Mahomet

Quel genre de personne était donc le fondateur de l'islam ?
1. Un peu de définition
Le nom « Mahomet » est la déformation en langue française du prénom arabe Muḥammad. Sur le plan étymologique, ce terme dérive de la racine sémitique ḥ-m-d, qui signifie « louer, glorifier ». Muḥammad se traduit ainsi littéralement par « le loué, le digne de louanges, le glorifié ».
Ce nom désigne la figure qui a fondé l'islam au 7ᵉ siècle, devenant le prophète central de cette tradition religieuse. Dans la tradition islamique, il est considéré comme le dernier des prophètes, envoyé pour restaurer le monothéisme originel transmis selon cette tradition par Adam, Abraham, Moïse et Jésus.
Cette forme est héritée du français médiéval (on la trouve vers 1080 dans la Chanson de Roland sous des formes comme Mahum ou Mahumet). À cette époque, en raison d'un manque d'accès aux sources directes et d'une vision polémique, la littérature médiévale chrétienne occidentale le dépeignait à tort comme une idole ou une divinité païenne adorée par les Sarrasins.
2. Un peu d'histoire
Les débuts
Mahomet naît à La Mecque vers 570, au sein du clan des Banu Hashim, une branche de la puissante tribu des Quraychites. L'environnement régional subit alors les contrecoups de la crise climatique mondiale de 536 : les sécheresses et les ruptures successives du grand barrage de Marib déstabilisent le sud de la péninsule, contribuant au déplacement d'une partie des activités économiques et des populations vers le Hedjaz. Alimentée par la sédentarisation de groupes nomades ainsi que par l'arrivée de travailleurs et d'esclaves, La Mecque connaît une croissance importante. Cette évolution a pu fragiliser les mécanismes traditionnels d'entraide tribale au profit d'inégalités sociales plus marquées, contexte auquel la prédication de Mahomet répondra en partie. C'est dans ce carrefour marchand que grandit le futur prophète. Orphelin de père avant sa naissance, il perd sa mère, Amina, à l'âge de 6 ans. Il est alors recueilli par son grand-père Abd al-Muttalib, puis par son oncle Abou Talib, qui l'initie au commerce caravanier.
Il sera ainsi initié aux rouages du commerce. La Mecque, importante cité marchande de l'ouest de l'Arabie, il apprend à mener les convois à travers le désert. Ce commerce de transit repose alors sur l'échange de produits de luxe et de denrées de première nécessité : les caravanes transportent notamment des textiles, du cuir, des épices, des aromates comme l'encens et la myrrhe, ainsi que des métaux et diverses marchandises de valeur destinées aux marchés de la péninsule Arabique et des régions voisines.
Vers 590, il aurait par ailleurs participé au Hilf al-Fudul (le « Pacte des vertueux »), une alliance formée par plusieurs clans mecquois pour garantir protection et justice aux victimes d'abus commerciaux, notamment les étrangers et les plus faibles lésés par des marchands puissants. Cet épisode, souvent cité par les biographes classiques comme un signe précoce de son sens de l'équité, d'autant plus qu'il n'aurait pas hésité à renouveler ce pacte.
C'est précisément la gestion rigoureuse de ces marchandises de grande valeur, notamment lors des expéditions vers les grands marchés de Syrie comme Bosra, qui lui vaut le surnom d'al-Amîn (« l'honnête, le digne de confiance »). Impressionnée par son honnêteté, sa fiabilité et ses compétences commerciales, Khadija, une riche veuve commerçante et entrepreneuse qui faisait gérer ses caravanes par des représentants, décide de lui confier la direction de ses intérêts. À l'âge de 25 ans, en 595, après le succès d'une nouvelle expédition menée pour son compte, il l'épouse, et elle devient son principal soutien.
Vers 605, la Kaaba — alors sanctuaire polythéiste de la cité — est gravement endommagée par une crue subite, la ville de La Mecque étant située au fond d'une cuvette naturelle exposée au ruissellement des pluies torrentielles. Lors de la reconstruction du monument, un conflit éclate entre les clans mecquois sur l'honneur de replacer la Pierre noire sacrée. Mahomet, en tant que médiateur alors âgé d'environ 35 ans, propose une solution consensuelle en faisant porter la pierre sur un tissu tenu par les représentants de chaque clan, désamorçant ainsi une crise qui menaçait de dégénérer.
