L'éthique sociale

L'éthique sociale est une discipline qui s'intéresse à la manière dont nous devons organiser collectivement notre société plutôt qu'à la manière dont chacun de nous doit se comporter en son sein.

1. Un peu de définition

Le mot éthique vient du grec ancien, structuré autour de deux racines complémentaires. La première, êthos (ἦθος), désigne le caractère, la disposition morale ou la manière d'être intérieure d'un individu. La seconde, ethos (ἔθος), renvoie plutôt à la coutume, aux habitudes acquises et aux règles de conduite partagées au sein d'une communauté.

Aristote a réuni ces notions sous l'adjectif êthikos (ἠθικός) pour désigner ce qui touche aux mœurs, avant que Cicéron ne traduise le concept en latin par moralis, liant ainsi l'éthique à la morale. Le terme réapparaît en français au 13ᵉ siècle, évoluant vers la discipline actuelle qui étudie la régulation des comportements et les nécessités de la vie collective.

L'éthique se distingue de la morale, en ce sens qu'elle n'est pas qu'une science du bien et du mal, mais une science de régulation des comportements, mettant en avant ce qui est nécessaire. Elle vise la coexistence harmonieuse et la résolution de conflits au sein d'une collectivité.

2. Un peu d'histoire

Chez Platon

L'éthique platonicienne repose sur une analogie structurelle stricte entre l'âme et la cité. Dans La République, Platon montre que la structure de la cité idéale reflète fidèlement la composition de l'âme humaine, l'organisation politique offrant une lecture à grande échelle des vertus individuelles.

Cette correspondance repose sur une division tripartite commune :

La raison (logistikon), siège de la sagesse, gouverne l'individu tout comme la classe des magistrats-philosophes dirige la cité.

Le courage (thumos), force du dévouement et de l'ardeur, protège l'individu tout comme la classe des gardiens défend la cité.

Les désirs (epithumia), source des besoins matériels, animent l'individu tout comme la classe des artisans et producteurs fait vivre la cité.

L'éthique platonicienne émerge au 4ᵉ siècle AEC, au cours d'une période de crise majeure marquée par la défaite d'Athènes face à Sparte lors de la guerre du Péloponnèse, l'instabilité des régimes oligarchiques et les dérives de la démocratie restaurée.

L'événement central de cette crise demeure la condamnation à mort de Socrate en 399 AEC, perçue par Platon comme la preuve absolue de la faillite morale et politique des institutions de son époque, alors dominées par la rhétorique manipulatrice des sophistes.

Face à ce chaos et à la corruption des gouvernants, Platon théorise son modèle éthique et politique dans le but de refonder la cité sur la justice, affranchissant la gestion des affaires publiques des passions populaires pour la confier à la discipline de la raison.

Chez Confucius

En orient, l'éthique confucianiste considère les bonnes relations humaines comme essentielles au bon fonctionnement de la société et la vertu morale comme la base du gouvernement. L'harmonie sociale repose sur le respect des rites (li), la piété filiale et l'altruisme (ren). La sincérité (cheng) occupe une place centrale dans cette démarche, permettant à l'homme de cultiver sa vertu et de s'aligner sur l'ordre naturel afin d'exercer une influence positive sur son entourage.

Au 20ᵉ siècle

L'éthique weberienne distingue l'éthique de responsabilité et l'éthique de conviction qui sont 2 formes d'éthique politique. Le philosophe allemand Jürgen Habermas proposera un changement de paradigme avec l'éthique de discussion. Celle-ci a pour but de formuler les normes qui doivent permettre à un débat de se dérouler de manière satisfaisante et d'établir si possible les fondements de ces normes. Elle valide la légitimité des normes morales par le débat, plutôt que de simplement fixer les règles de politesse ou de bon déroulement d'une discussion.

