Le wokisme
1. Un peu de définition
Le terme "wokisme" dérive de l'adjectif anglais woke, participe passé du verbe to wake signifiant s'éveiller. Il désigne un mouvement de vigilance, voire de prise de conscience des groupes minoritaires ou marginalisés en s'appuyant sur une idée de justice sociale.
Le mot est passé d'un autoethnonyme à un exonyme péjoratif. Rares sont ceux qui se revendiquent "woke" ; le mot est principalement utilisé par ses opposants pour disqualifier un ensemble de revendications.
2. Un peu d'histoire
En 1896, Booker T. Washington, figure de l'éducation afro-américaine, fonde des institutions pour promouvoir l'autonomie économique et industrielle des anciens esclaves. Il prône alors une forme d'empowerment (autonomisation) par l'acceptation temporaire de la ségrégation en échange d'un progrès matériel.
En 1903, cette approche est contestée par le sociologue W.E.B. Du Bois, qui refusera tout compromis sur les droits civiques et appelle à la vigilance politique, ainsi qu'à une éducation académique de haut niveau pour l'élite noire, le Talented Tenth. Cette exigence de conscience et de lutte active pour la justice préfigure l'esprit de l'éveil social.
En 1923, on assiste à la première trace écrite de l'expression « stay woke » dans une métaphore du philosophe jamaïcain Marcus Garvey, appelant à la vigilance sociale.
En 1938, le guitariste Huddie Ledbetter utilise l'expression pour évoquer l'affaire des Scottsboro Boys, 9 adolescents noirs faussement accusés de viol, dans un climat de lynchage soutenu par le Ku Klux Klan. Cet appel à la vigilance marque l'entrée du mot dans le lexique militant des groupes minoritaires américains.
En 1943, le musicien Cab Calloway inclut le terme dans son New Hepster’s Dictionary. Il y définit woke comme un « synonyme d'éveillé » ou d'informé au sein de l'argot jazz de Harlem (jive).
En 1962, le terme woke est utilisé pour la 1ʳᵉ fois par le New York Times, avec l’article de l'écrivain William Melvin Kelley, « If You’re Woke You Dig It » (« Si vous êtes réveillé, vous le pigez »). Il est alors uniquement utilisé par la communauté afro-américaine.
Dans les années 2010, l'expression « stay woke » apparait au sein de la communauté afro-américaine pour inciter à la vigilance contre le racisme. Elle s'est ensuite popularisée mondialement lors des mobilisations contre les violences policières aux États-Unis.
En 2013, le mouvement Black Lives Matter se construit après l'acquittement de George Zimmerman, propulsant le terme via les réseaux sociaux. Cette période marque la transition d'un argot communautaire vers un slogan politique globalisé de lutte contre les injustices.
En 2014, le hashtag #StayWoke se diffuse massivement sur les réseaux sociaux suite à la mort de Michael Brown à Ferguson, devenant un cri de ralliement. Le concept s'est élargi pour englober la défense des minorités sexuelles, en plus des questions raciales.
En 2017, le mot woke a été intégré au Oxford English Dictionary, ce qui officialise son passage du langage militant au langage courant.
En 2020, la mort de George Floyd entraîne une institutionnalisation des concepts liés à la justice sociale dans de nombreuses entreprises, universités et administrations occidentales, marquant l'apogée de la visibilité de ce courant.
Cette période voit parallèlement l'émergence d'une opposition médiatique structurée. Aux États-Unis, le journaliste complotiste Tucker Carlson, alors présentateur vedette de la chaîne Fox News, devient l'une des voix les plus influentes de l'antiwokisme.
3. Un peu d'influence
L'influence de cette idéologie s'est rapidement étendue aux industries culturelles, notamment au sein des studios Disney. L'entreprise a revu ses classiques en représentant une plus grande diversité de genres et d'origines dans ses nouvelles productions pour refléter les évolutions sociétales.
En France, certaines entreprises et institutions comme l'Arcom, le Centre national du cinéma et de l'image animée ou la Fémis ont développé des politiques favorisant la diversité et l'égalité des chances, selon des modalités différentes. Ces initiatives, parfois associées au « wokisme » par leurs détracteurs, s'inscrivent plus largement dans les politiques contemporaines de lutte contre les discriminations.
