La charia

Doit-on distinguer plusieurs types de charia ?
1. Un peu de définition
Étymologiquement, la racine arabe ش-ر-ع (sh-r-') renvoie à l'idée de « chemin qui mène à la source d'eau », une image suggérant moins un code de lois qu'une orientation existentielle vers le divin. Fait peu connu, le mot charia lui-même n'apparaît qu'une seule fois dans tout le Coran, au verset 18 de la sourate 45 (Al-Jathiya), ce qui contraste avec l'usage considérable qui en est fait aujourd'hui.
Le terme « charia » recouvre différentes réalités selon les locuteurs. Il convient de distinguer la charia elle-même, entendue comme la loi divine révélée, de ce que les juristes musulmans appellent le fiqh.
La fiqh
Elle désigne l'effort humain, faillible et pluriel, visant à traduire cette orientation spirituelle en règles concrètes. Le « droit musulman » n'est donc pas la charia en tant que telle, mais une construction doctrinale élaborée à travers l'histoire par des générations de savants, parfois en désaccord entre eux.
Les sources classiques du fiqh sont au nombre de 4 : le Coran, la Sunna (les actes et paroles attribués à Mahomet), l'ijma' (le consensus des savants) et le qiyas (le raisonnement par analogie). Sur cette base se sont développées plusieurs écoles juridiques sunnites (hanafite, malikite, chaféite, hanbalite), auxquelles s'ajoute l'école jaafarite chez les chiites duodécimains, chacune retenant des méthodes d'interprétation et des solutions parfois substantiellement différentes.
Le raisonnement juridique repose également sur l'ijtihad, c'est-à-dire l'effort personnel d'interprétation des juristes pour répondre à des situations nouvelles à partir des sources. Si certains auteurs médiévaux ont estimé que les « portes de l'ijtihad » s'étaient progressivement refermées, de nombreux penseurs musulmans contemporains plaident au contraire pour son renouvellement afin de moderniser le droit.
Le fiqh sépare traditionnellement les règles en 2 grandes catégories. Cette distinction montre que la "charia" ne s'applique pas de la même manière selon les domaines :
Les Ibadat : Les actes d'adoration (prière, jeûne, pèlerinage). Ces règles sont considérées comme immuables et fixées par les textes.
Les Muamalat : Les transactions humaines (droit civil, contrats, commerce, politique). Dans ce domaine, les juristes classiques admettaient que les lois devaient s'adapter à l'époque, au lieu et à l'intérêt général (maslaha).
Les juristes classent également les actes humains en 5 catégories : l'obligatoire (fard ou wajib), le recommandé (mandub), le permis (mubah), le réprouvé (makruh) et l'interdit (haram). Cette classification montre que le fiqh constitue avant tout une éthique normative graduée, valorisant l'orthopraxie — la conformité du comportement et des rituels — plutôt qu'un simple catalogue d'interdictions ou de sanctions.
2. Un peu d'histoire
Autour de 622, puis dans les décennies suivant la mort de Mahomet, il n'existe pas encore de système juridique codifié : les communautés musulmanes s'appuient sur une normativité encore largement coutumière, articulée au texte coranique. C'est véritablement entre le 8ᵉ et le 10ᵉ siècle, sous les dynasties omeyyade puis abbasside, que se constitue le fiqh comme discipline savante structurée, portée par des juristes comme Al-Chafi'i, mort en 820, dont l'œuvre méthodologique reste une référence pour l'ensemble des écoles sunnites.
Sur le plan doctrinal, les juristes ont tôt fait de distinguer les actes de culte (ibadat), immuables, des relations sociales (muamalat), adaptables au contexte. Cette flexibilité a permis au 14ᵉ siècle, notamment sous l'impulsion du juriste malikite Al-Shatibi, l'émergence de la théorie des « objectifs supérieurs de la charia » (maqasid). Celle-ci stipule que la loi divine vise avant tout à protéger 5 droits fondamentaux : la vie, la religion, la raison, la famille et la propriété. En privilégiant l'esprit des textes et l'intérêt général sur la lettre, cette approche historique demeure aujourd'hui le principal levier des penseurs réformistes pour contester les lectures littérales.
Un tournant décisif intervient au 19ᵉ siècle avec la rencontre coloniale. Comme le montrent plusieurs travaux d'islamologie, ce sont en grande partie les orientalistes européens et les administrateurs coloniaux, en dialogue avec les élites locales, qui ont transformé cette doctrine plurielle et évolutive en un objet qu'ils ont nommé « droit musulman », dans l'idée de le codifier selon les catégories juridiques occidentales. Cette opération de traduction n'est pas neutre : elle fige, sous une forme unifiée, ce qui relevait auparavant d'une pluralité d'opinions savantes en constante discussion.
Au 20ᵉ siècle, la charia devient un objet de politisation intense. Elle est constitutionnalisée dans plusieurs pays à partir des années 1970-1980 (l'article 2 de la Constitution égyptienne, révisé en 1980, en fait la source principale de la législation), imposée par la révolution iranienne de 1979, ou au contraire proscrite de l'espace public dans des États à orientation laïque. Cette politisation contemporaine s'accompagne souvent d'une instrumentalisation partisane, éloignée des débats savants qui animaient les juristes classiques.
De nos jours, il n'existe pas aujourd'hui de modèle unique d'application de la charia. Les systèmes juridiques de l'Iran, de l'Arabie saoudite, du Pakistan ou encore des États du nord du Nigeria diffèrent profondément, tant dans leurs sources que dans leurs modalités d'application.
3. Un peu d'idée reçue
Dans certains médias, le mot « charia » est souvent associé aux peines pénales (hudud), telles que la lapidation ou l'amputation. Pourtant, ces dispositions n'occupent qu'une place relativement limitée dans la littérature juridique classique.
L'immense majorité des ouvrages de fiqh traite du culte, du droit de la famille, des contrats, des successions, de la fiscalité ou encore des règles du commerce. Réduire la charia à ses seules sanctions pénales revient donc à ignorer une grande partie de son contenu historique.
4. Un peu de réflexion
Un paradoxe frappant traverse l'histoire de la notion : les juristes classiques considéraient largement la charia comme une réalité en dernière instance inconnaissable, puisqu'elle renvoyait à la volonté divine elle-même — prétendre la connaître avec certitude revenait, à leurs yeux, à s'arroger un savoir qui n'appartient qu'à Dieu.
C'est pourquoi la tradition savante parlait davantage d'« opinions » (des juristes) que de vérité absolue. À l'inverse, notre époque contemporaine se caractérise par une confiance nouvelle : partisans comme opposants de la charia parlent souvent comme s'ils détenaient une définition arrêtée et univoque du terme.
Cette inversion pose une question de fond : qui a autorité pour dire ce qu'est « la » charia, dans une tradition qui s'est historiquement construite sur la pluralité des interprétations plutôt que sur un texte de loi unique et figé ?
Références
- Qu'est-ce que la charia ? - Jean-Philippe Bras, France Culture, 2022
- Charia, droit musulman, constitutions : comment faire du droit avec l'islam ? The Conversation, 2021
- La charia. Des sources à la pratique, un concept pluriel - Baudouin Dupret, HAL-SHS, 2014
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