L'athéisme à l'Antiquité

L'athéisme des grecs était-il comme celui d'aujourd'hui ?
1. Un peu de définition
Le terme « athéisme » puise ses racines dans la langue grecque. Il se compose du préfixe privatif a- (sans) et de theos (dieu), signifiant littéralement « sans dieu », c'est-à-dire « privé de dieu » ou « délaissé par les dieux ».
Dans son sens moderne, ce terme désigne l'état d'une personne qui ne croit en l'existence d'aucun dieu ni d'aucune entité supérieure, marquant ainsi une position philosophique ou personnelle de rupture avec les croyances religieuses.
2. Un peu d'histoire
L'athéisme antique émerge au 5ᵉ siècle AEC au sein des cités grecques, en particulier à Athènes, où l'effervescence intellectuelle et la pratique de la liberté de parole (parrhèsia) incitent à questionner l'existence et l'utilité des divinités traditionnelles du panthéon olympien, comme Zeus, Héra, Poséidon ou Athéna.
Des philosophes bousculent l'ordre établi en proposant des explications purement naturelles aux phénomènes physiques. Certains présocratiques comme Xénophane de Colophon, ou des sophistes influents comme Protagoras d'Abdères — qui déclare ouvertement son incapacité à savoir si les dieux existent ou non —, relèguent les mythes au rang de fables inventées par les humains pour expliquer l'inconnu. Certains vont plus loin, à l'instar de Prodicos de Céos, qui affirme que les dieux n'existent pas en tant qu'entités réelles, mais ne sont que des personnifications des éléments utiles à la vie humaine, comme le Soleil ou l'eau.
À cette époque, le mot n'a pas encore le sens d'un matérialisme philosophique. Dans la poésie d'Homère ou les tragédies d'Eschyle et de Sophocle, l'adjectif atheos s'emploie d'abord de manière passive pour qualifier un individu banni ou maudit, c'est-à-dire un homme « délaissé par les dieux » et privé de leur protection.
Puis, le concept prend un sens avant tout politique et civique. Dans une Athènes où la religion d'État s'imbrique au civisme, refuser les rites collectifs équivaut à une trahison politique. Ce stigmate s'intensifie à la fin du 5ᵉ siècle AEC au croisement de crises majeures : démographique et identitaire, face à l'afflux de métèques introduisant des cultes étrangers ; économique, les classes populaires ruinées suspectant l'élite qui finance les philosophes subversifs. Au sortir du traumatisme de la guerre du Péloponnèse, la démocratie restaurée adopte une logique hygiéniste : l'atheos devient le bouc émissaire dont l'impiété menace d'attirer une souillure contagieuse — le miasme (miasma) — sur la communauté. Instrumentalisée par les démagogues, l'accusation d'athéisme devient le bras armé du grief d'impiété (asebeia), un outil de purge pour resserrer les rangs de la cité.
Anaxagore de Clazomènes incarne la rupture intellectuelle en substituant des forces mécaniques aux interventions divines, affirmant par exemple que le Soleil n'est pas le dieu Hélios, mais une masse de pierre incandescente plus grande que le Péloponnèse. Malgré la protection de l'homme d'État Périclès, dont il est le conseiller intime, Anaxagore est frappé par un procès pour impiété. Sa rationalisation s'attaque à un panthéon grec caractérisé par son anthropomorphisme, où les dieux sont conçus à l'image des hommes, partageant leurs traits, leurs émotions et leurs vices.
Des figures majeures comme Théodore de Cyrène, dit « l’Athée », ou Diagoras de Mélos, remettent ouvertement en cause le panthéon olympien, tandis que les atomistes comme Démocrite conçoivent un univers uniquement formé de matière et de vide. La réalité historique de leurs positions appelle cependant à la prudence, car les témoignages parvenus jusqu'à nous s'avèrent tardifs et orientés. L'essentiel de ce qui est connu sur Théodore repose sur les écrits de Diogène Laërce et de Clément d'Alexandrie. Or, le premier se plaisait à colporter des scandales pour discréditer les philosophes qui lui déplaisaient, tandis que le second, apologiste chrétien, avait un intérêt théologique évident à souligner l'impiété issue du paganisme lui-même pour mieux le déconstruire face à ses détracteurs.
Au 4ᵉ siècle AEC, cette déconstruction se prolonge et se systématise avec l'évémérisme — une théorie rationaliste issue de l'œuvre d'Évhémère de Messène. Dans son ouvrage perdu L'Écriture sacrée, ce dernier propose une explication purement historique et anthropologique de la Genèse des mythes : selon lui, les dieux du panthéon ne sont en réalité que des rois, des navigateurs ou des héros humains du passé, qui ont été divinisés après leur mort par leurs contemporains en reconnaissance de leurs bienfaits, de leurs inventions ou de leur puissance politique.
L'accusation d'athéisme devient ainsi une arme redoutable entre les mains des factions rivales et des autorités pour éliminer les esprits jugés subversifs. C'est sous l'impulsion de citoyens influents comme Anytos, un riche tanneur et chef politique du parti démocratique, ou Mélétos, un jeune poète ambitieux qui porte officiellement la plainte, agissant tous deux au nom des défenseurs de la démocratie traditionnelle, que Socrate en subit les conséquences directes en 399 AEC : il est condamné à mort sous le prétexte officiel de corrompre la jeunesse et de ne pas reconnaître les dieux de la cité.
Ces idées circuleront également à Rome, où des philosophes adaptent les théories grecques pour libérer les citoyens de la peur de la mort et du châtiment divin. Le poète romain Lucrèce, à travers son œuvre De rerum natura écrite au 1ᵉʳ siècle AEC, vulgarise l'épicurisme et devient la référence culturelle majeure du matérialisme antique libéré des dieux.
Le paysage spirituel change radicalement au 4ᵉ siècle avec l'essor du christianisme. Si au 2ᵉ siècle, des apologistes comme Justin de Naplouse devaient défendre les chrétiens accusés d'athéisme par les Romains, la situation s'inverse totalement lorsque la nouvelle foi devient la religion officielle de l'Empire sous Théodose Iᵉʳ. Les décrets impériaux codifiés au siècle suivant qualifient désormais d'athées et d'infâmes les païens fidèles aux anciens rites.
3. Un peu de réflexion
Si l'athéisme antique était avant tout une affaire de rejet des rituels civiques plutôt qu'une intime conviction de l'inexistence absolue du divin, peut-on réellement affirmer que l'athéisme moderne possède les mêmes fondements que celui de l'Antiquité au sens de la rationalité… mais peut-être devrait-on distinguer l'athéisme philosophique de celui qui est non-philosophique ?
Là où ce dernier désigne généralement la négation de toute divinité, l'atheos grec apparaît davantage comme une catégorie religieuse, politique ou sociale, forgée par ceux qui accusent plutôt que par ceux qui sont accusés.
Cette évolution invite à s'interroger sur la nature même de l'athéisme. Est-il uniquement le refus de croire en un dieu, ou désigne-t-il plus largement toute remise en question des religions dominantes ? Autrement dit, suffit-il de rejeter une certaine conception du divin pour être qualifié d'athée, ou l'athéisme suppose-t-il nécessairement la négation de toute transcendance ?
Références
- L'athéisme dans la Grèce antique - Jean Haillet
- Histoire de l'athéisme, de l'antiquité à nos jours
- Naissance de l'athéisme occidental
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