Les guerres de l'opium
Entre 1839 et 1860, deux guerres opposent l’empire Qing à la Grande-Bretagne, puis à la France. Elles ne sont pas seulement des « guerres pour la drogue » : elles ouvrent de force la Chine au commerce et deviennent, dans la mémoire chinoise, le début du « siècle des humiliations ».
1. Un peu de définition 🚢
Les guerres de l’opium désignent deux conflits : la première, de 1839 à 1842, contre le Royaume-Uni ; la seconde, de 1856 à 1860, contre le Royaume-Uni et la France. Elles se déroulent surtout sur les côtes et les grands fleuves chinois.
L’opium est obtenu à partir du latex séché du pavot somnifère (Papaver somniferum). Il contient notamment de la morphine et produit détente, euphorie, somnolence et parfois une intense rêverie. Son usage répété entraîne cependant une dépendance et peut nécessiter des doses croissantes pour obtenir les mêmes effets. À forte dose, il peut provoquer une dépression respiratoire mortelle.
Au début du 19ᵉ siècle, la Chine exporte vers l’Europe du thé 🍵, de la soie et de la porcelaine, mais achète peu de produits britanniques. Depuis 1757, Canton est le seul port chinois officiellement autorisé au commerce maritime occidental. Les étrangers y commercent depuis les « factories », des comptoirs installés au bord de la rivière des Perles.
La Compagnie britannique des Indes orientales détient le monopole britannique sur ce commerce jusqu’en 1834, tandis que le Cohong, une guilde de puissants marchands chinois agréés par l’État, contrôle les échanges avec les étrangers. Les Britanniques achetant beaucoup plus à la Chine qu’ils ne lui vendent, l’argent afflue vers l’empire Qing. L’opium indien leur permet progressivement de rééquilibrer, puis d’inverser ce flux.
L’opium n’est pas nouveau en Chine : importé depuis des siècles, il sert d’abord de médicament. À partir du 17ᵉ siècle, l’habitude de le fumer se répand pour ses effets de détente et d’euphorie. Au 19ᵉ siècle, l’arrivée massive d’opium indien augmente l’offre : d’abord coûteux et surtout consommé par les milieux aisés, il gagne progressivement fonctionnaires, soldats, artisans et travailleurs.
Pour alimenter cette demande, les Britanniques développent la production en Inde, notamment au Bengale. Des navires acheminent l’opium jusqu’aux côtes chinoises, puis des réseaux clandestins, dont les rapides « fast crabs » 🦀, le distribuent. La contrebande explose et fait sortir l’argent de Chine. La demande stimule aussi la production chinoise, moins chère, surtout après les guerres.
Britanniques et Chinois commercent donc depuis longtemps, mais leurs sociétés restent mal connues l’une de l’autre. L’échec de l’ambassade Macartney en 1793, venue réclamer davantage de ports, révèle leurs conceptions différentes du commerce et de la diplomatie. La Chine Qing est marquée par le confucianisme, mais aussi par le bouddhisme et le taoïsme ; la Grande-Bretagne est chrétienne, industrielle et maritime. Ces différences ne causent pas la guerre, mais nourrissent incompréhensions et préjugés.
2. Deux guerres imposées à la Chine 💥
En 1839, le commissaire impérial Lin Zexu fait saisir et détruire à Humen, près de Canton, environ 20 000 caisses d’opium. À Londres, le ministre des Affaires étrangères Lord Palmerston défend une intervention militaire pour obtenir réparation et protéger les intérêts britanniques.
La supériorité militaire britannique est nette : navires à vapeur, artillerie moderne et maîtrise maritime permettent de frapper les côtes et de remonter les fleuves. Les forces Qing, nombreuses mais moins bien équipées et coordonnées, ne parviennent pas à arrêter l’expédition.
Le traité de Nankin, signé le 29 août 1842, met fin à la première guerre. La Chine ouvre Canton, Xiamen, Fuzhou, Ningbo et Shanghai, abolit le monopole du Cohong, verse 21 millions de dollars d’argent et cède l’île de Hong Kong au Royaume-Uni. Hong Kong devient une colonie britannique et un grand port commercial avant d’être rétrocédée à la Chine le 1ᵉʳ juillet 1997.