L'émergence de l'islam
Vers l'âge de 40 ans, en 610, alors qu'il effectue des retraites spirituelles dans la grotte de Hira (sur le mont al-Nour), Mahomet commence à professer un message monothéiste qu'il affirme recevoir de Dieu par l'intermédiaire de l'archange Gabriel. Cette prédication s'articule autour de l'unicité divine et d'une critique acerbe des inégalités socio-économiques mecquoises. Dans une cité dominée par une oligarchie marchande qui accumule d'immenses richesses grâce au commerce de transit, son discours fustige l'usure, la concentration des capitaux et l'abandon des solidarités traditionnelles qui plongeaient les franges les plus vulnérables — les veuves, les orphelins, les pauvres et les esclaves — dans la misère. Ses premiers partisans se recrutent alors au sein de son cercle intime, notamment son épouse Khadija, son cousin Ali et son compagnon Abou Bakr.
Sur le plan politique, en proclamant un Dieu unique comme seule autorité suprême, le message de Mahomet remettait directement en cause la légitimité religieuse de l'aristocratie quraychite, qui tirait une partie de son prestige et de ses revenus de la garde du sanctuaire polythéiste de la Kaaba. Au-delà de cette contestation locale, plusieurs historiens estiment que ce monothéisme offrait également un puissant principe d'unification : en substituant un culte commun aux multiples divinités tribales, il favorisait l'émergence d'une communauté dépassant les anciennes fidélités claniques et créait les conditions d'une autorité politique plus intégrée.
Cette unification s'est également accompagnée d'une relative homogénéisation linguistique. Les tribus de la péninsule parlaient diverses variétés de l'arabe ancien. Le Coran, rédigé dans une koïnè poético-coranique — une langue haute supra-tribale proche du parler des Quraychites —, a servi de référence commune à la nouvelle communauté. Sa diffusion dans la pratique religieuse, puis son rôle dans l'administration des premiers États musulmans, ont contribué, avec le travail ultérieur des grammairiens et des autorités politiques, à la formation d'un arabe littéraire standardisé, renforçant ainsi la cohésion culturelle du monde islamique naissant.
Sa contestation du polythéisme traditionnel se heurte rapidement à l'opposition des élites quraychites, menées par des figures comme Abou Lahab et Abou Jahl. Pour l'aristocratie marchande, ce nouveau mouvement menace directement l'équilibre économique de la cité, dont la prospérité repose alors sur le pèlerinage des tribus vers les idoles de la Kaaba. Face aux discriminations économiques, un premier groupe de disciples s'exile temporairement vers le royaume chrétien d'Abyssinie en 615. La position de Mahomet se fragilise considérablement en 619, lors de « l'Année de la tristesse », marquée par les décès successifs de son épouse Khadija et de son oncle et protecteur politique, Abou Talib. C'est dans ce contexte que se noue l'union avec Aïcha, fille d'Abou Bakr ; ce mariage, conclu à La Mecque avant l'exil, scelle l'alliance politique et spirituelle avec sa future famille de succession. Devenue une figure majeure de la communauté médinoise, elle jouera un rôle déterminant en transmettant une part considérable des Hadiths.
Dans une logique sécuritaire, Mahomet négocie un accord de protection avec plusieurs clans de l'oasis agricole de Yathrib, située à 400 kilomètres au nord. En 622, il organise l'émigration progressive de sa communauté avant de s'y installer lui-même : cet événement, l'Hégire (Hijra), consacre la rupture avec les solidarités tribales traditionnelles et sert de point de départ au calendrier islamique. À son arrivée, la localité prend le nom de Médine. Selon les estimations des historiens, l'oasis compterait alors plusieurs milliers d'habitants, divisés en 2 grands blocs aux poids démographiques discutés : d'une part les tribus arabes polythéistes (les Aws et les Khazraj, minées par des guerres civiles constantes), largement majoritaires, d'autre part plusieurs clans juifs (dont les Banu Qaynuqa, Nadir et Qurayza), formant une minorité significative mais dont l'importance exacte reste débattue faute de recensement fiable pour la période.
Une série de conflits armés s'engage alors contre les forces mecquoises pour le contrôle des routes caravanières. En mars 624, la bataille de Badr se solde par une victoire musulmane qui consolide le prestige politique de Mahomet. En 625, la bataille d'Uhud marque un coup d'arrêt pour les Médinois, Mahomet y étant lui-même blessé face aux troupes de Khalid ibn al-Walid. En 627, le siège de Médine (bataille du Fossé) s'achève par l'échec de la coalition mecquoise, grâce à une stratégie de retranchement attribuée à Salman le Perse. Cette période de conflits intensifie les ruptures politiques au sein de l'oasis : les 3 principales tribus juives (Banu Qaynuqa, Banu Nadir et Banu Qurayza) sont successivement expulsées ou réprimées, sous l'accusation de rupture de pacte ou d'intelligence avec l'ennemi mecquois.
