Les doctrines russes

Une autre méthode pour comprendre comment on en est arrivé au conflit russo-ukrainien dans son état actuel est d'étudier plus spécifiquement les doctrines politiques, idéologiques et identitaires russes des plus anciennes aux plus récentes.
Introduction
Par définition, une doctrine est un ensemble cohérent de principes, de croyances ou d'enseignements théoriques servant de base à une pensée. Elle peut être religieuse, politique, juridique ou philosophique et vise généralement à orienter l'action ou l'interprétation de faits. Elle est souvent élaborée par un auteur ou une institution pour définir une position officielle. Contrairement à une simple opinion, elle se veut structurée et durable dans le temps.
Pour comprendre les racines et la persistance du conflit russo-ukrainien, l'analyse des mouvements de troupes ne suffit pas. Il faut plonger dans le temps long des idées. Depuis des siècles, la Russie se construit autour de doctrines qui façonnent sa vision du monde et ses ambitions territoriales. De la mystique religieuse des tsars aux théories géopolitiques contemporaines, ce parcours permet d'éclairer la trajectoire d'un État qui se conçoit comme une civilisation à part, en rupture frontale avec l'Occident.
1. La doctrine de la 3ᵉ Rome
Au 16ᵉ siècle, le moine Philothée de Pskov (1465–1542) élabore une doctrine eschatologique disant que Moscou serait la 3ᵉ Rome, après la chute de Constantinople (1453). Moscou, vu à l'image d'une Jérusalem terrestre, se définit alors comme une citadelle assiégée, défenseuse de la véritable foi chrétienne, c'est-à-dire orthodoxe face à un Occident perverti par Rome.
Cette doctrine ne se limite pas à une simple posture défensive, mais instaure une mission sacrée pour le souverain russe, désormais investi du titre de Tsar (César). C'est Ivan IV le Terrible qui se fait sacrer officiellement « Tsar de toutes les Russies » en 1547.
En devenant l'unique dépositaire de l'héritage byzantin, la Russie s'attribue une responsabilité messianique : celle de guider les peuples vers le salut avant la fin des temps. Cette vision transforme l'expansion territoriale en un devoir religieux et sécuritaire de "protection des croyants".
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Au 17ᵉ siècle, la Russie est encore isolée et profondément religieuse. L'Occident est perçu comme une menace spirituelle (le catholicisme et le protestantisme étant vus comme des hérésies). Pour les traditionalistes, l'introduction de modes de vie occidentaux (tabac, vêtements courts, rasage de la barbe) annonce la fin des temps. Le Raskol (schisme de 1666), annoncera des réformes qui seront la base de la résistance conservatrice, qui voudra éviter toute pollution culturelle.
Au 18ᵉ siècle, Pierre le Grand décide d’occidentaliser la Russie à marche forcée. Il est vu comme l'Antéchrist en personne. Il déplacera la capitale de Moscou (la "Sainte") vers Saint-Pétersbourg (la "Fenêtre sur l'Europe"). Sous Catherine II, on commence à craindre les idées révolutionnaires européennes (surtout après 1789). On veut le canon européen 💥, mais pas la liberté européenne.
2. Le slavophilisme
Le slavophilisme naît en Russie dans les années 1830 et 1840, au sein de l'aristocratie. Contrairement au panslavisme qui vise l'union politique de tous les peuples slaves, le slavophilisme est d'abord un mouvement philosophique et religieux centré sur l'identité propre de la Russie.
Déçus par les révolutions de 1848 "printemps des peuples", de nombreux intellectuels, comme le Slovaque Ľudovít Štúr (1815–1856), se tournent vers l'Empire russe, seul État slave indépendant et puissant, pour assurer leur survie.
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La doctrine se construit sur un rejet de l'Occident au profit des valeurs russes traditionnelles. Des auteurs comme Nikolaï Danilevski (1822–1885) théorisent alors un bloc slave dirigé par Moscou pour contrer l'Europe "décadente". Il parlait même de civilisations biologiquement incompatibles.
