L'enfer

Contrairement aux idées reçues, toutes les religions n'ont pas de système de rétribution comportant un au-delà hellénistique type paradis/enfer.

Introduction

Étymologiquement, le mot enfer vient de l'indo-européen, signifiant "inférieur, en dessous de". L'au-delà gréco-romain, les Enfers (Champs-Elysées + Tartare) étant situés sous la terre. L'enfer s'entend populairement comme un lieu de souffrance éternel après la mort pour ceux qui pêchent, destiné au supplice des damnés. 🔥

Dans la doxa néo-athée, l'intérêt du concept serait d'amener les croyants à forcer a choisir entre la carotte ou le bâton pour mieux maintenir un contrôle mental.

1. Dans le judaïsme

Il n'y a pas d'enfer ou de diable au sens de la théologie chrétienne postérieure, en revanche on parle de Géhenne et de Schéol. Le judaïsme antique et rabbinique s'intéresse avant tout à la justice terrestre et à la réparation du monde dans le sens d'un salut collectif : le Tikkoun Olam.

Le Schéol désigne, dans les strates les plus anciennes de la Bible hébraïque, le monde des morts sous la forme d'un séjour souterrain neutre, silencieux et ténébreux. D'après l'historien Daniel Faivre, ce lieu reçoit d'autres dénominations comme Eretz (« la terre ») ou Bôr (« la fosse »). Il ne s'agit pas d'un lieu de châtiment : tous les défunts, qu'ils soient justes ou impies, y descendent de la même manière, la notion de rétribution après la mort y étant initialement absente.

La Géhenne, qui se prononce Guei Hinnom, tire son nom d'un lieu géographique réel situé au sud de Jérusalem : la vallée de Hinnom. À l'origine, ce site était associé à des rituels sacrificiels idolâtres, puis est devenu un lieu maudit. Si la topographie en a fait l'équivalent d'un dépotoir où l'on pouvait brûler les déchets, le terme a subi une profonde mutation métaphysique. Dès la fin de l'époque du Second Temple et dans la littérature apocryphe, la Géhenne a cessé d'être une simple référence géographique pour devenir le concept théologique d'un lieu de purification ou de punition temporaire des âmes, préparant ainsi les futures représentations de l'au-delà.

2. Dans le christianisme

Chez les chrétiens, l'enfer et le paradis résultent en partie de l'appropriation de la représentation hellénique de l'au-delà, via son plaquage sur la révélation chrétienne. Les traductions des Évangiles ont parfois désigné l'au-delà sous le terme d'Hadès, lieu originellement divisé entre le Tartare pour les réprouvés et les Champs-Élysées pour la récompense.

Le théologien Augustin d'Hippone, au 5ᵉ siècle, joue un rôle essentiel dans la fixation de la doctrine. Ce durcissement conceptuel s'inscrit dans un double contexte de crise : d'une part, le traumatisme politique du sac de Rome en 410 par les Wisigoths, qui pousse Augustin à théoriser une justice divine absolue face au chaos du monde terrestre ; d'autre part, la lutte féroce contre le pélagianisme, une doctrine affirmant que l'homme peut se sauver par ses seules forces. Pour réaffirmer la nécessité absolue de la Grâce face à une humanité qu'il juge corrompue par le péché originel, Augustin fige la réalité du châtiment.

Dans son œuvre politico-théologique La Cité de Dieu contre les païens, rédigée entre 413 et 426, il prend précisément le contre-pied des courants universalistes hérités d'Origène — portés par ceux qu'il nomme les « miséricordieux » — qui soutenaient l'idée d'une purification temporaire et d'un salut final pour toutes les créatures. Face à ces théologies de la réconciliation et à la diffusion de textes populaires comme l'Apocalypse de Paul, Augustin consacre le livre XXI de son traité à défendre rigoureusement la réalité physique, littérale et l'éternité absolue des peines de l'enfer, en arguant que contester l'éternité du châtiment reviendrait à fragiliser l'éternité même de la béatitude promise aux justes.

Contrairement à l'idée d'une simple évolution informelle, la doctrine de l'enfer éternel a fait l'objet d'une dogmatisation progressive par les autorités ecclésiales, notamment lors du concile de Latran IV en 1215, puis du concile de Lyon II en 1274. Les travaux de théologiens médiévaux comme Hugues de Victor au 12ᵉ siècle et Thomas d'Aquin au 13ᵉ siècle viennent structurer cette pensée. En parallèle, l'architecture théologique intègre les limbes et le purgatoire, un processus de cartographie de l'au-delà magistralement analysé par le médiéviste Jacques Le Goff.

