néolibérales. Celles-ci trouvent alors un contexte propice à leur traduction en politiques gouvernementales.

Le Chili d'Augusto Pinochet, après le coup d'État de 1973 contre Salvador Allende, constitue un laboratoire controversé. Les Chicago Boys, formés notamment à Chicago, mettent en œuvre libéralisations et privatisations. Friedman rencontre Pinochet en 1975 et préconise une lutte drastique contre l'inflation. Les résultats sont contrastés, tandis que leur application sous une dictature militaire nourrit les controverses.

Michel Foucault consacre ses cours de 1978-1979, Naissance de la biopolitique, à l'analyse du libéralisme et du néolibéralisme. Il distingue l'ordolibéralisme allemand du néolibéralisme américain, qui étend selon lui la logique de concurrence à la société et conçoit l'individu comme entrepreneur de son capital humain.

Au Royaume-Uni, Margaret Thatcher, Première ministre à partir de 1979, traduit ces idées en programme politique. Influencée notamment par Hayek et plusieurs cercles libéraux britanniques, elle mène des privatisations, déréglemente certains secteurs, lutte contre l'inflation et réduit le pouvoir des syndicats : c'est le thatchérisme.

Aux États-Unis, Ronald Reagan, élu président en 1980, privilégie les baisses d'impôts, la déréglementation et l'entreprise privée. Friedman constitue une référence importante, tandis qu'Arthur Laffer défend une fiscalité favorable à l'activité. Les Reaganomics combinent ainsi libéralisme économique et économie de l'offre.

À partir des années 1980-1990, ces orientations se diffusent mondialement. Le FMI et la Banque mondiale soutiennent des programmes de libéralisation, d'ouverture commerciale et de privatisation. En 1989, John Williamson forge l'expression « consensus de Washington » pour désigner un ensemble de recommandations destinées notamment à l'Amérique latine. Le néolibéralisme prend ainsi une dimension internationale.

3. Un peu de France

En France, le tournant est plus progressif qu'au Royaume-Uni ou aux États-Unis. Après l'élection de François Mitterrand en 1981, les difficultés économiques conduisent au tournant de la rigueur de 1983. Sans adopter explicitement le néolibéralisme, une partie de la gauche accepte davantage l'économie de marché, la désinflation et les contraintes de l'intégration européenne.

Dans les années 1980-1990, la Fondation Saint-Simon, où se côtoient intellectuels, hauts fonctionnaires et dirigeants d'entreprise comme Alain Minc, participe à cette évolution des élites françaises. Parallèlement, droite et gauche poursuivent des politiques de libéralisation et de privatisation, notamment sous le gouvernement Jacques Chirac à partir de 1986.

Le patronat contribue également à promouvoir la compétitivité, la flexibilité du travail et l'allègement de certaines contraintes économiques. Le CNPF, puis le MEDEF créé en 1998, jouent notamment ce rôle, avec des personnalités comme Denis Kessler. Il serait toutefois réducteur d'en faire une organisation strictement néolibérale : sa fonction première reste la défense des intérêts des entreprises.

4. Un peu de réflexion

Le néolibéralisme pose d'abord la question du rôle de l'État. Il ne signifie pas nécessairement son retrait : l'État peut moins produire ou planifier tout en continuant à réguler, garantir la propriété et organiser la concurrence. Le débat oppose donc moins État et marché que différentes manières de faire intervenir l'État dans l'économie.

Ses défenseurs mettent en avant la liberté économique, l'innovation, la concurrence et l'efficacité du marché. Ses critiques soulignent au contraire les risques d'inégalités, d'affaiblissement des protections collectives ou de marchandisation de certains domaines. La question est donc aussi de savoir jusqu'où la logique du marché doit s'étendre dans la société.

Le néolibéralisme est-il vraiment une doctrine unifiée ? Le terme regroupe des courants et des politiques parfois très différents, de l'ordolibéralisme à l'école de Chicago. Devenu également une qualification polémique, il désigne peut-être moins une idéologie cohérente qu'une famille de doctrines accordant une place accrue au marché et à la concurrence.

Références

  1. Aux origines du néolibéralisme : vous avez dit “néolibéral” ? - France Culture, 2020
  2. Le Colloque Lippmann : aux origines du néo-libéralisme - Serge Audier, HAL, 2008
  3. Pierre Bourdieu, « L'essence du néolibéralisme » - Pierre Bourdieu, Le Monde Diplomatique, 1998

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