Cette peur de l'occident était une peur de l'assimilation "Drang nach Osten" Pour les peuples slaves d'Europe centrale (Tchèques, Slovaques, Slovènes), la menace principale était la germanisation. Ne serait-ce que du point de vue linguistique, ils ne voulaient pas être considérés comme des "citoyens de seconde zone" dans une Europe dominée par les puissances de l'Ouest.
En s'unissant derrière la Russie, un empire autoritaire perçu comme libérateur face à l'hégémonie culturelle et économique de l'Occident. Ils espéraient transformer leur faiblesse individuelle en une force collective capable de défier la modernité et l'industrialisation occidentale.
3. La doctrine Ouvarov
La doctrine Ouvarov, théorisée en 1833 par le diplomate russe Sergueï Ouvarov (1786–1855) est le pilier idéologique de la Russie impériale sous le règne de Nicolas Ier. Elle vise à protéger l'Empire des idées révolutionnaires venues d'Europe (libéralisme, républicanisme). En parallèle, si le slavophilisme sera le terreau culturel, la doctrine Ouvarov sera son application politique et policière par l'État.
Elle repose sur la triade : « Orthodoxie, Autocratie, Génie national ».
Orthodoxie (Pravoslavié) : La religion n'est pas seulement une foi, c'est le ciment moral de la société et la source de la légitimité de l'État. Elle s'oppose à l'athéisme et au rationalisme occidental.
Autocratie (Samoderjavié) : Le pouvoir absolu du Tsar est considéré comme la seule forme de gouvernement adaptée à l'immensité et à la nature de la Russie. Sans un guide suprême, le pays sombrerait dans le chaos.
Génie national (Narodnost) : Il désigne l'union organique entre le peuple et son souverain. Il prône le retour aux racines slaves, ainsi que le rejet des influences étrangères et de l'universalisme.
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Après l'insurrection décembriste de 1825 (une tentative de coup d'État libéral par des officiers russes), Nicolas Ier veut verrouiller le pays. Ouvarov, alors ministre de l'Instruction publique, souhaite réformer l'éducation et faire des citoyens plus loyaux.
Bien que datant du 19ᵉ siècle, la doctrine Ouvarov connaît un regain d'intérêt dans la Russie actuelle. On y voit des parallèles frappants avec le discours du Kremlin depuis les années 2010 : valeurs traditionnelles, verticalité du pouvoir, souveraineté culturelle….
Cette vision débouche aujourd'hui sur le concept de Nouvelle-Russie (Novorossia). En revendiquant les terres du sud et de l'est de l'Ukraine conquises sous Catherine II, le Kremlin transforme la triade d'Ouvarov en un projet de reconquête territoriale.
C'est une doctrine de conservatisme défensif, liée au concept de monde russe (Rousski Mir). Elle part du principe que la Russie est une civilisation à part qui ne peut survivre qu'en restant fidèle à son héritage religieux et autoritaire. Cette idée a été un prétexte certain à l'invasion de l'Ukraine en 2014.
4. La doctrine de la Nation triunique
Cette vision historique et linguistique divise le peuple russe en 3 branches indissociables :
La Grande-Russie : La Russie actuelle (Moscou).
La Petite-Russie (Malo-Rossiya) : L'Ukraine actuelle.
La Russie Blanche (Bielo-Rossiya) : La Biélorussie actuelle.
Le concept de Rousski Mir utilisé par Poutine est la version moderne et "civilisationnelle" de la Nation Triunique. Le "panrussisme" est la volonté politique de rassembler sous l'autorité moscovite l'ensemble des "3 Russies" (Grande, Petite et Blanche).