Pour les détracteurs, ces politiques relèvent d'une forme de bien-pensance institutionnalisée, où l'affichage moral primerait sur les compétences individuelles ou la liberté artistique.
4. L'écriture inclusive
L'usage de l'écriture inclusive et du pronom neutre « iel » illustre les tensions. Ces outils linguistiques visent à rendre visibles certaines personnes dans l'espace public et administratif, bousculant les règles traditionnelles de la grammaire française.
Cette évolution provoque une véritable guerre des mots où la langue devient un champ de bataille idéologique.
5. Dans les jeux vidéos
Lors de son lancement en 2009, League of Legends reprend de nombreux archétypes traditionnels de la fantasy. Au fil de son développement, son univers s'est progressivement diversifié, notamment avec l'introduction de Lucian en 2013, puis de personnages issus de cultures, d'origines et d'identités plus variées.
En 2014, le Gamergate, fera que des militants d’extrême droite tenteront de mettre en place une cancel culture contre le féminisme et la diversité. Plusieurs jeux vidéos seront visés comme Dragon Age Inquisition. En 2018, ils populariseront, le slogan "Go woke, go broke" ("devenez woke, faites faillite").
Des titres comme The Last of Us Part II (avec Ellie) ou Celeste (dont la protagoniste est transgenre) feront polémique. Pour leurs défenseurs, ces choix favorisent l'inclusion des joueurs LGBT ; pour leurs détracteurs, ils relèvent d'un agenda politique imposé au jeu.
6. Un peu de réflexion
En 2026, les scénarios intègrent des problématiques de genre ou d'ethnie pour répondre aux nouvelles attentes d'une partie du public et lutter contre l'invisibilisation de certaines catégories de la population dans les récits majoritaires.
Pour certains, il faudrait uniquement avoir peur de ses formes extrêmes. L'insistance à mettre en place l'écriture inclusive pourrait se voir comme un entrisme du "pansexualisme" par l'intermédiaire de la langue française au nom de la "tolérance". Pourtant, dans les langues anciennes, le genre neutre n'était pas fait pour mettre des identités sexuelles en avant.
La polarisation s'est également accentuée avec la récupération du terme par les courants d'extrême droite à travers le monde. Ces mouvements utilisent le mot comme un outil de disqualification, voir parlent d'un antiwokisme pour dénoncer ce qu'ils considèrent être une dérive censitaire et moralisatrice de la gauche.
Une forme de « wokisme de droite » a même émergé dans le discours critique : ce concept suggère que certains courants conservateurs utilisent les mêmes mécaniques identitaires ou de victimisation que leurs opposants pour défendre des "valeurs traditionnelles", s'inquiétant d'un effacement culturel.
Le débat oppose les partisans de l'intersectionnalité, qui défendent une justice sociale active contre différentes formes de domination (racisme, sexisme, classisme), aux défenseurs de l'universalisme républicain. Des critiques émanent aussi de milieux réactionnaires ou de régimes autoritaires comme la Russie et la Chine. Faut-il y voir également une peur de l'Occident ?
Peut-on comparer l'obsession pour ce phénomène aux anciennes obsessions contre le communisme ou la franc-maçonnerie qui tournaient aux théories du complot ? Souvent un feu de paille médiatique, une panique morale cède sa place à la suivante à un rythme effréné, d’autant plus à l’ère des réseaux sociaux.
Pour certains penseurs, la « French Theory » des années 1970 a été réappropriée par les universités américaines pour forger l'idéologie woke via une culture de la déconstruction. Ce concept philosophique, centré sur la remise en cause des rapports de domination, alimentant les débats sur l'identité et l'altérité.
Références
- À l'origine du mot "woke", un mot d'argot propre à l'expérience des Afro-Américains - Yann Lagarde, Radio France
- Ce que « Ferguson » révèle du racisme systémique aux États-Unis - Charlotte Recoquillon, Géoconfluences
- Les jeux vidéo, nouveau terrain de la guerre culturelle - Olivier Mauco, Radio France
- Derrière le Gamergate, une nébuleuse antiféministe - William Audureau, Le Monde
- La « French Theory », retour à la source du wokisme - Henri Gibier, Fondapol
- Faut-il avoir peur du wokisme ? - Romuald Sciora, IRIS
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