En 628, la signature des accords d'Houdaybiya instaure une trêve de dix ans et valide le droit des musulmans d'effectuer le pèlerinage. En 630, prétextant la violation de cette trêve par un clan allié aux Quraychites, Mahomet marche sur La Mecque à la tête de 10 000 hommes. La cité capitule sans combat majeur. Une amnistie générale est proclamée pour les anciens opposants, tandis que les représentations anthropomorphes et les idoles païennes de la Kaaba sont détruites pour consacrer le sanctuaire au seul culte monothéiste.
Sa mort
Les 2 dernières années de sa vie permettent d'étendre cette unification politique et religieuse à une grande partie de la péninsule Arabique grâce aux allégeances tribales. En mars 632, Mahomet accomplit son pèlerinage d'adieu à La Mecque, fixant durablement les principaux rites de la nouvelle religion. De retour à Médine, il meurt à l'âge d'environ 62 ans, le 8 juin 632, à l'issue d'une courte maladie marquée par une forte fièvre et d'intenses céphalées.
Les sources anciennes décrivent les symptômes, mais leur nature exacte demeure inconnue ; plusieurs hypothèses médicales ont été avancées par les historiens et les médecins modernes, parmi lesquelles une méningite, sans qu'aucune puisse être démontrée avec certitude. L'absence de directives explicites concernant sa succession politique ouvre immédiatement une crise de légitimité. L'élection d'Abou Bakr comme premier calife stabilise temporairement le nouvel État, tandis que les partisans d'Ali, invoquant la proximité familiale et spirituelle du Prophète (Ahl al-Bayt), posent les bases de la future distinction entre sunnites et chiites.
3. Un peu d'idée reçue
L'illettrisme : Contrairement à une idée largement répandue, l'analyse historique moderne nuance la notion d'un analphabétisme total de Mahomet. Sur le plan linguistique, le terme coranique ummî, traditionnellement traduit par « illettré », est aujourd'hui interprété par plusieurs chercheurs comme pouvant désigner un prophète issu d'un peuple n'ayant pas reçu de révélation antérieure, par opposition aux « Gens du Livre » (Juifs et Chrétiens). En revanche, les sources disponibles ne permettent pas de trancher avec certitude la question de ses compétences en lecture et en écriture. Son activité de marchand a conduit certains historiens à juger plausible une certaine familiarité avec les pratiques de l'écrit, tandis que d'autres estiment qu'il a pu s'appuyer sur des scribes ou sur une culture essentiellement orale.
La non-représentation : L'absence de représentations figuratives de Mahomet découle non pas du Coran, qui condamne les idoles sans interdire explicitement le dessin, mais des Hadiths et du consensus théologique, visant à éviter toute idolâtrie. Cette posture a favorisé l'essor de la calligraphie et de l'aniconisme. L'histoire de l'art islamique révèle toutefois des nuances : si le monde arabe contemporain refuse strictement toute figuration, les miniatures persanes et ottomanes ont, dès le 14ᵉ siècle — à commencer par le Jami al-Tawarikh de Rashid al-Din, vers 1307 — représenté le Prophète, d'abord de manière réaliste, puis le visage voilé de blanc ou nimbé d'une flamme.
L'âge d'Aïcha : L'âge d'Aïcha lors de son union avec Mahomet suscite des analyses divergentes entre les sources classiques et la recherche moderne. Si les Hadiths compilés au 9ᵉ siècle par Al-Boukhari avancent qu'elle avait six ans lors du contrat et neuf ans au moment de la consommation, l'historiographie contemporaine et plusieurs islamologues nuancent ces données. D'une part, l'examen croisé d'autres chroniques anciennes, notamment les repères biographiques de sa sœur Asma, permet à certains chercheurs d'estimer son âge entre 14 et 19 ans lors de cette union. D'autre part, les historiens soulignent que dans l'Arabie du 7ᵉ siècle, les mariages précoces constituaient des pratiques coutumières liées à des stratégies d'alliances tribales, ce qui rend l'application des critères juridiques contemporains anachronique.
4. Un peu de théologie
La tradition islamique attribue à Mahomet plusieurs titres consacrés qui viennent compléter et sceller son statut prophétique. Il est ainsi désigné comme Rassoul Allah, le « Messager de Dieu », un terme qui souligne sa fonction de transmetteur direct de la révélation divine plutôt que de simple prédicateur ou réformateur social. Il porte également le titre de Khatam an-Nabiyyin, le « Sceau des prophètes », une expression tirée du Coran (sourate 33, verset 40) qui fonde doctrinalement le principe de la clôture de la prophétie : selon le consensus de la tradition, aucun autre prophète ne succédera à son message.