La seconde guerre éclate en 1856, sous l’empereur Xianfeng, alors que les Qing affrontent déjà la gigantesque révolte des Taiping (1850-1864). Menée par Hong Xiuquan, qui se présente comme le frère cadet de Jésus-Christ, elle installe sa capitale à Nankin et fait des dizaines de millions de morts. L’empire doit donc combattre sur plusieurs fronts.
Après l’affaire de l’Arrow, le Royaume-Uni intervient de nouveau. La France de Napoléon III le rejoint après l’exécution du missionnaire catholique Auguste Chapdelaine en 1856. Paris veut protéger les missions catholiques, mais aussi accroître son influence diplomatique et commerciale en Chine.
En 1860, les forces franco-britanniques marchent sur Pékin et Xianfeng fuit la capitale. Elles pillent le Yuanmingyuan, l’ancien palais d’Été, avant que les Britanniques ne l’incendient. Victor Hugo condamne dès 1861 le pillage commis par les deux puissances européennes.
Les traités de Tianjin (1858) puis les conventions de Pékin (1860) ouvrent de nouveaux ports, permettent l’installation de légations étrangères à Pékin et renforcent les droits des étrangers et des missionnaires. Dans le nouveau régime commercial imposé à la Chine, l’opium peut désormais être importé légalement moyennant un droit de douane. La partie méridionale de Kowloon est également cédée aux Britanniques.
3. Le début du « siècle des humiliations » 🏯
Ces accords ouvrent l’ère des « traités inégaux » : ouverture forcée de ports, indemnités, avantages commerciaux et extraterritorialité, qui soustrait une partie des étrangers à la justice chinoise. Les puissances occidentales obtiennent ainsi des privilèges dont les Chinois ne disposent pas chez elles.
Dans plusieurs villes apparaissent des concessions étrangères, quartiers où Britanniques, Français et autres étrangers disposent de droits particuliers et administrent largement leurs propres affaires. Shanghai en devient l’exemple le plus célèbre, avec notamment une concession française et une importante zone internationale.
La Chine ne devient pourtant pas une colonie : elle conserve son gouvernement et l’essentiel de son territoire. Mais sa souveraineté est limitée dans plusieurs ports et les puissances étrangères acquièrent une influence croissante sur son commerce et ses relations internationales.
Les guerres révèlent aussi l’écart militaire et industriel entre les Qing et les puissances européennes. À partir des années 1860, le mouvement d’auto-renforcement tente de moderniser l’armée, les arsenaux, les chantiers navals et certaines industries en empruntant des techniques occidentales.
Dans le récit national chinois contemporain, ces défaites ouvrent le « siècle des humiliations », généralement considéré comme s’achevant avec la fondation de la République populaire en 1949. Nationalistes puis communistes font des « traités inégaux » un symbole durable de l’affaiblissement de la Chine face aux puissances étrangères.
4. Une guerre du libre-échange ? 🤔
Les Britanniques justifient notamment leur intervention par la défense de leurs ressortissants, de leurs biens et de la liberté du commerce. Mais l’opium est bien au cœur de la première crise : la guerre protège de fait un système commercial reposant en partie sur une drogue interdite par les autorités chinoises.
Les guerres de l’opium montrent ainsi que l’expansion du libre-échange au 19ᵉ siècle peut aussi s’appuyer sur la force militaire. L’ouverture du marché chinois n’est pas seulement négociée : elle est imposée par des navires de guerre et des traités signés après la défaite.
Paradoxalement, l’opium fascine alors la littérature européenne. Dans Confessions of an English Opium-Eater (1821), Thomas De Quincey raconte ses plaisirs, ses rêves puis sa dépendance. Baudelaire reprend ce thème dans Les Paradis artificiels (1860) : l’opium devient un symbole ambigu du rêve, de l’évasion et de la dépendance.
Cet héritage apparaît aussi dans la culture populaire. Dans Le Lotus bleu (1936), Hergé montre une Chine confrontée aux concessions étrangères. L’histoire se déroule près d’un siècle après la première guerre de l’opium, mais son héritage reste visible : présence européenne, extraterritorialité et sentiment d’humiliation nationale.
De nos jours, l’opium n’a pas complètement disparu : il est encore consommé dans certaines régions, mais ses dérivés, comme la morphine et l’héroïne, ainsi que les opioïdes de synthèse, occupent aujourd’hui une place beaucoup plus importante.
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