La pseudo-histoire

Un stéréotype récurrent sur l'histoire revient à dire qu'il est inutile d'étudier l'histoire puisqu'elle est toujours écrite par ceux qui "remportent les guerres" !
1. Un peu de définition
Le mot "histoire" va dans l'idée de "enquête, compte-rendu, témoignage". Il a pour origine le titre du livre d’Hérodote : L'Enquête. Elle est à la fois l’étude méthodologique des faits et des événements du passé. Elle est un récit de description qui tente d'expliquer les actions des hommes.
2. Un peu d'histoire de l'histoire
Le peu qu'on sait des Gaulois nous vient des Romains, et notamment des Commentaires sur la guerre des Gaules de Jules César (100–44 AEC), car ces derniers ont écrit bien plus qu'eux. Dans les faits, si les Gaulois utilisaient l'alphabet grec ou étrusque pour des besoins utilitaires, commerciaux ou administratifs, ils privilégiaient strictement la tradition orale pour la transmission de leurs savoirs religieux et philosophiques. Ceci afin que ce savoir sacré ne soit pas dénaturé ou ne tombe pas entre de mauvaises mains, comme l'explique l'archéologue Jean-Paul Demoule.
Les monastères ont joué un rôle essentiel dans la préservation et la transmission des savoirs antiques durant le Moyen Âge, un héritage qui s'est enrichi au fil des siècles grâce aux routes commerciales et aux échanges culturels en Méditerranée.
Des personnages célèbres
Cassiodore (485–580), un religieux qui a fondé le monastère de Vivarium en Italie. Il a écrit des ouvrages sur la grammaire, la rhétorique et la philosophie.
Alcuin (735–804), un religieux anglo-saxon qui a travaillé à la cour de Charlemagne.
Thomas de Cantimpré (1201–1272), un religieux qui a écrit des ouvrages sur la philosophie naturelle et la médecine.
Al-Tabari (838-923), un historien perse, il a écrit une histoire universelle intitulée "Histoire des prophètes et des rois".
Ibn al-Athir (1160-1233), un historien arabe, il a écrit une histoire du monde islamique intitulée "Al-Kamil fi al-tarikh".
Ibn Khaldun (1332-1406), un historien et sociologue tunisien, il a écrit une histoire universelle intitulée "Al-Muqaddima" qui est considérée comme l'une des premières œuvres de sociologie.
À partir du 18ᵉ siècle
L'histoire est écrite par des gens qui réfléchissent et veulent produire du savoir : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734) donnera L'esprit des lois (1748) de Montesquieu, ce qui fera avancer la réflexion historique.
L'histoire en tant que science n'existe pas avant le 19ᵉ siècle. La Revue Historique (1876) a permis d'établir les premiers pas vers la neutralité axiologique. Plus tard, la revue Annales d'histoire économique et sociale (1929) sera une référence permettant l'émergence de nouvelles compréhensions dans les sciences humaines liées : ethnologie, sociologie, économie, géographie...
Cette école sera une réaction à l'histoire positiviste. L'historien français Marc Bloch (1886–1944) contribue ainsi à renouveler profondément la discipline en ouvrant l'histoire aux apports de l'économie, de la sociologie, de la géographie et des mentalités collectives.
Parallèlement, en Allemagne, loin de la recherche de neutralité, l'histoire a parfois été instrumentalisée au profit d'idéologies nationales et de visions mythifiées du passé. Comme l'a montré George L. Mosse dans The Crisis of German Ideology (1964), le national-socialisme s'est largement appuyé sur le culte du héros, les mythes nationaux et une réinterprétation sélective de l'histoire afin de légitimer son projet politique.
Dans une perspective différente, mais marquée par l'époque, l'écrivain Ernst Jünger a quant à lui théorisé la figure du « Travailleur », incarnant une nouvelle forme de domination et de maîtrise technique face à l'histoire.
3. Un peu de méthodologie
L'histoire s'appuie sur des témoignages et des sources matérielles ou textuelles pour pallier la fragilité de la mémoire humaine. C’est une discipline en constante réécriture, alimentée par de nouvelles découvertes (fouilles, archives numérisées) et validée par une critique interne et externe rigoureuse. Ce travail scientifique repose sur la confrontation transdisciplinaire des données, mobilisant des spécialités comme la paléographie, l'épigraphie ou la numismatique.
Le roman national, récit mythifié visant à cimenter une identité collective, s'est développé lors de l'institutionnalisation de l'histoire au 19ᵉ siècle. La méthode historique moderne s'est précisément construite contre ces récits téléologiques (qui interprètent le passé en fonction d'un but prédéterminé), afin de séparer l'analyse scientifique des faits du projet politique de construction identitaire.
Si la recherche de la vérité factuelle existe depuis l'Antiquité et que la critique documentaire est théorisée dès le 17ᵉ siècle (par Jean Mabillon), l'histoire ne devient une discipline scientifique autonome qu'au 19ᵉ siècle. En France, après la défaite de 1870, l'école méthodique (menée par Gabriel Monod ou Charles-Victor Langlois) accélère cette professionnalisation en fondant l'objectivité historique sur l'analyse méthodique et neutre des sources primaires, une démarche concrétisée par la fondation de la Revue historique en 1876.
C'est le travail de chaque historien de se dégager de son vécu pour éviter les anachronismes, idéologies, chronocentrismes, ethnocentrismes… fonctionnant en interdisciplinarité, et d'éviter de juger de tout sans rien savoir pour être le plus objectif possible, et ainsi ne pas tomber dans le piège de la pseudo-histoire.