Certains courants exégétiques associent en outre son nom à celui d'Ahmad, mentionné dans le Coran (sourate 61, verset 6) comme le consolateur ou le prophète annoncé historiquement par Jésus, une identification qui a nourri un débat apologétique et théologique ancien entre l'islam et le christianisme.
Sur le plan des sources textuelles, l'étude théologique et historique de sa vie repose sur deux piliers distincts de la littérature islamique :
La Sira : Il s'agit de la biographie traditionnelle du Prophète. Rédigée plusieurs décennies, voire plus d'un siècle après sa mort par des chroniqueurs comme Ibn Ishaq (puis retravaillée par Ibn Hicham), elle compile les récits épiques, les contextes de révélations et les alliances politiques qui structurent les débuts de l'islam.
Les Hadiths : Ces corpus représentent les recueils des paroles, actes et approbations tacites attribués à Mahomet. Fixés par une méthodologie rigoureuse de critique des chaînes de transmetteurs (isnad) par des savants du 9ᵉ siècle comme Al-Boukhari et Muslim, ils constituent, après le Coran, la seconde source scripturaire du droit et de la piété au quotidien.
5. Un peu de pop culture
Le livre "Dune" (1965) : Chef-d'œuvre de science-fiction de Frank Herbert, récemment popularisé par les adaptations de Denis Villeneuve, constitue l'un des emprunts les plus massifs de la culture pop à l'histoire de Mahomet. La trajectoire de Paul Atréides calque de nombreux éléments de la vie du Prophète : un homme issu d'une élite extérieure qui trouve refuge dans le désert, s'allie à des tribus nomades (les Fremen, inspirés des Bédouins), s'appuie sur des concepts théologiques comme le Mahdi (le guide attendu) et déclenche une guerre sainte (Jihad) qui bouleverse l'ordre politique de tout un empire.
Le film "Le Message" (1976) : Ce chef-d'œuvre du cinéma historique contourne la censure religieuse par un choix de mise en scène audacieux. Mahomet n'apparaît jamais à l'écran et sa voix n'est jamais entendue ; la caméra adopte ponctuellement son point de vue (caméra subjective) et les personnages s'adressent directement à l'objectif, permettant de relater l'épopée de la naissance de l'islam tout en respectant strictement les sensibilités théologiques.
6. Un peu de réflexion
L'action de Mahomet ne se limite pas à l'introduction d'un nouveau culte : elle s'accompagne également de la mise en place d'un nouvel ordre politique et social. En substituant progressivement aux solidarités tribales une communauté fondée sur une allégeance religieuse et juridique commune (umma), il favorise l'émergence d'une autorité politique plus intégrée que les structures tribales traditionnelles. Si cette centralisation demeure encore inachevée à sa mort, elle fournit le cadre institutionnel sur lequel ses successeurs s'appuieront pour consolider un État et unifier durablement une grande partie de la péninsule Arabique.
Son message accorde également une grande place à la justice sociale. Le Coran condamne l'accumulation excessive des richesses, l'usure, la fraude commerciale et le délaissement des plus vulnérables, tout en encourageant l'aumône, la solidarité envers les orphelins, les veuves, les pauvres et les esclaves, ainsi qu'une plus grande responsabilité morale des puissants. Ces principes reflètent la volonté de promouvoir une société davantage fondée sur l'équité, la solidarité et le respect des obligations envers les membres les plus fragiles de la communauté.
Cette cohésion s'est également appuyée sur la mise en place, à Médine, d'un cadre normatif destiné à remplacer progressivement certaines coutumes tribales. À travers les prescriptions coraniques et les décisions prises au sein de la nouvelle communauté, se met progressivement en place une législation encadrant notamment le droit de la famille (mariage, divorce et héritage), les relations commerciales et certains aspects du droit pénal. Développée et systématisée par les premiers califes puis par les juristes musulmans, cette législation constituera le socle juridique sur lequel se structurera durablement la civilisation islamique.
Ce modèle politique, religieux et social, façonné du vivant de Mahomet, fournit à ses successeurs un cadre institutionnel solide pour poursuivre l'unification de la péninsule Arabique et engager les premières conquêtes hors d'Arabie. Les empires byzantin et sassanide, durablement affaiblis par leurs guerres réciproques et leurs difficultés internes, se trouvent alors confrontés à une puissance arabe désormais largement unifiée. Cette nouvelle configuration contribue à la profonde recomposition politique du Proche-Orient au 7ᵉ siècle.
Références
- Les figures du prophète Muhammad
- Le Mahomet des historiens
7 vues · 0 vote positif
Réactions
Connectez-vous pour réagir.
Commentaires
0 message