Cette classification, utilisée du 17ᵉ siècle jusqu'à la chute de l'Empire en 1917, refuse de considérer l'Ukraine et la Biélorussie comme des nations distinctes. Pour les tenants de cette doctrine, il n'existe qu'un seul peuple russe dont les branches ont été séparées par les aléas de l'histoire (notamment l'influence polono-lituanienne).
5. L'eurasisme
L'eurasisme connait une 1ère naissance intellectuelle dans les années 1920 au sein de l'émigration russe, puis une résurrection politique radicale sous l'impulsion d'Alexandre Douguine après la chute de l'URSS. Celui-ci opposera de manière binaire les "Tellurocraties" (puissances continentales, conservatrices, centrées sur la Russie) aux "Thalassocraties" (puissances maritimes, libérales, menées par les États-Unis).
Après la révolution de 1917, des intellectuels russes exilés en Europe (comme le linguiste Nikolaï Troubetzkoy et le géographe Petr Savitsky) inventent l'idée d'un 3ᵉ continent : l'Eurasie. Contrairement aux historiens classiques qui voient le "joug mongol" comme une tragédie, les eurasistes affirment que l'empire de Gengis Khan a donné à la Russie sa structure administrative et son sens de l'État centralisé.
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Douguine a repris ces concepts pour en faire une théorie du combat géopolitique mondial, exposée dans son ouvrage majeur Les Fondements de la géopolitique (1997).
Ainsi il divise le monde en 2 forces antagonistes :
Le Tellurocratisme (La Terre) : Représenté par l'Eurasie (Russie). C'est le monde de la tradition, de la hiérarchie, de la religion et de la stabilité.
La Thalassocratie (La Mer) : Représenté par l'Occident "atlantiste" (USA, UK). C'est le monde du commerce, du libéralisme, de l'individualisme et du progrès technique sans limites.
Il prône l'idée de la création d'un bloc eurasiatique allant de Vladivostok à Lisbonne (une "Grande Europe" sous influence russe) pour contrer l'hégémonie américaine.
6. La doctrine Brejnev
La guerre en Afghanistan se fera notamment pour 2 raisons principales : l'islamisme et de la doctrine Brejnev. Cette doctrine a été formulée en 1968 dans la Pravda. Elle est indissociable du Printemps de Prague et de l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie la même année.
Elle fut aussi traduite comme "théorie de la souveraineté limitée", qui régit les relations entre l'URSS et les pays qu'elle estime inclus dans sa zone d'influence, le "bloc communiste". À partir de 1968, elle restreint la souveraineté de ces États satellites au motif de protéger le socialisme dans le monde.
En 1978, le Parti démocratique populaire d'Afghanistan (PDPA), un parti communiste, prend le pouvoir grâce à un coup d'État. Le nouveau gouvernement met en place des réformes radicales, notamment la redistribution des terres et l'émancipation des femmes, qui ont été mal accueillies par la population afghane, majoritairement musulmane et conservatrice.
L'Afghanistan est situé à proximité de l'Iran et du Pakistan, l'invasion permettait à l'URSS de sécuriser ses frontières et de maintenir son influence dans la région, tout en évitant un foyer de rébellion anticommuniste qui pourrait se propager.
Le 27 décembre 1979, les troupes soviétiques envahissent l'Afghanistan et prennent le contrôle de la capitale, Kaboul. Le président afghan, Hafizullah Amin, fut assassiné et remplacé par Babrak Karmal un dirigeant communiste plus favorable à l'Union soviétique.
Brejnev décide d'envahir l'Afghanistan, ce qui a conduit à une guerre longue et coûteuse pour l'Union soviétique. Il semble que Poutine ait suivi un chemin similaire avec l'invasion de l'Ukraine. Les 2 leaders ont sous-estimé la résistance et la détermination des populations locales. Contre toute attente, les Afghans et les Ukrainiens ont montré une grande résistance face à l'occupation étrangère.