Contrairement aux idées reçues, l'histoire n'est pas écrite par les vainqueurs, mais par ceux qui peuvent publier ; il convient en ce sens de tenir compte des contraintes économiques. Certains manuels d'histoire-géographie eurent plusieurs années de retard sur l'actualité de la recherche historique. L'histoire peut même être écrite en collaboration, par exemple la fameuse histoire franco-allemande, produite par un collège d'historiens français et allemands, ensemble.
Comme le rappelait Paul Veyne, « L'histoire est la science de ce qui ne se répète pas » : si certaines régularités peuvent être observées, chaque événement historique demeure inscrit dans un contexte singulier.
L'histoire se construit selon une méthode d'analyse du passé, ayant évolué au cours du temps. Elle joue un rôle social pour accompagner ou juger les actions des hommes. Elle peut donner une plus grande prise de conscience politique et la capacité de voir les défauts dans les politiques promulguées.
C'est une science qui se construit en permanence dans la recherche, pour mieux éviter l'idéalisation excessive de certaines figures, pour préférer l'histoire méthodologique à l'histoire idéologique. Un historien sérieux n'est là ni pour plaquer ses idées sur les faits, ni pour conforter le lecteur dans ses convictions.
4. Un peu de propagande
Après la 2ᵉ guerre mondiale, aussi bien les Américains que les Soviétiques ont mis en avant des récits de propagande où ils avaient le beau rôle. Les Allemands fraîchement dénazifiés ont fait leur possible pour se démarquer de leur passé, alors que les Français se sont dépeints en résistants trahis par Vichy.
Uchroniquement, l'histoire aurait possiblement été écrite par les vainqueurs si les nazis avaient remporté la guerre, mais on peut se dire que ce n'aurait pas été de l'histoire, mais un récit de propagande à la gloire du soldat allemand, doublé d'un dénigrement des Russes et des Américains.
Un historien se doit d'être vigilant face aux récits de propagande comme l'accusation du vol des terres palestiniennes par les Israéliens, notamment véhiculée par les islamistes depuis 1947. Il doit faire la part des choses entre les histoires que l'on raconte et l'objet de son enquête. Il n'est pas là pour éreinter les uns ou servir la soupe aux autres.
5. Un peu de contre-exemples
La bataille de Qadesh (13ᵉ siècle AEC) : Elle a été longtemps perçue comme une victoire égyptienne écrasante face aux Hittites, car c'est ce qu'avaient écrit les Égyptiens. Ce qui est devenu un temps notre vérité jusqu'à ce que de nouveaux éléments viennent contredire une partie des sources égyptiennes.
La montée en puissance de Rome en Méditerranée : Les sources écrites les plus complètes qui nous sont parvenues sont des sources grecques, donc écrites par les vaincus et non les vainqueurs. Polybe (210–126 AEC) cite d'ailleurs que sur les guerres puniques, il a utilisé des sources carthaginoises.
L'épopée napoléonienne : Là ce ne sont pas du tout les vainqueurs qui l'ont racontée, mais bel et bien les vaincus. Et c'est toujours le cas d'ailleurs, car les historiens français sont toujours à la pointe sur le sujet.
La défaite allemande de 1918 : L'armistice du 11 novembre lui évita l'invasion, cependant le traité de Versailles et l'absence d'invasion favorisèrent le mythe du coup de poignard dans le dos qui accusait les Juifs d'avoir trahi les troupes allemandes. Ce récit fut populaire chez les anciens combattants et contribua à la montée du nazisme.
6. Un peu de réflexion
« L'histoire n'est pas écrite par des vainqueurs... » est une formule réductrice. Les vainqueurs disposent souvent d'un avantage documentaire, mais l'histoire moderne ne se limite pas aux sources produites par eux. Si on ne fait pas dans l'intentionnalité, l'histoire est écrite d'après ce qui a survécu : les incendies, les inondations, les tremblements de terre… ne choisissent pas leur camp.
Elle se fait via les historiens comme Pierre Nora (1931–2025) : des gens formés à la démarche scientifique, aux méthodes universitaires, à l'étude des documents, qui croisent et confrontent les techniques, jugés par leurs pairs, et qui ont à cœur de faire leur métier de façon juste et rigoureuse, œuvrant à la neutralité axiologique.
Ce cliché populaire est une caricature, voire une insulte aussi bien au métier d'historien, qu'au métier de professeur d'histoire. Cette citation dans sa 1ʳᵉ forme « L'histoire est un mensonge que personne ne conteste. » vient de Napoléon (1769–1821), puis l'idée sous sa forme contemporaine sera formulée par l'écrivain Robert Brasillach (1909–1945).
Ce cliché contemporain déforme en réalité une formule de Napoléon (« L'histoire est une fable convenue », 1816), elle-même inspirée de Fontenelle qui écrivait dès 1686 dans son Histoire des oracles que « l'histoire n'est qu'une fable convenue ». La tradition populaire a fini par transformer cette réflexion épistémologique en un lieu commun cynique : « L'histoire est un mensonge que personne ne conteste. »
L'épistémologie de l'histoire elle-même, est nécessaire à comprendre afin d'éviter de tomber dans le piège de la pseudo-histoire : croire qu'on connait l'histoire, alors qu'elle continue d'être redécouverte. Exemple d'actualité en 2025, avec la publication des enregistrements inédits de Klaus Barbie sur la mort de Jean Moulin.
À l'heure actuelle, on a pléthore d'œuvres sérieuses et complètes sur bien des événements historiques qui font consensus dans les milieux sérieux : le génocide arménien, la résistance, la collaboration, la guerre d'Algérie…
« Satanique ennemi de la véritable histoire : la manie du jugement. »
Marc Bloch
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