La misislamie

Peut-on distinguer la critique légitime d'une religion de la haine ciblée contre ses fidèles, et un mot suffit-il à trancher cette frontière ?

1. Un peu de définition

Le terme « misislamie » est un néologisme proposé par l'essayiste et président de la Fondation de l'islam de France, Ghaleb Bencheikh, pour désigner ce qu'il présente comme la détestation ou l'hostilité dirigée contre les musulmans en tant que personnes, par opposition à l'« islamophobie », terme qu'il juge davantage adapté à la critique du corpus religieux et théologique de l'islam lui-même.

Cette distinction repose sur l'idée que tout système religieux peut légitimement faire l'objet d'un examen critique dans une société laïque, alors que le rejet a priori d'individus en raison de leur appartenance réelle ou supposée à une religion relèverait d'une tout autre logique, plus proche du dénigrement, voire du racisme ou de la xénophobie.

Le mot n'a toutefois pas connu la diffusion de son concurrent « islamophobie », et reste peu usité en dehors du cercle de ses promoteurs, ce qui en fait un objet d'étude révélateur des tensions lexicales entourant tout le champ sémantique du rapport à l'islam en France.

2. Un peu d'histoire

Le débat terminologique dans lequel s'inscrit la « misislamie » est ancien et plus large qu'elle.

Emergence du mot islamophobie

Le mot « islamophobie » lui-même, apparu en français dès 1910 sous la plume de l'administrateur colonial Alain Quellien pour désigner un « préjugé contre l'Islam », s'est d'abord forgé dans le contexte des représentations coloniales de l'époque.

Les autorités nourrissaient alors une insécurité chronique face au fait religieux, alimentant une fièvre obsidionale souvent qualifiée de peur du « péril vert ». Cette approche, parfois dénoncée sous le nom d'« islamologie féroce », appréhendait l'islam de manière purement sécuritaire, comme une puissance politique souterraine et un vecteur d'insurrection permanente contre l'ordre établi.

Le mot sera finalement formalisé en 1925 sous la plume des orientalistes comme le peintre français Étienne Dinet et l'intellectuel algérien Sliman ben Ibrahim dans leur ouvrage L'Orient vu de l'Occident, s'est d'abord forgé dans le contexte des préjugés coloniaux de l'époque.

Un retour du concept

En octobre 1989, l'exclusion de trois collégiennes refusant de retirer leur hijab au collège de Creil déclenche la « première affaire des foulards », un événement marquant alors que le voile était encore très peu porté par les femmes musulmanes en France. Portée à l'échelle nationale par des courants liés au fondamentalisme islamique qui ont immédiatement politisé la démarche des familles, cette crise marque l'entrée de la visibilité religieuse dans l'espace public et ouvre une controverse persistante sur la laïcité à l'école.

Dans les années 1990, le terme acquiert sa dimension militante moderne avec la publication en 1997 du rapport fondateur Islamophobia: A Challenge for Us All par le think tank britannique Runnymede Trust. Sous la direction de Gordon Conway et d'un collectif de chercheurs, cet événement documente pour la première fois de manière systémique les discriminations concrètes visant les musulmans dans la société, exportant ainsi le mot du champ académique vers le débat public.

Ce processus a suscité, dès l'origine, une controverse portant sur la pertinence même du suffixe « -phobie » — issu du grec ancien Phobos, divinité de la peur panique et fils d'Arès. Les critiques soulignent d'une part son ancrage dans le vocabulaire psychiatrique, qui tend à pathologiser un positionnement idéologique, et redoutent d'autre part que le terme ne serve à assimiler toute critique rationnelle de l'islam à une forme de haine irrationnelle.

Face à cette ambiguïté, plusieurs propositions concurrentes ont émergé au fil des décennies : « musulmanophobie », centrée explicitement sur les personnes plutôt que sur la religion, ou encore « racisme anti-musulman ». C'est dans cette même dynamique que Ghaleb Bencheikh a avancé, à la fin des années 2010, le terme de « misislamie », qu'il a notamment défendu dans un entretien de novembre 2019 puis lors d'une rencontre organisée en 2021 avec les sociologues Michel Wieviorka et Philippe d'Iribarne.

Le terme a depuis été repris, de manière ponctuelle, par certains chercheurs en islamologie pour signaler une discrimination distincte de la simple critique du fait religieux, tandis que d'autres analyses lexicales, menées en sociologie dès 2014, ont montré que la controverse autour d'« islamophobie » restait elle-même profondément marquée par des enjeux idéologiques et politiques, rendant difficile l'émergence d'un consensus terminologique stable.

3. Un peu de stress socioculturel

L'essor de ces débats terminologiques s'enracine dans un contexte marqué par des tensions sociétales majeures.

D'un côté, l'hostilité envers l'islam s'appuie sur la mémoire d'attaques terroristes comme le 11 septembre 2001, l'attentat des frères Kouachi contre Charlie Hebdo en janvier 2015, ou les tueries du Bataclan en novembre 2015. À ces traumatismes s'ajoutent des enjeux liés à la liberté d'expression face au fondamentalisme, illustrés historiquement par la fatwa contre l'écrivain Salman Rushdie et plus récemment par l'affaire Mila. Ces événements s'inscrivent enfin dans des préoccupations locales liées à la visibilité du fait religieux dans l'espace urbain — essor des commerces halal, prosélytisme, prières de rue ou augmentation perçue du port du voile —, des thématiques largement relayées par des figures comme Éric Zemmour, l'animateur Pascal Praud ou la ligne éditoriale du média d'opinion CNews.

À l'inverse, cette polarisation se manifeste par des actes d'hostilité, de discrimination et de provocation ciblant directement la communauté musulmane ou les personnes assimilées. Ces actions, fréquemment portées par des mouvances d'extrême droite, s'étendent des injustices du quotidien — telles que les discriminations à l'embauche ou à l'accès au logement, qui touchent particulièrement les femmes voilées — jusqu'à des violences matérielles et physiques majeures, allant du vandalisme de lieux de culte, de la profanation de cimetières ou de dépôts de têtes de porc, jusqu'à l'attentat par balle contre la mosquée de Bayonne en 2019.

4. Un peu de réflexion

La tentative de forger un mot comme « misislamie » illustre une difficulté récurrente des sciences sociales face aux phénomènes de rejet identitaire : la langue peine à séparer nettement la critique d'un système de croyances de l'hostilité envers ceux qui le pratiquent, alors même que cette distinction paraît intuitivement essentielle.

Un néologisme peut-il réellement résoudre une ambiguïté qui, en réalité, ne réside pas dans le mot lui-même, mais dans la difficulté sociale et politique plus profonde à s'accorder sur ce qui relève du débat d'idées et ce qui relève de la discrimination ? Le relatif insuccès de « misislamie » face à « islamophobie », malgré la clarté conceptuelle qu'il propose, suggère peut-être que la légitimité d'un terme dans le débat public tient moins à sa précision lexicale qu'aux rapports de force qui président à sa diffusion.

Références

  1. L’islamophobie est-elle sous-estimée ? - Hamza Esmili, France Culture, 2025
  2. Quand la recherche en islamologie sert l'islamophobie - Olivier Hanne, Confluences Méditerranée, 2022
  3. Islamophobie, "misislamie"… Comment lutter contre les actes anti-musulmans ? - Institut d'études de l'Islam et des sociétés du monde musulman, OpenEdition, 2021
  4. Islamophobie : la fabrique d'un nouveau concept. État des lieux de la recherche - Houda Asal, Sociologie, Cairn, 2014

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