L'enfer s'ancre profondément dans l'iconographie et les mentalités médiévales bien avant les crises de la fin du Moyen Âge. Dès les 11ᵉ et 12ᵉ siècles, les sculptures des tympans des églises romanes et gothiques terrifient les fidèles en exposant la gueule de l'enfer et le détail des supplices. La crise du 14ᵉ siècle, marquée par la guerre de Cent Ans et la peste noire de 1347, viendra quant à elle populariser les représentations des danses macabres et des diables agressifs dans les enluminures, exacerbant une angoisse du salut déjà bien établie.

La littérature a également figé ces représentations à travers La Divine Comédie de Dante Alighieri, rédigée entre 1304 et 1321. Écrit avant la grande dépopulation de la peste noire, ce chef-d'œuvre poétique ne vise pas à reconstruire une hiérarchie sociale bouleversée par l'épidémie, mais propose une dramatisation morale et politique de son époque. C'est à travers cette tradition culturelle que la fonction biblique de Satan évolue dans l'imaginaire populaire pour devenir un individu punisseur, calomniateur et diviseur, s'éloignant du sens originel de l'accusateur dans la tradition hébraïque. 👿

En théologie dogmatique chrétienne, la damnation n'est pas comprise comme une sanction arbitraire, mais comme une posture de l'âme qui refuse l'amour divin et choisit délibérément de s'exclure de sa communion. Cette éternité est pensée à la mesure de l'absolue liberté d'autodétermination de l'homme devant Dieu. De son côté, le christianisme orthodoxe insiste particulièrement sur cette dimension spirituelle : l'enfer y est défini comme un état d'éloignement volontaire, un lieu de fuite pour les démons et les hommes refusant de coopérer — d'entrer en synergie — avec la Grâce divine.

3. Dans l'islam

D'après le religiologue norvégien Einar Thomassen, l'islam comporte plusieurs termes pour désigner l'au-delà punitif, le plus répété dans les textes sacrés étant Jahannam. Contrairement aux représentations d'autres traditions, l'enfer musulman est un concept théologique massivement et explicitement décrit dès l'origine au sein même du Coran et des Hadiths. Ces sources scripturaires premières en détaillent la topographie, découpée en 7 portes ou niveaux correspondants à la gravité des fautes, et en dépeignent les supplices physiques et psychologiques de feu, d'eau bouillante ou de froid glacial, ainsi que l'arbre maudit Zaqqoum.

Si les représentations populaires sont structurellement dictées par ces textes fondateurs, le concept a également irrigué la culture profane et la littérature comparative. C'est le cas à travers L’Épître du Pardon d'Abu al-Ala al-Maari, rédigée vers 1033, une œuvre poétique singulière mettant en scène un voyage sceptique et satirique dans l'au-delà, qui témoigne de la richesse des débats intellectuels dans le monde arabo-musulman médiéval. C’est cette même tradition de récits de voyages nocturnes et de visions de l'au-delà qui exercera, quelques siècles plus tard, une influence indirecte mais notable sur l'architecture poétique de La Divine Comédie de Dante Alighieri en 1321.

4. Dans le bouddhisme

Dans la religion bouddhiste, le terme sanskrit Loka désigne les différents plans d'existence qui composent les mondes du Samsara, le cycle perpétuel des renaissances hérité des cosmologies de l'Inde ancienne. Contrairement aux visions linéaires occidentales, le passage par des plans d'existence douloureux n'est jamais éternel : tant que la libération n'est pas atteinte, l'être transmigre d'un monde à l'autre en fonction de ses actes, bénéficiant en quelque sorte d'occasions successives de purifier son parcours. Cependant, si le but ultime est bien de s'affranchir de ce cycle, le Nirvana ne doit pas être compris comme une dissolution dans un « grand tout » — une conception qui s'apparente plutôt à la fusion de l'arbre hindou de l'Atman dans le Brahman —, mais comme l'extinction définitive des feux de l'attachement, de l'aversion et de l'ignorance.

Dans un ouvrage sur cette question, Bouddhisme et renaissances dans la tradition Theravāda, l'universitaire Didier Treutenaere consacre un chapitre complet aux « Tentations et tentatives de négation des renaissances », rappelant la centralité de cette cosmologie. Il convient toutefois de distinguer les approches doctrinales du Theravāda des lectures phénoménologiques du bouddhisme Zen. Le maître Taisen Deshimaru résumait cette perspective en affirmant : « L’enfer ne se trouve pas dans un autre monde, mais dans l'esprit. » Dans cette logique, l'enfer et le paradis ne sont pas des lieux géographiques immuables mais des projections de l'illusion scripturale (Samsara) ; sortir de cette ignorance métaphysique constitue l'éveil même.