Ensuite, les 2 invasions ont été motivées par des considérations géopolitiques et stratégiques. Brejnev voulait protéger les frontières sud de l'Union soviétique, tandis que Poutine cherche à renforcer l'influence russe dans la région et à empêcher l'Ukraine de rejoindre l'OTAN.
7. La doctrine Karaganov
La Russie actuelle fonde sa résistance sur une vision mystique menée par Vladimir Poutine. Ce dernier croit en l'« âme russe » (russkaya doucha), une identité supérieure fondée sur des valeurs traditionnelles. Il s'appuie sur le tchékisme (la culture des services secrets) et sur des idéologues radicaux comme Ivan Ilyine, qui voit la Russie comme un organisme vivant menacé par les « virus » libéraux, ou Alexandre Douguine, partisan d'un combat à mort contre l'Occident.
Cette idéologie se traduit par une stratégie précise : la doctrine Karaganov, héritière de celle de Primakov. Si Primakov voulait briser la domination américaine dans les années 1990 en créant un axe Russie-Inde-Chine (le triangle RIC), Karaganov va aujourd'hui beaucoup plus loin. Sa doctrine de « désoccidentalisation » vise un nettoyage interne des élites russes pro-européennes et un affaiblissement externe de l'Union européenne via le soutien aux forces souverainistes. Il rejette les droits de l'homme, perçus comme des outils d'oppression occidentale, et prône même l'usage préventif de l'arme nucléaire.
Pourtant, malgré ce basculement vers une économie de guerre et ce désir de rupture, la Russie reste vulnérable. Elle dépend encore massivement des composants technologiques étrangers et du soutien de partenaires comme la Chine ou l'Iran pour compenser ses faiblesses industrielles face à l'Europe. Ce décalage entre une rhétorique de puissance autarcique et une dépendance technologique réelle constitue le principal paradoxe de la stratégie russe actuelle.
Conclusion
Outre les opérations militaires dans le cadre du conflit actuel, on peut aussi parler d'une lutte métaphysique et idéologique. Cette mutation s'appuie sur une doctrine de polarisation extrême où l'adversaire n'est plus seulement un rival politique, mais une incarnation du mal absolu.
Pour légitimer l'offensive, le pouvoir russe déploie une sémantique mêlant nationalisme, religion et pseudo-histoire. L'ennemi est systématiquement désigné comme nazi, invoquant la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, mais il est désormais aussi qualifié de diable, de Satan, ou de porcs. Cette rhétorique puise sa force dans une peur de l'Occident savamment entretenue, où les droits de l'homme et les libertés individuelles sont présentés comme des menaces étrangères destinées à corrompre l'identité russe.
L'écrivain Dmitri Gloukhovski, auteur de Metro 2033 aujourd'hui en exil, analyse ce glissement comme une manipulation des mythes profonds de la société. Selon lui, le Kremlin, faute d'arguments rationnels, se réfugie dans une narration où la Russie devient le dernier rempart contre un « Antéchrist » libéral. Il dénonce une construction idéologique où l'usage de la force n'est plus présenté comme une invasion, mais comme une mission purificatrice.
Cette doctrine de la déshumanisation sert un but précis : placer la Russie de Poutine au-dessus des lois internationales. En présentant le combat comme spirituel, le pouvoir rend tout compromis impossible et justifie une mobilisation totale de la population face à un ennemi jugé intrinsèquement mauvais.
Références
- De la "slavophilie" au nationalisme extremiste, au cœur de la dangereuse pensée impérialiste russe - France Culture
- Michel Eltchaninoff, Auteur de "Dans la tête de Vladimir Poutine". - Michel Eltchaninoff, France Inter
- Russie éternelle, identité contre histoire - Marlène Laruelle, France Culture
- Andreas Kappeler, Russes et Ukrainiens. Les frères inégaux, du Moyen Âge à nos jours, Wladimir Berelowitch, Cairn
- Politique étrangère russe : l'étrange inconstance - Thomas Gomart, Ifri
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