L'éthique médicale s'est indirectement développée après la 2ᵉ guerre mondiale, quand les expériences nazies sur des déportés, relatées lors du procès de Nuremberg, ont été mises au grand jour dans leur barbarie et leur caractère totalement dénué de fondement scientifique. C'est la bioéthique moderne et l'encadrement juridique de l'expérimentation humaine qui naissent à la suite du procès de Nuremberg.

3. L'éthique politique

Comme l'explique le philosophe Daniel Schulthess, l'éthique sociale et politique est un domaine qui ne peut pas se penser en binaire : libérale / éthique, universaliste / locale.

Aristote, dans son premier livre de l’Éthique à Nicomaque, a d’abord considéré sous l’angle de l’homme individuel, un but ultime et englobant qu’il identifie comme le bonheur. Il s’empresse d’attribuer la connaissance de ce bien à la discipline maîtresse pour tout le domaine pratique, qu’il appelle « la politique » :

[Elle] utilise toutes les autres sciences de l’action, et [elle] fixe de plus par des lois ce qu’il faut faire et ce dont il faut se garder ; [et de ce fait, ] sa fin pourrait englober celle des autres [sciences de l’action] et elle serait le bien pour l’homme. En effet, même s’il y a identité de bien pour l’individu et pour la cité, il est évidemment plus important et plus parfait de comprendre et de maintenir celui de la cité. […] Voilà donc les visées de notre recherche, qui est en quelque sorte politique. (Aristote, 1992 : I. 1, 1094b4-11).

Aristote a ainsi fixé une approche de l’action, centrée sur les finalités englobantes et dominantes des cités, permettant ensuite d’ordonner par rapport à elles des finalités d’ordre inférieur. Il s’agit de la fameuse organisation « la plus architectonique » des moyens et des fins. Cette approche possède une simplicité et une lisibilité qui en font un repère fondamental. Si les différences d’appréciation sur la politique d’obédience aristotélicienne sont réelles, indiscutablement Aristote a su fixer la portée de ce que nous appelons « la politique au sens noble du terme ».

4. Un peu de réflexion

À l'heure de la mondialisation, la complexité des relations humaines étant ce qu'elle est, de plus en plus de chercheurs s'intéressent à l'éthique sociale comme une science sérieuse dont la méthodologie se retravaille en permanence.

Parmi les questions abordées dans le cadre de l'éthique sociale figurent la distribution des biens économiques, la recherche sur les sujets humains, les droits des animaux, l'euthanasie, l'avortement, la discrimination, la pornographie, le crime et la punition, la guerre et la paix. Les principales tâches des éthiciens sociaux sont d'examiner les conditions sociales, de déterminer lesquelles d'entre elles sont problématiques à la lumière des normes concernant ce qui est bon, juste ou équitable.

Une approche moderne visant à aborder ce type de questions est la casuistique. Cette discipline tente d'établir un plan d'action pour répondre à des faits particuliers par une forme de raisonnement au cas par cas.

L'éthique appliquée accroît la possibilité d'accord entre les parties prenantes en s'appuyant sur des codes moraux explicites. L'abus de cette méthode peut toutefois présenter certains dangers, comme on l'a vu dans l'Histoire : en l'absence d'a posteriori pour les modes d'action, elle peut conduire à des erreurs d'appréciation. La contingence et le discernement furent le problème, par exemple de la Croix-Rouge dans son histoire au cas par cas pendant la Seconde Guerre mondiale.

Cette discipline théorique méconnue trouve de plus en plus d'applications pratiques aussi bien dans les entreprises, qu'en bioéthique, qu'en théologie, que dans des jeux vidéos populaires comme League of Legends, que des serveurs Discord… tout ceci peut être en vue de mieux comprendre les essentialismes intellectuels envers notre prochain ! 🙃

Références

  1. La place des exigences éthiques dans la crise de la politique - Daniel Schulthess, Cairn
  2. Pourquoi opposerait-on conviction et responsabilité ? - Frédéric Worms, France Culture
  3. L'éthique peut-elle être une science ? - Frédéric Worms, France Culture
  4. Pour une éthique sociale au quotidien - Michel Manciaux, Cairn

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