Cette architecture des mondes trouve ses racines profondes dans les textes de l'hindouisme, notamment dans l'Atharvaveda et les Puranas, qui structurent l'univers en 14 Lokas. Les 7 mondes supérieurs (Vyahrtis) s'élèvent au-dessus de la Terre : Bhū, Bhuvaḥ, Svaḥ, Mahaḥ, Janaḥ, Tapaḥ et Satya. À l'inverse, sous le plan terrestre, s'étagent les 7 mondes inférieurs (Pātālas) : Atala, Vitala, Sutala, Rasātala, Talātala, Mahātala et Pātāla. Au-dessous de ces structures souterraines se déploie le système du Naraka, le lieu spécifique de châtiment temporaire des âmes, confirmant qu'il s'agit avant tout d'une cartographie de plans d'existence métaphysiques et non d'une damnation définitive.

5. Autres religions

Les Égyptiens de l'Antiquité connaissent le tribunal d'Osiris et le rituel de la pesée du cœur. Si l'âme du défunt échoue à cet examen de moralité en se révélant plus lourde que la plume de Maât — symbole de la vérité et de l'ordre cosmique —, son cœur est immédiatement dévoré par Ammout, la Grande Dévoreuse, entraînant une seconde mort définitive. Si elle réussit l'épreuve, elle obtient le droit d'accéder sereinement aux champs d'Ialou, le royaume d'Osiris. ☺️

Pour en revenir au Tartare de la mythologie grecque, les châtiments infligés aux grands criminels mythologiques y sont directement proportionnels à la gravité de l'offense commise contre l'ordre des dieux. Le supplice de Tantale, condamné à souffrir d'une faim et d'une soif éternelles alors que l'eau et les fruits se dérobent à son approche, sanctionne l'acte d'avoir défié l'omniscience divine en servant la chair de son propre fils Pélops lors d'un banquet. Dans ce système gréco-romain, la faute revêt une dimension tragique et s'inscrit dans un ordre cosmique inflexible, une idée notamment mise en scène par le tragédien Eschyle (-525--456).

Dans la mythologie scandinave, le Niflheim est un monde de glace et de brume qui abrite le domaine de Hel, lieu de séjour des morts qui n'ont pas péri au combat, souvent qualifiés de déshonorés par opposition aux guerriers. Cette description d'un au-delà froid et morne contraste radicalement avec l'atmosphère de camaraderie, d'entraînements et de festivités perpétuelles qui attend, au sein du Valhalla, les héros tombés les armes à la main. L’au-delà nordique opère ainsi une distinction stricte basée sur la valeur guerrière et la nature du trépas.

Si l'on pousse la réflexion vers les horizons les plus lointains de l'humanité, l'existence d'un concept d'enfer métaphysique dans les religions préhistoriques demeure hautement improbable. Pour ces sociétés, la confrontation quotidienne avec la pénurie alimentaire, les rigueurs climatiques et une faible espérance de vie liée à l'absence de médecine moderne constituait sans doute la seule forme concevable d'épreuve existentielle, bien avant l'émergence des doctrines de rétribution post-mortem.

Conclusion

Le concept métaphysique des enfers grecs n'est pas un "châtiment", il réunit le lieu des récompenses et des punitions. Ces dernières ayant pour objectif la correction ou l'expiation comme le résume le barbarisme freudien basé sur la peur de la mort qui confond doctrine et croyance, mais la résultante d'un acte de rupture.

Le but 1ᵉʳ des religions consistait à définir des lois civiles, pénales, commerciales, etc pour que le monde fonctionne en harmonie quand la morale ne suffit plus avec l'urbanisation. Donc, le contrevenant est "hors la loi".

Dans une autre idée, métaphoriquement, l'enfer, c'est le monde moderne qui fait perdre un peu son humanité à tous. Jean-Paul Sartre disait "L'enfer c'est les autres" au sens de notre rapport social à la honte et au jugement d'autrui.

D'autres disent que l'enfer, c'est maintenant, parce que c'est ce qu'on vit actuellement, car le présent est le plus dur. Un enfer paradisiaque ou un paradis infernal serait-il antinomique ? On parle bien des paradis des iles caïmans ou des enfers fiscaux comme la France.

Références

  1. L'Enfer et l'invention du Purgatoire : un podcast à écouter en ligne - France Culture, Mathias Le Gargasson
  2. Le Péché et la peur : La culpabilisation en Occident (13ᵉ-18ᵉ siècles), Jean Delumeau, Éditions Fayard, 1983

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